Donbass, la guerre oubliée en Europe

Une femme et ses enfants, réfugiés de la zone de conflit dans l’est de l’Ukraine, se trouvent dans un centre temporaire à Slaviansk. [EPA/ROMAN PILIPEY]

Bombardements quotidiens, corridors humanitaires, champs de mine, et beaucoup de haine. Le conflit du Donbass possède tous les ingrédients d’une guerre fratricide, mais le reste du monde détourne le regard. Un reportage d’Euroefe.

Parce qu’elles n’impliquent pas d’hydrocarbure, les hostilités dans l’est de l’Ukraine sont presque perçues comme des querelles de voisinage. Les responsables politiques occidentaux sont de moins en moins nombreux à mettre en lumière la souffrance des millions d’Ukrainiens qui ont tout perdu : leur famille, leur propriété, leur pays, leur liberté.

Les accords de paix de Minsk ont été signé en février 2015, mais aucun des camps n’a rempli sont engagement. Résultat : plus de 10 000 morts dont des soldats de l’armée ukrainienne, des milices prorusses et des civiles, selon les chiffres de l’ONU.

La pénurie d’information à ce sujet est de plus en plus importante tandis que l’attention de l’opinion publique internationale s’est détournée du conflit. Pendant ce temps, les horreurs du Donbass sont devenues courantes pour les Ukrainiens.

Le Donbass, qui tient son nom du bassin houiller de Donets à l’est de l’Ukraine, comprend les régions de Donetsk et de Lougansk, toutes deux limitrophes de la Russie. La guerre a divisé ces deux régions, avec une moitié contrôlée par les séparatistes prorusses et l’autre par l’armée ukrainienne. Les accords de Minsk de février 2015 ont stabilisé le front et tracé une ligne de séparation des forces entre les deux camps. La guerre à grande échelle a donc cessé mais les hostilités et altercations se poursuivent.

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Slaviansk, le cœur du soulèvement

« Merci de vous souvenir de nous », crie l’un des policiers postés devant l’entrée du commissariat de Slaviansk, région de Donetsk, où le 12 avril 2014, a début le soulèvement prorusse. Les habitants du Donbass ont l’impression que le monde les a oubliés et craignent que la guerre ne se transforme en un conflit gelé, sans vainqueurs ni vaincus.

Ce n’est pas un hasard si l’officier russe retraité Igor Strelkov, leader de la rébellion prorusse, a choisi Slaviansk comme centre des opérations. « Nous avons le soutien total de la population. Au total, 90 % des habitants de Slaviansk veulent faire partie de la Russie, et tous parlent russe, pas ukranien », commente-t-il à l’agence espagnole Efe. Slaviansk est en effet fière de son passé, étroitement lié à l’empire russe dès sa fondation à la fin du 17e siècle.

L’armée ukrainienne tente de gagner des adeptes dans les régions de Donetsk et Lougansk sous son contrôle, comme à Slaviansk, mais les blessures de guerre sont encore ouvertes et les traces de la destruction encore latentes. Cinq ans plus tard, la petite ville de Semiónovka, théâtre d’une des premières batailles de la guerre, ressemble à Dresde après le bombardement allié de 1945, ou à Grozny après l’offensive russe contre la Tchétchénie en 1994.

Il n’y a pas âme qui vive dans ses rues. Les décombres de ce qui autrefois était un hôpital et les logements de cette zone sont maintenant le foyer des rats et de la vermine. Tous les murs ont été transpercés par des balles de mitrailleuses de gros calibre. Aucun toit n’a survécu aux tirs de mortier incessants. Les seuls signaux de vie proviennent de deux habitations reconstruites par des voisins à l’air renfrogné et une nouvelle clinique pour enfants handicapés.

« Ici il n’y a pas d’avenir », soutient Misha, la vingtaine, qui travaillaient avant pour les chemins de fer et qui raconte que la moitié de ses camarade de classe ont émigré en Russie. A l’entrée du village se trouve un mémorial, dédié exclusivement à la demi-douzaine de militaires ukrainiens tombés lors des combats à Semiónovka. Personne ne se hasarde à les profaner, mais nombreux sont ceux qui ne comprennent pas pourquoi il n’y a pas un monument pour les civils décédés. Ce que eux voient comme un conflit civil contre l’oppression du gouvernement nationaliste, à Kiev, les gens le perçoivent comme une guerre contre les séparatistes soutenus par le chef du Kremlin, Vladimir Poutine.

« Un ami est mort ici. Et ce n’était pas un soldat. Il marchait dans la rue et une bombe l’a tué », se rappelle Alexandr, chauffeur de taxe plein de rancœur envers Kiev.

Une haine qui ne cicatrise pas

Le gouvernement a rempli la ville d’affiches en ukrainien, une langue que presque personne ne parle. Le russe est la langue vernaculaire pour tous ici. « Nous vivons sous l’occupation », commentent de nombreux voisins. Dans le centre de Slaviansk est apparue une église autocéphale, même si tout le monde se rend au temple lié au patriarcat de Moscou. « Ils ont même retiré la statue de Lénine de la place », insiste Alexandr.

