Avec la fin de l’ère Merkel, la relation franco-allemande et le rôle du tandem Merkel-Macron dans l’UE sont à la croisée des chemins. Pour l’instant, la France semble retenir son souffle.
Une chose est sûre : après les élections allemandes de dimanche (26 septembre), Paris suivra de très près le déroulement des négociations de la coalition allemande, selon Joachim Schild, professeur à l’université de Trèves, spécialisé dans les relations franco-allemandes dans l’UE.
Pour l’instant, personne ne sait encore quels partis formeront le futur gouvernement allemand. Pour atteindre une majorité, gouvernementale, le SPD ou la CDU devront s’allier avec et les Verts et les libéraux (FDP).
« Du côté français, il y a des réserves sur la participation du FDP au gouvernement », a déclaré M. Schild à EURACTIV, expliquant que, pour beaucoup, le parti « représente une ligne dure en matière de politique économique et financière, qui est parfois interprétée comme national-égoïste ».
Les libéraux s’opposent aux projets clés de la politique européenne de la France, comme la dette commune à l’échelle de l’UE ou une garantie européenne des dépôts, la brique manquante pour l’achèvement de l’Union bancaire européenne.
Une relation de confiance
En revanche, le prétendant à la chancellerie du SPD, Olaf Scholz, serait plutôt bien accueilli par les Français, a expliqué M. Schild. Et ce, bien qu’il n’incarne pas autant le rôle de l’Européen francophile que son concurrent conservateur Armin Laschet.
« Scholz s’est montré capable de s’adapter aux partenaires français, dont certains ont adopté des positions assez divergentes des siennes, et a trouvé une méthode de travail pour gérer les différences », a-t-il déclaré, ajoutant que l’actuel ministre des Finances avait établi une relation de confiance et de proximité avec son homologue français, Bruno Le Maire.
M. Schild a déclaré que le rôle de M. Scholz en tant que ministre des Finances lors de l’élaboration du plan de relance de la pandémie, pour lequel l’UE a contracté une dette commune pour la première fois, était susceptible de lui faire gagner des points à Paris.
Liée à la suspension du frein à l’endettement national pendant la crise, l’esprit d’ouverture de Scholz envers la dette commune de l’UE représente un écart par rapport à la position traditionnelle de l’Allemagne en matière de rigueur budgétaire. Pour Schild, il reste à voir si M. Scholz agira « plus comme un social-démocrate ou plus comme un ministre des Finances allemand ».
Côté français, la vie politique semble pour le moment retenir son souffle. Pour la France, qui assumera la présidence du Conseil de l’UE le 1er janvier 2022, beaucoup dépend de la question si l’Allemagne aura un gouvernement majoritaire à la fin de cette année — et quelles seront les partis qui formeront cette coalition.
Paris souhaite notamment avancer sur les questions du pacte de stabilité européen et de l’autonomie stratégique – mais en fonction des partis qui formeront la future coalition à Berlin, la présidence française aura plus ou moins de marge de manœuvre.
Le silence de M. Macron
Mais malgré l’urgence de la situation pour la France, un silence inhabituel règne parmi les politiciens français depuis l’annonce des résultats de l’élection outre-Rhin. Le jour de l’élection (26 septembre), Emmanuel Macron a tweeté sur les vaccins en Afrique, le cycliste français Julian Alaphilippe et l’événement Global Citizen Live — mais il n’aura pas perdu un seul mot sur les élections allemandes.
Rien d’étonnant à cela, explique Éric-André Martin, secrétaire général du Comité d’étude des relations franco-allemandes (Cerfa) de l’Institut français des relations internationales (IFRI), à EURACTIV. Après son élection à la présidence en 2017 et les élections fédérales en Allemagne, plus tard la même année, M. Macron s’était tourné vers l’Allemagne plein d’attentes et enthousiasme juvénile – pour se heurter à la réticence sèche d’Angela Merkel, a déclaré M. Martin.
Son célèbre discours à la Sorbonne, le 26 septembre 2017, par lequel Macron exprimait ses espoirs pour une UE plus dynamique, était tout simplement « tombé dans le vide», a-t-il ajouté.
L’erreur d’avoir été trop exigeant trop tôt que M. Macron essayerait sûrement d’éviter cette fois-ci, a déclaré M. Martin. Paris devait être capable « d’envoyer des messages clairs à l’Allemagne sans donner l’impression de vouloir s’immiscer dans ses affaires intérieures ».
Tant que l’on ne saura pas qui dirigera l’Allemagne, la France devait donc éviter les gestes trop rapides, a-t-il ajouté.
Pas de vacance du pouvoir
Étant donné que les négociations de coalition devraient durer de longs mois, Paris devait maintenant faire preuve de patientce – et « de nerfs solides ». Car même si la période qui suit les élections est souvent perçue comme un vide politique à l’étranger, il ne faudrait surtout pas sousestimer l’importance de ces mois : c’est bien pendant ce temps que les partis politiques posent les piliers de la politique allemande et rendent le pays gouvernable pour les quatre années à suivre.
En outre, l’Allemagne ne connaît nullement de vide politique après les élections : l’« ancien » gouvernement continue bien de s’occuper des affaires courantes jusqu’à ce qu’un nouveau chancelier et son gouvernement soient assignés.
Raison pour laquelle les relations franco-allemandes ne se retrouvent pas non plus gelées pendant des mois: «Il existe une forte culture de dialogue et de coopération » entre les pays, selon M. Martin, « et au niveau administratif, cette coopération se poursuit comme d’habitude. »



