De la Roumanie au Finistère, exil et succès sportifs de Roxana Maracineanu

La nouvelle ministre des Sports. [Daniel Fouray/Archive Ouest-France]

Roxana Maracinenu, nouvelle ministre des Sports, est arrivée en France à neuf ans, sa famille ayant fui la Roumanie. Notre partenaire, Ouest-France l’avait rencontrée en 2013. Elle avait confié toute son histoire.

L’ancienne championne de natation Roxana Maracineanu a été nommée ministre des Sports, ce mardi 4 septembre. Elle succède à Laura Flessel qui avait annoncé qu’elle quittait le gouvernement le matin même.

Jean-Luc Pellizza, journaliste à Ouest-France, l’avait rencontrée en 2013. Elle racontait son parcours de l’exil de Roumanie à neuf ans, aux bassins des jeux olympiques en tant que Française, en passant par son séjour à Riec-sur-Bélon. Récit.

L’exil à 9 ans

« Ingénieur en travaux publics, mon père avait été envoyé en Algérie. Ma mère et mon frère Stefan l’avaient rejoint. J’étais restée en Roumanie. Le régime empêchait toujours des membres de la famille de sortir, sorte d’assurance contre la fuite. J’ai obtenu un visa pour les vacances. »

« Mais au moment de prendre l’avion pour rentrer à Bucarest, je me suis retrouvée sans explication sur le Liberté à voguer entre Alger et Marseille. Puis ça a été la remontée en R16 vers Paris. On dormait la nuit à quatre dans la voiture, on se lavait aux fontaines. Je trouvais ça rigolo, sauf que j’ai fini par comprendre que c’était un voyage sans retour. »

Son séjour à Riec-sur-Bélon

« On a posé nos valises dans un village de vacances de Riec-sur-Belon (Finistère), à Kerbélen, servant de centre d’accueil aux réfugiés politiques. Je garde un souvenir assez merveilleux des sept mois passés en Bretagne », assure la sportive.

« Notre bungalow était la plus grande maison qu’on ait jamais eue et, durant l’alphabétisation, j’y ai attrapé le goût des langues. J’en parle cinq aujourd’hui », continue-t-elle. « Je suis vite devenue une vraie petite Française, très soucieuse de perdre tout accent. C’est dehors, pour ne pas casser les oreilles de mes parents, que j’allais m’entraîner inlassablement à bien prononcer les ‘r’. »

Embrasser sa terre

« J’ai gardé en moi la douleur de l’exil. Ma mère me disait : ‘ Roxana, t’es une Roumaine ‘. Adolescente, je l’étais chaque soir dans mon lit, pleurant sur ma terre que je pensais ne jamais revoir et m’inventant un film où je réussissais à y remettre les pieds », explique-t-elle.

« Je m’endormais en embrassant le sol d’un pays qui me manquait horriblement. Mes parents ne m’avaient pas raconté leur vie là-bas. Se relayer dans les queues pendant trois jours pour changer des tickets de ravitaillement contre de la viande ou du pain, c’était leur quotidien. Comme le manque de liberté. Mais ils ne s’en plaignaient jamais. Je ne comprenais pas pourquoi ils étaient partis. »

La chute de Ceausescu

« La révolution de 1989, on ne l’a pas vu venir. C’est en Suisse, chez d’autres Roumains, qu’on l’a suivie à la télé. On pleurait de ne pas être là-bas. ‘ Allez, on y va ‘, lançait mon père, qui a été choqué par l’exécution expéditive de Ceausescu. Moi, je voulais un drapeau avec le trou au milieu…

L’été suivant, on s’est précipités. Avec nos titres de séjour provisoires, car on n’est devenus Français qu’en 1991, on a failli ne pas passer les frontières… Revoir la Roumanie m’a bouleversée. J’avais la mâchoire qui tremblait d’émotion. Mais très vite, j’ai réalisé que le pays de mes souvenirs de petite fille n’existait plus.

Nombreux étaient ceux qui voulaient partir, alors que moi je rêvais de rentrer. J’étais en plein décalage. Malgré tout, j’y suis longtemps retournée tous les ans avant de couper un peu.

J’adore les Carpates. Beaucoup de sites superbes ont été bétonnés pour faire de l’argent avec le tourisme. Je comprends qu’ils veuillent en profiter mais ils ont défiguré « MA » Roumanie chérie. »

Petite fiancée de la France

« J’avais commencé à nager à 7 ans à Bucarest. À 12 ans, j’ai plongé à fond dedans à Mulhouse. Mon club avait la chaleur d’une famille élargie, à la roumaine. Avec ma facilité à apprendre le français et mon parcours scolaire réussi, j’étais convaincue que l’exil m’avait donné quelque chose en plus.

Une force intérieure qui s’est exprimée aussi dans la natation. Les bons bulletins et le sport, ça accentuait nos chances d’être naturalisés, comme on me le répétait… À 22 ans, je deviens championne du monde à la surprise générale et ça a été quelque chose d’énorme.

Cette Marseillaise-là représentait tellement pour mon sport. On dit que j’ai ouvert la voie à Manaudou et Bernard. Mais lorsqu’on a fait de moi un symbole d’intégration, je me suis braquée. Ma victoire, c’était pour moi, pour les miens, pas pour devenir une meilleure Française.

J’étais une fille de réfugiés. On ne m’avait rien facilité. Je trouvais un peu fort que les hommes politiques récupèrent ça. »

Baptiser sa fille là-bas

« Deux ans plus tard, au Jeux de Sydney, je rate l’or car une Roumaine inconnue me bat. Sur le podium, je prends l’hymne roumain pour moi aussi, il m’apaise, je pleure.

Car c’est aussi mon hymne. Je suis double pour être née deux fois. La première à Bucarest, puis la seconde, à 9 ans, en France. À la fois une blessure et une richesse…

Aujourd’hui, je suis maman depuis six mois. Malgré mon désir, je n’arrive pas à parler roumain à ma fille Nina. Je fais un blocage. Mais je vais aller la faire baptiser là-bas. Pour que ça soit un peu chez elle aussi. »

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