De Chirac à Macron : les 4 « couples » franco-allemands de l’ère Merkel

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Pendant ses 16 ans au pouvoir, la chancelière allemande Angela Merkel aura travaillé avec quatre présidents français différents. Retour sur ces quatre couples exécutifs au cœur de la relation franco-allemande.

Arrivée à la tête de l’Allemagne en 2005, Angela Merkel est devenue l’image même de la stabilité en Europe. Alors qu’en France, des présidents toujours différents se succèdent depuis 2007, la chancelière est en train de terminer son quatrième mandat consécutif. Pendant 16 ans, elle aura été au cœur de ce qu’on aime appeler le « couple » franco-allemand, « moteur » de l’Union européenne.

Même si la coopération franco-allemande se constitue d’un vaste tissu de relations à tous les niveaux de l’appareil politique, le duo des deux chefs d’État et/ou de gouvernement est porteur d’une symbolique forte. « Le couple exécutif est très important pour incarner la relation franco-allemande », estime Éric-André Martin, secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Institut français des relations internationales (Ifri). « La qualité de la relation entre les deux personnalités est déterminante dans l’opinion publique de la relation franco-allemande. »

Ces 16 dernières années, cette relation aura traversé des hauts et bas – et régulièrement soulevé la question de l’équilibre entre les partenaires français et allemands.

Angela Merkel – Jacques Chirac (2005-2007)

Le « séducteur » et la « jeune venue de l’Est » : Jacques Chirac et Angela Merkel. [360b/Shutterstock]

À commencer par le premier couple formé par Angela Merkel avec son homologue Jacques Chirac. La chancelière arrive au pouvoir « dans un moment difficile pour l’Europe et pour la France », selon Éric-André Martin, juste après l’échec du projet d’une constitution pour l’Europe, traité rejeté par référendum en France. Le président français s’en trouve affaibli mais semble dans un premier temps dominant face à la jeune chancelière. « Beaucoup de gens ont sous-estimé Angela Merkel », explique l’expert, y voyant souvent l’image de la « jeune venue de l’Est », « timide » face à un président français « séducteur ».

C’était sans compter sur la posture de cette politicienne qui allait, dès 2006, dominer la liste annuelle Forbes des femmes les plus puissantes du monde (elle tient la tête de liste pour la quinzième année consécutive).

Néanmoins, la chancelière avait « de la chance » de tomber sur un président déjà très expérimenté dans les relations franco-allemandes et sur la scène européenne, estime de son côté Frank Baasner, directeur du Deutsch-französisches Institut (dfi – l’institut franco-allemand) à Ludwigsburg. Jacques Chirac « aimait bien travailler avec l’Allemagne » – permettant à Angela Merkel de prendre sa place dans une structure déjà bien rodée.

Angela Merkel – Nicolas Sarkozy (2007-2012)

L’affrontement de deux tempéraments : Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. [360b/Shutterstock]

Une structure qui demande pourtant souvent de la patience aux Français. Comme l’explique Frank Baasner, la fonction du président français est beaucoup plus hiérarchique que celle de la chancelière en Allemagne. Le chef du gouvernement allemand se voit notamment soumis à plus de liens et d’obligations institutionnelles. Raison pourquoi « nous voyons souvent un président prêt à agir qui s’étonne du faible écho du côté allemand. »

Le couple que forme la chancelière avec Nicolas Sarkozy à partir de 2007 en est l’illustration parfaite. On observe alors « comme deux tempéraments différents s’affrontent », affirme Frank Baasner, « l’habitus jeune et dynamique du président et le caractère calme, réfléchi et sobre de la chancelière face auquel Sarkozy n’arrivait pas à faire jouer son charme masculin. » Le nouveau président « voulait changer beaucoup de choses, mais il n’avait pas de patience avec les Allemands. Il a dû se rendre compte très douloureusement que les prises de décision ne sont pas aussi faciles que ça en Allemagne ».

La crise de l’euro puis des dettes souveraines va mettre le nouveau couple franco-allemand à l’épreuve – et finir par rapprocher les deux chefs d’État et de gouvernement, au point de donner naissance au sobriquet « Merkozy ». Conscients que l’un ne peut pas sans l’autre, président et chancelière surmontent leurs divergences initiales et « arrivent à recoller les morceaux pour éviter la faillite de l’euro », selon Éric-André Martin, véhiculant une image forte de la solidarité franco-allemande retrouvée.

