Défense: la France s’offre corps et âme à l’Europe

La ministre des Armées, Florence Parly, regrette «le morcellement du paysage industriel européen». [EU2017EE Estonian Presidency/Flick]

Paris veut accélérer la coopération européenne dans le domaine de la défense. La plupart des pays européens n’hésite pourtant pas à acheter américain ou profiter du volontarisme européen de la France pour renforcer leurs industries. Un article de La Tribune.

L’Europe de la défense sera l’un des thèmes du Paris Air Forum qui se tiendra le 21 juin au Toit de la Grande Arche de La Défense à Paris.

L’objectif est clair. La France, qui a décidé de jouer la carte de l’Europe de la défense, a un grand dessein pour le Vieux-Continent.

La future loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 « prend ce parti et mise résolument sur l’Europe de la défense », avait annoncé en février dernier à l’Assemblée nationale la ministre des Armées, Florence Parly.

Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron depuis son arrivée à l’Élysée, la France a donc pris l’initiative de développer une politique volontariste de coopération européenne et internationale. Et Paris veut encore accélérer dans le cadre de la LPM.

« Nous avons de nombreux projets de coopération européenne dans le domaine de la défense et la coopération franco-allemande est un axe prioritaire », avait précisé la ministre. Des coopérations de préférence équilibrée. Ainsi, le nombre de programmes en coopération avec des pays européens devra être augmenté de 36 % par rapport à la précédente LPM.

La ministre de la défense française appelle les industries européennes à s'unir

Florence Parly a exhorté lundi les industries européennes de Défense à s’unir face à « des concurrents américains et asiatiques toujours plus forts»  et plaidé pour une « grammaire»  unique des armements afin de donner corps à la Défense commune qu’Emmanuel Macron et Angela Merkel appellent de leurs voeux.

La recherche systématique de coopérations européennes

« Nous avons de nombreux programmes nouveaux à lancer pour moderniser nos équipements », avait expliqué en février de son côté aux députés le délégué général pour l’armement, Joël Barre. « Nous rechercherons systématiquement, pour leur réalisation, une coopération européenne : parce que cela répond à une orientation politique, parce que c’est une nécessité économique, parce que cela facilite l’interopérabilité de nos forces en opération et parce que c’est un moyen de soutenir la consolidation industrielle à l’échelle de l’Europe ».

Sont notamment concernés le programme de drone MALE européen (avec l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie), les futurs programmes de missiles FMAN et FMC (avec le Royaume-Uni), les travaux nécessaires au remplacement du char Leclerc (MGCS avec l’Allemagne), avions de patrouille maritime PATMAR futur (avec l’Allemagne), le programme SLAMF (avec le Royaume-Uni), le SCAF-Avion-NG ou la surveillance de l’espace exo-atmosphérique (avec l’Allemagne). Des pistes de coopération sont par ailleurs en cours d’exploration pour le programme de pétrolier ravitailleur FLOTLOG avec l’Italie et pour le programme de missile MAST-F avec l’Allemagne.

Les Européens veulent-il vraiment l’Europe de la défense ?

Pourquoi un tel objectif ? « Nos alliés et nos voisins européens en particulier, qui sont confrontés aux mêmes menaces et aux mêmes dangers que nous, devraient pouvoir s’unir autour de ces projets rassembleurs et ainsi faire naître une autonomie stratégique européenne », avait expliqué Florence Parly. En conséquence, avait-elle précisé, « notre autonomie stratégique (…) doit contribuer à faire émerger une autonomie stratégique européenne ».  Encore faut-il faire converger les besoins opérationnels des armées. Ce qui n’est pas une mince affaire, y compris entre la France, dont les armées font la guerre, et l’Allemagne, dont les soldats restent pour le moment en soutien. C’est d’ailleurs pour cela que Florence Parly a plaidé lundi lors l’inauguration du salon de l’armement terrestre Eurosatory pour « une grammaire des équipements ».

« Il ne faut se contenter de bâtir des industries communes, il faut créer une grammaire des équipements, a-t-elle expliqué à Eurosatory. Nous ne pouvons nous contenter de dire qu’il faut des interventions communes, le répéter à l’envi, et continuer à avoir des équipements qui ne fonctionnent pas ensemble, qui ne se parlent pas, qui ne communiquent pas. Nos armements doivent se comprendre ».

