Bielsa-Aragnouet : le tunnel qui cimente le sentiment pro-européen

De gauche à droite, Émilie Verdoux directrice de l'office de tourisme de Piau-Engaly ; Eric Fraysse, responsable adjoint des pistes de Piau Engaly ; Andrés Olloqui, directeur du consortium franco-espagnol du tunnel de Bielsa-Aragnouet ; María Lorenzo, technicienne du consortium du tunnel de Bielsa-Aragnouet et sa fille Rebeca, posent à l'entrée du tunnel, côté espagnol. [EFE/Javier Cebollada]

Évoquer le tunnel de Bielsa-Aragnouet, qui relie la région espagnole du Sobrarbe au département français des Hautes-Pyrénées, c’est parler de collaboration, de synergies, de rapprochement et du développement d’un sentiment commun et pro-européen qui s’est consolidé au cours de ses presque 45 ans d’existence. Un article d’Euroefe.

Ce tunnel international, ouvert à la circulation en 1976, est l’accomplissement auquel diverses communes sont parvenues en s’unissant. Elles ont financé les travaux, pour lesquels elles ont remboursé « jusqu’à une date relativement récente » un crédit que les voisins avaient garanti avec leurs propriétés, dans « un montage d’ingénierie économique très complexe ».

C’est ainsi que Miguel Noguero, le maire de Bielsa, décrit le processus. Il rappelle à Euroefe qu’« il a fallu beaucoup de temps pour que le gouvernement central examine le projet » de cette infrastructure de 3 070 mètres. Mais lorsqu’il l’a acceptée, il a assuré la construction de la route d’accès garantissant son utilisation.

L’ouverture du tunnel, qui fait 1 664 mètres côté espagnol et 1 821 mètres côté français, a permis de renforcer les relations commerciales et de voisinage qui ont toujours existé dans cette zone frontalière.

Un problème s’est posé durant des années : il était impossible de garantir que la route d’accès soit ouverte en hiver, essentiellement du côté français, où les chutes de neige pouvaient entraîner la fermeture de la route pendant plusieurs jours, rappelle le maire.

Ce constat, ainsi que les exigences de l’Union européenne portant sur la sécurité d’un tunnel de trois kilomètres sans voies d’évacuation ni surveillance, ont donné lieu à la rédaction d’un premier document, approuvé par les municipalités espagnoles et françaises de la région. Celui-ci stipulait qu’il était nécessaire d’ouvrir le tunnel « toute l’année et d’investir pour le mettre en conformité avec la réglementation européenne ».

Le consortium hispano-français : garantie et sécurité

En 2008, le consortium hispano-français pour la gestion, l’exploitation et la conservation du tunnel de Bielsa-Aragnouet a été créé. Il permet notamment d’assurer, selon Miguel Noguero, « un très haut niveau de sécurité que d’autres tunnels transfrontaliers européens nous envient ».

Composé des gouvernements d’Aragon et des Hautes-Pyrénées, le consortium gère conjointement, avec les mêmes protocoles, cette infrastructure de 3 kilomètres, ainsi que les 11 routes d’accès (6 du côté français et 5 du côté espagnol), afin de garantir qu’elles soient dégagées des deux côtés de la frontière et d’éviter les risques d’avalanches. Son objectif est la sécurité et la sûreté de l’infrastructure routière.

Le point de passage frontalier à l’intérieur du tunnel international de Bielsa-Aragnouet. [EFE/Javier Cebollada]

Andrés Olloqui, le directeur du consortium, explique que grâce aux fonds du programme européen Interreg POCTEFA (Espagne-France-Andorre), qui ont financé 65 % des travaux, des projets comme Gescontrans et Bidirex ont notamment été réalisés dans le tunnel, pour un montant de 21 millions d’euros, afin de l’adapter aux normes de sécurité européennes.

Également financés par le programme POCTEFA, les projets Securus 1 et 2 – ce dernier étant toujours en cours – ont ensuite été lancés. Dotés de 9 millions d’euros, ils ont pour objectif d’agir sur les risques naturels – avalanches ou chutes de pierres – susceptibles de bloquer la route d’accès.

Andrés Olloqui rappelle qu’en 2020, dans le cadre de Securus 2, une digue capable de contenir 7 000 mètres cubes de neige provenant d’avalanches a été construite à l’entrée sud pour 223 000 euros et des barrières de sécurité ont été placées de l’autre côté pour 153 000 euros.

Le tunnel, à deux voies, est bidirectionnel pour les véhicules légers et unidirectionnel en alternance pour les camions, les autobus et les caravanes, et ce également la nuit, lorsque seulement 25 véhicules environ circulent en moyenne par jour. La circulation des vélos et des piétons est interdite, ainsi que le transport de marchandises dangereuses car le tunnel ne dispose pas de galerie d’évacuation.