« Avec Strelkov on vivait beaucoup mieux. Il fusillait sur le coup les voleurs et bandits », estime Vasili, un jeune originaire de Slaviansk, en faisant référence aux deux mois passés sous le contrôle prorusse.

« La situation est pacifique, mais nous souffrons des séquelles de la guerre », commente Vadim Liaj, maire de Slaviansk, qui se trouve à seulement cent kilomètres du front. Il reconnaît que Kiev « n’est pas très populaire » chez les habitants de la région, mais il soutient que la principale demande du peuple n’est pas l’indépendance mais de meilleurs conditions de vie. « Les gens ne sont pas contents car les frigos sont vide et qu’ils n’ont rien à manger. Ce qu’il se passe c’est que quand les gens du Donbass se plaignent des tarifs élevés, Kiev y voit l’influence de Moscou. Si les gens partent en Pologne ou en Russie c’est pour gagner de l’argent et faire vivre leur famille. »

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Corridor de la vie et de la mort

La haine n’est aussi évidente dans aucun autre lieu que Stanitsia Lukanska, le seul corridor humanitaire sur 150 kilomètres de front dans la province de Lougansk. A cause de l’explosion du pont sur le fleuve Severski Donets par les milices prorusses qui voulaient éviter une incursion de l’ennemi avec des blindés, plus de 10 000 personnes doivent chaque jour parcourir les cinq kilomètres du corridor pour acheter de aliments, récupérer leur salaire et leur retraite.

Le pèlerinage est effectué par des personnes de tout âge et par des familles entières puisque la pénurie est généralisée en territoire prorusse à cause du blocage imposé par le gouvernement ukrainien sur ce territoire séparatiste. Voilà pourquoi la promesse de Vladimir Poutine de réduire à moins de trois mois l’attente pour obtenir le passeport russe en a encouragé plus d’un.

Ce qui le vivent le plus mal sont les retraités, qui doivent parcourir ce corridor tous les deux mois pour montrer qu’ils sont encore en vie et pouvoir continuer à recevoir leur retraite. Le chemin est particulièrement difficile en hiver lorsque la neige et les basses températures le transforme en une odyssée. Certains retraités se voient obligés d’embaucher des jeunes porteurs, qui en échange d’environ 12 euros, les transportent sur des chaises roulantes, en traineau ou dans des charriots de fortune en métal.

« C’est une manière honnête de gagner sa vie. Il n’y a pas de quoi avoir honte », assure Azot, un petit Ossète au dos courbé qui pousse un chariot rempli de fruits et de légumes. Un adulte et un jeune l’observent. Tous deux attendent deux vieilles personnes pour les ramener chez elle et empocher leur argent.

Les marcheurs blâment Kiev pour leur souffrance. Ils la comparent avec des nazis pour avoir sauvagement bombardé leurs maisons. Nombreux sont ce qui cachent leur visage à l’approche d’un reporter. Selon un porte-parole de l’armée ukrainienne, ce qui se couvrent collaborent avec les séparatistes ou travaillent pour la république autoproclamée de Lougansk.

La guerre a brisé des vies et des familles. Et ceux qui veulent voir leurs proches « de l’autre côté » de la zone de séparation doivent s’armer de courage et de patience pour parcourir ces cinq kilomètres. Ils le font de manière ordonné et sans abandonner le chemin puisque de chaque côté, le territoire est miné. Et puis, les tireurs prorusses sont postés de l’autre côté du pont, prêts à réagir au moindre faux pas. Les gens ont aussi laissé derrière eux des maisons et des propriétés, qu’ils doivent visiter pour s’assurer qu’elles ne sont pas pillées.

Comme dans toutes les guerres, certains font de la pénurie un business. Ces personnes traversent le côté contrôlé par Kiev pour acheter des aliments, des produits ou des équipements électroniques, dont le prix en territoire séparatiste est beaucoup plus élevé. Il y a aussi les porteurs qui gagnent leur vie en faisant un trajet par jour et en portant jusqu’à 75 kg, le maximum autorisé par l’armée pour éviter la paralysie du poste frontalier puisque chaque personne doit montrer son passeport et ses affaires.

Même si les hostilités ont lieu à des centaines de kilomètres de distance, la guerre se livre en arrière-garde. À Kiev, une pizzeria située dans une rue proche de la place de l’indépendance (Maidan) collecte les dons et les contributions pour les soldats combattant sur le front. Dans la capitale, croiser des gens en uniforme est monnaie courante.

Malgré tout, les élections présidentielles, lors desquelles le comédien Vladimir Zelenski a arraché la victoire à Petro Porochenko grâce à sa proposition de dialogue avec la Russie pour faire taire les canons dans le Donbass, ont démontré que les Ukrainiens ne voulaient plus combattre et mourir. Et même si beaucoup considèrent la Russie comme un Etat agresseur, ils veulent normaliser leurs relations avec Moscou, conscient que de cela dépend non seulement la paix, mais aussi la fin de l’enfer.

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