Décryptage du vote de la Serbie à l’ONU contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie

Un officier de police de l’ONU se tient sous un écran montrant les résultats d’un vote sur une résolution condamnant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, lors de la 11e session spéciale d’urgence de l’Assemblée générale des Nations Unies au siège des Nations Unies à New York, New York, États-Unis, le 2 mars 2022. [EPA-EFE/JUSTIN LANE]

Compte tenu de la loyauté de Belgrade envers Moscou, il est assez surprenant que la Serbie ait soutenu, mercredi 2 mars, une résolution des Nations unies demandant à la Russie de se retirer « immédiatement » d’Ukraine.

L’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution sur l’agression contre l’Ukraine à une majorité écrasante. Dans les jours qui ont précédé le vote, la position de la Serbie, qui a choisi de ne pas s’aligner sur les sanctions de l’UE contre la Russie, était très incertaine. Mais au bout du compte, Belgrade a voté pour condamner l’agression de Moscou.

Les représentants occidentaux en Serbie ont salué le vote serbe mais, selon des sources crédibles, les ambassadeurs de l’UE avaient auparavant informé les autorités de Belgrade que le vote de l’ONU aurait un fort impact sur l’avenir de l’intégration européenne du pays.

Auparavant, l’UE regardait ailleurs lorsque la Serbie, pays candidat à l’UE depuis 2012, s’alignait mal sur la position commune de l’UE sur les questions d’affaires étrangères. Cette indulgence semble toutefois avoir changé dans le contexte de la guerre de la Russie contre l’Ukraine.

« Le texte ne mentionne aucune sanction, mais il est certainement essentiel de notre part de condamner l’effondrement de l’intégrité territoriale de tout État membre de l’ONU », a déclaré le président serbe Aleksandar Vučić.

Il a remercié les représentants de la communauté internationale « qui ont été patients » en l’écoutant, notamment la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen.

Le vote a en effet été surprenant. Bien qu’il ait pris des mesures déclaratives sur la voie de l’adhésion de la Serbie à l’UE, M. Vučić a développé des relations amicales avec la Russie et la Chine.

Les médias associés au parti au pouvoir en Serbie ont mis en avant un récit positif autour de la Russie, glorifiant Vladimir Poutine alors que le conflit continue de faire rage.

De même, l’engagement de M. Vučić envers la Chine et la coopération de Belgrade avec Pékin ont été dépeints comme des signes de progrès, de prospérité et de développement social.

La Serbie condamnera la Russie si le président ukrainien condamne l’agression de l’OTAN de 1999

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Une voie sans issue

Mais la crise ukrainienne a mis les autorités dos au mur. Le président serbe avait initialement soutenu la souveraineté de l’Ukraine tout en refusant de se joindre aux sanctions contre la Russie. Cela était très probablement dû à la dépendance de la Serbie vis-à-vis de la Russie pour son approvisionnement en gaz et au soutien de Moscou dans la non-reconnaissance de l’indépendance du Kosovo.

« La Serbie respecte indéfectiblement les normes juridiques internationales, car c’est le meilleur moyen de protéger le pays et ses intérêts. Quoi que l’on dise, la Serbie veille à ses intérêts nationaux, mais respecte également ses amitiés traditionnelles », avait déclaré M. Vučić la semaine dernière.

La Serbie reste le seul pays des Balkans occidentaux à ne pas avoir pleinement condamné l’agression de la Russie en Ukraine. Cette semaine, la Bosnie-Herzégovine s’est jointe aux sanctions occidentales, bien que sa décision ait été initialement bloquée par Milorad Dodik, le membre serbe de la présidence tripartite du pays.

Plus que jamais, il est évident que le plus grand soutien de la Russie en Europe reste la Serbie, d’autant que le Premier ministre hongrois Viktor Orban a récemment fait preuve d’un certain sens de la realpolitik et mis en sourdine ses sympathies pour M. Poutine.

Au cours des dix derniers jours, l’UE a déployé des efforts constants pour dire à la Serbie qu’en tant que candidat à l’UE, elle est censée aligner sa position sur la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union, ce qui implique de se joindre aux sanctions actuelles contre la Russie.

Le président du Parlement serbe, Ivica Dačić, a déclaré mercredi qu’il n’était pas dans l’intérêt de la Serbie de prendre parti sur cette question. Toutefois, selon lui, la Serbie devrait se ranger du côté de l’Union européenne.

La Serbie a l’habitude de ne pas prendre position — surtout lorsqu’il s’agit de questions relatives à sa position vis-à-vis de la Russie et de la Chine.

Selon le rapport de la Commission européenne, le degré d’harmonisation de la Serbie avec la politique étrangère de l’UE est de 56 %, ce qui est incontestablement le plus faible des Balkans occidentaux.

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Le président biélorusse Alexandre Loukachenko a affirmé qu’il discutait des Balkans, et en particulier de la Serbie, dans la plupart de ses réunions avec le président russe Vladimir Poutine.

Élections imminentes

Les élections présidentielles, parlementaires, mais aussi locales à Belgrade sont fixées pour le 3 avril. Choisir entre l’Ouest et l’Est — ou entre un affrontement avec l’UE ou la Russie — au milieu de sa campagne de réélection n’est pas une tâche facile pour M. Vučić.

S’aligner sur l’UE serait inacceptable pour de nombreux Serbes, le sentiment anti-occidental remontant au bombardement du pays par l’OTAN en 1999 étant encore profondément ancré dans la mémoire de nombreux électeurs.

Pour l’heure, les grands médias serbes ont très peu critiqué l’agression de M. Poutine en Ukraine. Au contraire, l’homme fort du Kremlin— et son amitié avec son homologue serbe — est célébré plutôt que condamné.

Un regard plus à l’est

Différentes enquêtes ont révélé que quatre Serbes sur dix pensaient que la Chine était le principal bailleur de fonds étranger de la Serbie, tandis que 17,6 % seulement pensaient qu’il s’agissait de l’UE.

Troquant Berlin et Paris pour Pékin, M. Vučić est arrivé avec un as dans sa manche pour les prochaines élections — et cette fois, son as pourrait venir de Chine.

Après avoir rencontré le président chinois Xi Jinping au début du mois de février, le président serbe a souligné l’annonce d’un accord de libre-échange entre les deux pays, tout en omettant d’en préciser les détails.

La présence accrue de la Chine en Serbie est l’une des caractéristiques de la présidence de M. Vučić. La pandémie et toutes les louanges à l’égard de « Frère Xi » faites par M.Vučić ont encore renforcé l’influence et la popularité de la Chine en Serbie.

L’analyse publiée par le think-tank serbe Belgrade Centre for Security Policy (BCSP) en janvier a averti que ces récits cachent une réalité d’un effondrement complet de l’État de droit en Serbie.

« Cette dégradation se manifeste par la transparence inexistante entourant les transactions avec les Chinois, le déclin des normes environnementales et du travail, et le domaine de la sécurité, car la technologie fournie par Huawei porte atteinte à la vie privée des citoyens », conclut l’analyse.

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