L’efficacité du travail du consortium en matière de maintenance, d’accès et d’améliorations diverses, effectuées en gérant les fonds européens par le biais du programme POCTEFA, est démontrée par les chiffres. Le trafic a augmenté chaque année depuis 2008, avec une moyenne de 1 000 véhicules par jour, avec de nombreuses variations cependant : entre 3 000 et 4 000 en été et entre 600 et 700 en semaine en hiver, ce chiffre passant à 1 200-1 500 lors des week-ends de ski, précise Andrés Olloqui.

En moyenne, quelque 60 à 70 camions passent quotidiennement. Ce nombre est cependant tombé à 40 environ, depuis l’apparition de la pandémie de coronavirus.

Le tunnel est fermé à la circulation « deux ou trois semaines durant la nuit » pour des travaux d’entretien et, en hiver, en cas de chutes de neige « normales », « entre 7 et 10 jours par saison », en raison du risque d’avalanche aux entrées.

Le tunnel est doté d’un centre de contrôle principal à l’entrée sud et d’un centre secondaire à l’entrée nord. Le consortium lance des appels d’offres pour les contrats d’entretien et de service hivernal, pour lesquels il dispose de 4 chasse-neiges, en comptant ceux de réserve, pour seulement 11 kilomètres de route.

Un avant et un après pour l’économie de la région

Le fait que le tunnel Bielsa-Aragnouet soit ouvert toute l’année assure « 90% de l’activité économique » du côté espagnol, affirme Juan Carlos Vidallé, un habitant de Bielsa qui, avec son frère, dirige une entreprise chargée de la gestion d’un magasin de location de skis, d’un café-restaurant, d’un supermarché et d’une station-service, dans la proche localité de Parzán.

Juan Carlos Vidallé installé au bar de son restaurant dans la localité de Parzán, située à proximité du tunnel de Bielsa-Aragnouet. [EFE/Javier Cebollada]

Il rappelle qu’autrefois, il y avait du bétail dans la vallée et qu’aujourd’hui, « 95 % [des gens], si ce n’est 100 %, vivent du tourisme », si bien que le tunnel est devenu leur « mode de vie ». « Sans le tunnel, nous ne serions personne », souligne-t-il.

Il fait valoir que lorsque ce dernier était fermé en hiver, ils travaillaient moins, six ou sept mois par an, et avaient quatre employés. Depuis que le consortium existe, leur « vie a changé » car le tunnel ne ferme « pratiquement jamais », ils comptent une quinzaine de travailleurs à l’année et 90 % de leurs clients sont français.

Ces derniers viennent parce que le carburant est moins cher, de même que l’alcool et le tabac, mais aussi pour profiter de la cuisine, tandis que les Espagnols vont en France pour skier dans les stations de Piau Engaly ou Saint-Lary, ou pour faire du cyclisme sur route, comme sur le mythique col du Tourmalet, détaille Juan Carlos Vidallé.

Miguel Noguero, qui, en plus d’être le maire de Bielsa, conduit le taxi de la municipalité et possède un bar et un hôtel en cours de rénovation, est d’accord avec lui.

Le taxi assure le transport scolaire et emmène les enfants de la vallée à l’école de Bielsa, où 40 enfants sont inscrits, plus 10 autres à la crèche, bien qu’il s’agisse d’une zone comptant à peine 500 habitants recensés. De juin à octobre, il travaille avec des alpinistes qui partent en excursion, qu’il récupère ou qu’il met en relation avec d’autres moyens de transport. Parmi eux se trouvent de nombreux Français, Américains, Allemands ou Belges, attirés par le GR-11 et les plus hauts sommets des Pyrénées.

Bien qu’avec les alpinistes, le travail se concentre principalement entre la fin mai et novembre, Miguel Noguero reconnaît que le tunnel représente « un poumon d’oxygène » permettant d’avoir des clients toute l’année, car la vallée « ne ferme pas ». Aux alpinistes qui viennent en été et aux skieurs qui affluent en hiver, s’ajoutent au printemps et à l’automne des Français qui prennent des vacances hors saison.

Miguel Noguero, le maire de Bielsa, pose devant l’établissement qui lui appartient. [EFE/Javier Cebollada]

Échanges économiques à la frontière

L’interaction économique entre les deux côtés de la frontière est également encouragée par des entités publiques et privées.

Paz Agraz, la présidente de l’Association entrepreneuriale touristique du Sobrarbe, explique qu’en 2018, le projet DUSAL a été lancé pour travailler conjointement à la création d’un destin touristique unique entre le Sobrarbe et les vallées d’Aure et du Louron. Il est cofinancé à hauteur de 65 % par le fonds Feder, par le biais du programme Interreg POCTEFA.