L’intention de la France est louable et généreuse mais les Européens veulent-ils vraiment une vraie Europe de la défense ? Ainsi, en novembre dernier, la Suède a été capable en une semaine de choisir le système de défense anti-aérien américain Patriot (Raytheon) au détriment d’un système européen (franco-italien) beaucoup moins cher, puis de s’engager dans une coopération militaire renforcée entre pays européens (Coopération structurée permanente). Incroyable cynisme de la Suède. Or c’est loin d’être un cas isolé. Les ex-pays de l’est (Pologne, Roumanie, …), achètent à tour de bras du Made in USA. Sans oublier tous les pays européens qui ont acheté le F-35 (Danemark, Pays-Bas, Norvège, Italie, Grande-Bretagne), l’un des programmes les plus coûteux de l’histoire de l’armement (près de 400 milliards de dollars), ou qui le veulent (Belgique, Finlande).

Même l’Allemagne hésite de temps en temps entre des matériels internationaux et européens à l’image de l’armement du Tigre. Berlin semble aujourd’hui préférer le missile israélien Spike au détriment d’un missile franco-allemand proposé et développé par MBDA (MAST-F). Ce qui oblige la France à proposer toujours plus de contreparties pour emporter l’adhésion de ses partenaires européens. Beaucoup trop ? Est-ce que sera également le cas lors du rapprochement entre Naval Group et Fincantieri ?

Le premier fonds européen pour l’industrie de la défense démarre

Doté d’un budget de 500 millions d’euros pour 2019-2020, le programme a été approuvé de manière informelle par les eurodéputés et le Conseil dans la nuit du 22 au 23 mai.

Arrogance, quelle arrogance?

Les coopérations européennes se font-elles au détriment des intérêts industriels français ? « L’objectif, dans ces coopérations industrielles, n’est évidemment pas de nous affaiblir », avait assuré Florence Parly. Mais la France, qui a investi depuis plus de 50 ans dans son outil de défense (opérationnel, technologique, industriel), a souvent été en avance par rapport à ses partenaires européens (spatial, aviation de combat, électronique). Une avance industrielle et technologique trop souvent perçue par ses alliés comme de l’arrogance – la fameuse arrogance française que les Européens assènent pour masquer leurs insuffisances. À l’exception de Londres, qui coopère régulièrement d’égal à égal avec Paris. C’est le cas à travers MBDA. Et ça marche même si la France a beaucoup moins investi dans la filière missile ces dix dernières années que la Grande-Bretagne.

L’Allemagne a très bien su tirer parti ces dernières années des initiatives françaises, en arrachant aux industriels tricolores des compétences et des savoir-faire, notamment dans le domaine spatial, pour les relocaliser sur le sol allemand (OHB), comme le regrette un grand industriel interrogé par La Tribune. La coopération et la consolidation européennes ne sont « pas simples, mais nous avançons dans cette voie », avait d’ailleurs reconnu à l’Assemblée nationale, Joël Barre.

Des industries trop morcelées?

Pour justifier de telles coopérations et la consolidation du secteur, la France estime, à l’image de Florence Parly, que les « industries de défense nationale sont souvent trop petites par rapport à leurs grands compétiteurs mondiaux. Il y a donc un besoin urgent de consolidation à une échelle européenne ». Une antienne rabâchée depuis les années 90. Lundi à Eurosatory, Florence Parly a une nouvelle fois rappelé « le morcellement du paysage industriel européen » qui est « un frein à notre développement. Il empêche les industries d’atteindre des tailles critiques, de pouvoir peser pleinement face à des concurrents américains et asiatiques toujours plus forts ».

« Je ne vois aucun panache à tenter de survivre seul, quand nous pouvons réussir ensemble. Unir nos forces, c’est remporter des marchés, faire les meilleurs équipements au meilleur prix », a-t-elle estimé.

Faut-il toutefois rappeler que Dassault Aviation, Naval Group, Thales, MBDA, voire Nexter n’ont pas eu besoin de l’effet de taille pour devenir avec l’aide d’un Etat stratège des leaders technologiques dans le domaine de la défense et maîtriser sans apport étranger des programmes aussi complexes que les sous-marins SNLE, SNA, le Rafale, le char Leclerc, les satellites d’observation et de télécoms militaires ou encore le radar de surveillance de l’espace Graves (ONERA)… Faut-il également noter qu’Airbus et Thales sont tout de même dans le top 10 des plus grands groupes de défense mondiaux, selon le classement 2017 du magazine américain DefenseNews. Naval Group pointe lui à la 23e place. Loin, très loin devant Fincantieri (54e). Ce qui a changé, c’est la situation financière et budgétaire française qui ne permet plus de lancer en solo des grands programmes sur l’ensemble du spectre. C’est là, la principale faiblesse de la France…

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