Néanmoins, la période souligne aussi une fois de plus le déséquilibre entre les deux partenaires. L’Allemagne arrive à purger son économie et à repartir très vite, accumulant moins de dettes que la France en passant. Forte de sa « position majeure sur le plan économique et financier », l’Allemagne s’affirme comme « puissance incontournable » dans la gestion des effets de la crise.

Angela Merkel – François Hollande (2012-2017)

Solidaires malgré leurs divergences : François Hollande et Angela Merkel. [360b/Shutterstock]

Les tensions sur le plan économique et financier s’attisent avec l’élection de François Hollande en 2012. Ce dernier s’oppose au programme d’austérité prôné par Angela Merkel et annonce vouloir renégocier le pacte de stabilité et de croissance.

La relation finit pourtant par s’améliorer, « la bonne volonté est là et on apprend à nouveau de l’autre », selon Frank Baasner. Mais la question de l’équilibre perdure. La France, toujours en mauvaise posture économique, enclenche des réformes dont les effets tangibles se font attendre. Faute d’actes convaincants du côté français, Angela Merkel hésite longtemps sur le cours à prendre concernant l’Europe, selon le directeur du dfi.

Encore une fois, ce sont les crises qui rapprochent les deux chefs de l’exécutif. La participation d’Angela Merkel aux défilés à Paris après l’attaque sur Charlie Hebdo en 2015 est une « image forte qui matérialise la solidarité avec les Français », selon Éric-André Martin. Le couple exécutif s’engage également ensemble sur la scène internationale, se concertant notamment pour apporter une réponse commune à l’annexion de la péninsule de Crimée par la Russie. Enfin, « Hollande a beaucoup joué avec les commémorations » afin de continuer à « surmonter les difficultés liées à notre histoire commune », selon l’expert de l’IFRI.

Angela Merkel – Emmanuel Macron (2017-2021)

« Offensive de charme » contre retenue traditionnelle : Emmanuel Macron et Angela Merkel. [Alexandros Michailidis/Shutterstock]

Après les années plutôt tièdes de l’ère Merkel-Hollande, l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée soulève l’espoir d’un rebond dynamique. Côté Allemagne, on a « beaucoup d’attentes positives » à l’élection d’un président « qui met l’Europe au cœur de son projet présidentiel et la relation franco-allemande au cœur du projet européen », explique Éric-André Martin. Emmanuel Macron se lance effectivement dans ce qu’on appelle en Allemagne une « offensive de charme », explique Frank Baasner. Le président « s’est entouré de personnes qui parlent bien l’allemand. Jamais auparavant on a eu un gouvernement français avec tant d’expérience, de sympathie et de compétence en ce qui regarde l’Allemagne. »

Or une fois de plus, Angela Merkel va suivre son programme habituel – « regarder et attendre que les actes suivent les paroles », selon Éric-André Martin. Cette attitude et l’exigence allemandes sont perçues comme de la froideur en France : on considère que beaucoup des initiatives françaises sont tout simplement « boudées » par l’Allemagne.

La crise sanitaire va encore une fois changer la donne. L’initiative franco-allemande pour la relance européenne du 18 mai 2020 « porte la signature d’Angela Merkel et d’Emmanuel Macron », estime Frank Baasner. Et elle démontre à nouveau la capacité du couple franco-allemand à assumer son rôle de « moteur » au sein de l’Union européenne.

Au-delà des personnalités, la stabilité dans le temps

Une capacité que tous les moments difficiles des dernières années ont soulignée, indépendamment des personnalités au sein du couple franco-allemand : « Â chaque fois qu’on s’est retrouvé dans une crise on a su trouver un compromis, faire un pas vers l’autre pour être à la hauteur de la situation », selon Éric-André Martin. « Le jour où il y a un problème grave, on arrive à faire ce qu’il faut. »  

« Quand la pression est assez grande, ça fonctionne toujours », affirme aussi Frank Baasner. Et malgré les hauts et les bas, malgré également les personnalités diverses qui ont animé le couple franco-allemand au fil des ans, « l’architecture de la coopération franco-allemande est très stable. » A l’image de cette fameuse stabilité incarnée par Angela Merkel ces 16 dernières années.

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