L’objectif est de valoriser l’offre de la région dans son ensemble, telle que le VTT, la randonnée ou la neige, avec le ski alpin à Piau Engaly ou Saint-Lary, le ski de fond à Pineta, les raquettes ou l’escalade sur glace, et le fait qu’en été elle constitue une destination nature. L’idée est d’assurer une promotion conjointe, en unifiant l’information et l’image des offices du tourisme.

Cela est possible grâce au tunnel de Bielsa-Aragnouet, « qui permet d’avoir un échange continu et de créer une unité », explique Paz Agraz.

Le projet, pour lequel une prolongation a été demandée en raison de la pandémie de Covid-19, se poursuivra jusqu’en juin, mais l’intention est « d’assurer sa continuité dans le temps ».

Le tissu entrepreneurial consacré au tourisme dans la région est « très important », avec 30 % de touristes d’origine française et 20 % de Belges et de Néerlandais, et le rôle « impeccable » joué par le consortium pour le maintien du tunnel en bon état, sa « porte sur l’Europe ».

Paz Agraz, présidente de l’Association entrepreneuriale touristique du Sobrarbe, pose dans une aire de pique-nique à l’entrée du tunnel de Bielsa-Aragnouet. [EFE/Javier Cebollada]

De l’autre côté de cette infrastructure, Émilie Verdoux, directrice de l’office du tourisme de Piau Engaly, souligne que la localité dispose d’un partenariat commercial avec la mairie de Bielsa, par le biais de la marque commerciale Piau-Sobrarbe, qui propose de se loger dans la ville espagnole et de skier dans la station française.

La région du Sobrarbe est la seule des Pyrénées aragonaises qui ne dispose pas d’une station de ski alpin, mais elle possède une station de ski de fond à Pineta. Il existe donc une convention « touristique et commerciale pour les forfaits de ski » – qui n’est pas appliquée cette année en raison de la pandémie -, qui permet aux deux domaines de « se compléter », selon le directeur de la station de ski nordique, Borja Real.

Émilie Verdoux rappelle que 23 % des skieurs de Piau Engaly sont espagnols et souligne « la complémentarité » entre l’Espagne et la France concernant la réalisation des activités touristiques permises par le tunnel, mais également celles en lien avec l’agriculture et la culture des céréales.

Cet espace transfrontalier est « très important pour les deux pays », ajoute-t-elle. Lorsque l’on vit à côté d’une frontière « celle-ci n’existe pas vraiment », fait-elle valoir.

Son compatriote Éric Fraysse, responsable adjoint des pistes de Piau Engaly, considère le tunnel comme « essentiel ». Le consortium leur a confié le soin d’effectuer des sondages et des analyses du manteau neigeux chaque semaine en hiver afin d’estimer le risque d’avalanches sur la route d’accès.

Éric Fraysse officie également comme guide dans les canyons et les gorges durant l’été en Espagne. Le tunnel lui permet de passer « tous les jours en Aragon » avec des clients français. Comme Borja Real, il affirme que « plus de 90 % » de sa clientèle est française, ce qui l’amène à traverser le tunnel « deux ou trois fois par jour entre juillet et août ».

Expériences personnelles

La garantie de pouvoir voyager quotidiennement entre l’Espagne et la France a également permis aux habitants de cette zone frontalière pyrénéenne d’élaborer d’autres projets de vie.

María Lorenzo, technicienne de gestion du consortium, a vécu à Bielsa pendant 8 ans. Depuis 6 ans, elle vit dans la ville française de Luchon. Un « changement de vie » qu’elle a décidé avec sa famille afin de bien apprendre la langue française et pour que sa fille Rebeca puisse combiner études et participation à l’équipe de compétition de ski alpin, avec laquelle elle pratique ce sport deux jours par semaine.

María Lorenzo parcourt chaque jour les 65 kilomètres qui séparent Luchon de Bielsa. Un trajet qu’effectuent également quatre autres familles qu’elle connaît, qui vivent en France et travaillent au-delà du tunnel de Bielsa. D’autres personnes de sa connaissance font le trajet dans l’autre sens car « elles travaillent en France et vivent en Espagne ». « Avant, ils ne pouvaient pas le faire », relève-t-elle.

De nombreuses personnes qui vivent ou travaillent dans cette zone frontalière, qui vont et viennent dans le tunnel Bielsa-Aragnouet avec la certitude de pouvoir atteindre leur destination, se sentent « très européennes, pas espagnoles ou française », conclut Andrés Olloqui, le chef du consortium.

Il ajoute qu’il « est perturbant » que la frontière soit fermée « de manière circonstancielle », comme cela s’est produit en raison de la pandémie, car « on avait presque oublié qu’il y en avait une ».

Supporter

Measure co-financed by the European Union

Ce projet a été financé avec le soutien de la Commission européenne. La présente publication [communication] reflète uniquement l’avis de l’auteur et la Commission ne peut être tenue responsable de l’usage qui pourrait être fait des informations qu’elle contient.

Subscribe to our newsletters

Subscribe