Quatre mois après l’attaque qualifiée de « terroriste » par l’UE perpétrée par un commando serbe dans le nord du Kosovo et l’annonce d’éventuelles mesures de rétorsion contre la Serbie, la Commission européenne insiste pour obtenir le « rapport final » de l’enquête menée par Pristina, tandis que les autorités kosovares affirment avoir fourni des preuves de l’implication de Belgrade dans les faits et invitent Bruxelles à agir.
Le 24 septembre 2023, un groupe armé serbe a tendu une embuscade à la police kosovare à Banjska, où résident de nombreux Serbes de souche. Au terme des échanges de tirs, un policier kosovar albanais, Afrim Bunjaku, et trois Serbes du Kosovo ont perdu la vie.
Une importante quantité d’armes et de munitions a été saisie dans les jours qui ont suivi, ce qui a fait naître des soupçons quant à la préparation d’une attaque de plus grande envergure.
Parmi les assaillants identifiés figurent Milan Radoičić, ancien vice-président de la Liste serbe pour le Kosovo, que le président serbe Aleksandar Vučić a ensuite qualifié de « combattant de la liberté », mais également Bojan Mijailovic, ancien garde du corps de l’ex-ministre et chef des services de renseignement Aleksandar Vulin, ainsi qu’un autre individu qui serait lié au fils du président.
La Commission européenne avait déjà annoncé que des mesures pourraient être prises à l’encontre de la Serbie si l’implication de l’État était prouvée. Quatre mois après les évènements, Euractiv a demandé à l’exécutif de l’UE s’il avait reçu les résultats de l’enquête des autorités du Kosovo et ce qu’il en pensait.
« En ce qui concerne le rapport final sur les attaques de Banjska préparé par le Kosovo, il n’y a rien de nouveau. Nous n’avons pas encore reçu le rapport final », a répondu Peter Stano, porte-parole de l’exécutif européen.
Selon une source au kosovare au fait de l’enquête contactée par Euractiv, « la Commission a reçu des rapports, des preuves et des témoignages de l’agression de la Serbie le 24 septembre, et il devrait y avoir une réaction sérieuse de la part de l’UE ».
Elle a ajouté qu’il n’y avait pas non plus d’informations sur ce que l’UE considère comme un « rapport final », mais a insisté sur le fait que l’exécutif européen avait reçu toutes les informations dont dispose le Kosovo à ce jour.
La position du Royaume-Uni
Le ministre britannique des Affaires étrangères, David Cameron, a clairement indiqué au parlement que la Serbie était impliquée dans l’attaque.
À la suite d’une visite au Kosovo, il a déclaré : « Nous devons montrer que notre déception à l’égard du comportement du gouvernement serbe ne cesse de croître. Bien sûr, nous n’avons pas changé d’avis pour donner à la Serbie une chance d’intégration euroatlantique. Mais je pense que leur comportement suscite de la frustration […] Je ne sais pas si l’UE et les États-Unis partagent cette frustration […] mais d’après les conversations que j’ai eues, j’ai senti qu’il y avait de la déception car ce qui s’est passé à Banjska était très dangereux ».
Interrogé sur l’évaluation faite par M. Cameron, le porte-parole de la Commission européenne a déclaré : « Nous ne commentons pas les commentaires des secrétaires d’État aux affaires étrangères des pays non membres de l’UE ».
La semaine dernière, le ministre des Affaires étrangères du Kosovo, Xhelal Sveçla, a demandé au procureur général du Kosovo de publier les résultats de l’enquête, déclarant qu’il y avait suffisamment de preuves pour la clore. Le Premier ministre du pays, Albin Kurti, a également demandé leur publication.
L’UE trop laxiste ?
Les craintes que l’UE se montre trop indulgente à l’égard de la Serbie ne cessent de croître. Plusieurs hypothèses expliquant ce laxisme ont été avancées, notamment le fait que l’UE considère la coopération de la Serbie comme essentielle pour empêcher l’afflux de migrants dans les Balkans occidentaux.
Certains pensent également que l’UE se montre indulgente en raison de considérations liées à la signature en 2023 d’une lettre d’intention avec la Serbie pour un partenariat sur les batteries et les matières premières critiques, dont le lithium. Le pays abrite en effet l’un des plus grands gisements de lithium d’Europe, un élément essentiel pour la fabrication de véhicules électriques.
En outre, en raison des liens politiques, historiques et économiques de la Serbie avec la Russie, l’UE souhaite garder Belgrade à proximité plutôt que de s’en éloigner, ce qui conduirait à un rapprochement avec Moscou.
Il est à noter que la Serbie reste le seul pays européen à ne pas avoir totalement aligné sa politique étrangère sur celle de l’Union.
Parallèlement à cela, les élections serbes du 17 décembre ont été largement condamnées pour leur caractère antidémocratique et les irrégularités qu’elles ont entraînées.
Il n’y a actuellement aucune enquête en cours sur le scrutin, contrairement à ce que demandent l’UE et d’autres organismes internationaux, mais aucune conséquence non plus ne semble se profiler à l’horizon.
Interrogé par Euractiv à ce sujet la semaine dernière, le porte-parole de la Commission a répondu qu’une réforme et une amélioration étaient nécessaires « car le bon fonctionnement des institutions démocratiques de la Serbie est au cœur du processus d’adhésion de la Serbie à l’UE ».
Cela ne dissuadera probablement pas Belgrade, qui a fait peu de progrès en matière d’intégration à l’UE depuis l’ouverture des négociations en 2012. En outre, seuls 33 % des Serbes souhaiteraient rejoindre l’Union.
Enlèvement et torture
La situation s’est encore aggravée au début du mois de janvier en Serbie, lorsqu’un homme politique de l’opposition favorable à l’indépendance du Kosovo, Nikola Sandulović a publié une vidéo dans laquelle on le voit déposer des fleurs sur la tombe d’un membre de la famille Jashari. Adem Jashari et près de 60 membres de sa famille, dont des femmes et des enfants, avaient été assassinés par la police serbe pendant la guerre entre le Kosovo et la Serbie (1998-1999).
Le 3 janvier, sa famille a rapporté qu’une camionnette noire était apparue devant la maison et que des membres de l’Agence de sécurité et d’information serbe (BIA) avaient arrêté M. Sandulović, l’avaient emmené dans leur quartier général et l’avaient agressé. Il serait paralysé d’un côté et souffrirait de multiples blessures. Son avocat et sa famille affirment qu’il est détenu et est privé d’accès à des soins appropriés.
Il devrait être jugé pour avoir provoqué ou incité à la haine ou à l’intolérance nationale, raciale ou religieuse parmi les peuples ou les communautés ethniques vivant en Serbie.
Euractiv a demandé à Peter Stano si la Commission européenne prendrait des mesures à la suite de cet incident. Décrivant une « détention présumée » et un « mauvais traitement », M. Stano a déclaré qu’il suivait cette affaire de près et qu’il était en contact avec les autorités et les acteurs concernées.
« Il est important de faire toute la lumière sur les faits entourant cette affaire », a-t-il affirmé.
Il a ajouté que la Commission s’attendait à ce que les droits de tous les citoyens soient respectés, mais qu’elle laissait la balle dans le camp des autorités serbes.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]






