La coopération militaire en Europe fait face à de nombreux challenges

Federica Mogherini avec certains ministres signataires du document fondateur de la CSP. EPA-EFE/EMMANUEL DUNAND / POOL [EPA-EFE/EMMANUEL DUNAND / POOL]

23 États membres ont décidé de mettre en place une plus coopération militaire. Mais les intérêts industriels  nationaux et la lenteur du processus créent des interférences, surtout entre Berlin et Paris. Un article de notre partenaire, Der Tagesspiegel.

Les murs des bâtiments gouvernementaux français ont parfois un air très martial, décorés de peintures de la Révolution ou de la Guerre de Crimée. Un décor qui s’avère seyant ces derniers temps, à en croire les responsables du gouvernement. « Il y a un réveil stratégique en Europe », assure l’un d’entre eux. « Cela ne nous fait pas particulièrement plaisir, mais c’est la réalité. »

L’UE se prépare donc à un contexte nouveau. « En tant qu’Européens, nous sommes tous confrontés aux mêmes menaces : le terrorisme, les cyberattaques, la question russe et les défis du sud de la Méditerranée. »

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L’idée d’une plus grande coopération en termes de sécurité et de politique de défense est actuellement très en vogue, notamment à cause de la position isolationniste du président américain. Même en Allemagne, où les opérations militaires internationales sont moins bien vues qu’en France, Angela Merkel a fait une déclaration dans ce sens. « Nous, Européens, devons prendre en main notre destinée », a-t-elle estimé, soulignant en jetant un regard à Donald Trump que l’époque à laquelle les pays pouvaient « complètement se fier » les uns aux autres était « d’une certaine manière » terminée.

Dans le domaine militaire, les Européens expriment aujourd’hui ce qui pourrait être une réponse commune à la politique de Donald Trump. La « coopération structurée permanente », ou CSP, tient lieu de politique de défense commune entre les États membres. Ce n’est en réalité rien d’autre qu’une disposition du traité de Lisbonne de 2009, qui rend possible une « coalition des volontaires » en matière de défense.

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Coordination de 178 systèmes d’armements différents

La CSP n’est pas censée concurrencer l’OTAN, mais plutôt encourager des missions communes et l’interconnexion des industries nationales de l’armement. Actuellement, les Européens utilisent 178 systèmes d’armes différents. Aux États-Unis, il n’y en a que 30, par exemple.

Grâce à une coopération transfrontalière renforcée, les Européens veulent s’assurer qu’ils pourront suivre le rythme de l’évolution technologique mondiale. Une coopération plus étroite en matière d’armement est également intéressante du simple point de vue économique. « Nous voulons élargir la coopération parce que les systèmes d’armement coûtent de plus en plus cher », indiqué Jean-Jacques Bridey, président de la commission de défense du Parlement français.

Ce n’est pas la première fois que l’UE tente de placer les soldats des armées nationales sous un commandement commun. Au cours de la dernière décennie, un groupe a été créé, qui peut être rapidement déployé en tant que force d’intervention dans les zones de conflit. Ces « groupements tactiques » n’ont cependant jamais été utilisés.

Cette fois, cependant, la CSP vise à créer un instrument plus efficace pour les pays participants. 23 pays – à l’exception du Royaume-Uni, de l’Irlande, du Danemark, de Malte et du Portugal – ont signé le document fondateur de la coopération permanente au début du mois. La coopération devrait être finalisée lors du sommet européen de la mi-décembre.

Les missions à l’étranger ne seraient plus du ressort de chaque pays

L’Allemagne et la France sont les moteurs du projet. Cependant, Berlin et Paris n’envisagent pas la coopération militaire de la même manière. Au départ, la Chancellerie avait estimé que la CSP pourrait être utilisée pour officialiser le fait que les États membres de l’UE souhaitent une coopération plus étroite, après le vote du Brexit, en juin 2016.

Les Français préféraient pour leur part envoyer un signal moins politique. Ils cherchent plutôt un soutien pour des opérations militaires solides. « Il ne s’agit pas de créer un instrument de défense en soi, mais de pouvoir déployer nos troupes selon les besoins », expliquait Paris.

La France prend l’exemple de la mission française au Mali, en cours depuis près de cinq ans. Quand, en janvier 2013, l’opération Serval a commencé dans le nord du pays, pour repousser l’insurrection islamiste, les troupes françaises étaient totalement seules.

Aujourd’hui, plus de 13 000 soldats de 52 nations participent à la mission Minusma de l’ONU pour stabiliser le pays d’Afrique de l’Ouest. L’Allemagne, qui a adhéré quelques semaines après le début de l’opération française, compte maintenant environ 950 soldats sur le sol malien.

À Paris, on espère que la France n’aura plus à l’avenir à se précipiter sur des missions comme celle du Mali. Les renseignements devraient être partagés à temps, des exercices conjoints devraient avoir lieu à l’avance. « Si nous voulons aller avec d’autres pays pour une opération la prochaine fois, nous les inclurons dès le début », assure le gouvernement.

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L’industrie a ses propres règles

Reste à savoir si la CSP parviendra à tenir un tel rôle. À ce jour, 50 projets possibles ont été ajoutés à la liste commune des 23 États membres de l’UE. D’ici la prochaine réunion des ministres des Affaires étrangères et de la Défense de l’UE, le 11 décembre, cinq à dix projets seront sélectionnés.

Il ne s’agit à ce jour en aucun cas de grands projets d’armement. Berlin propose par exemple de mettre en place un réseau d’effectifs médicaux et de logistique des équipements, dont chacun devrait être exploité sous la responsabilité commune. Paris suggère de son côté des missions conjointes de formation.

Cependant, le véritable test pour la nouvelle défense européenne sera les projets industriels communs. Les constructeurs de tanks franco-allemands Krauss-Maffei Wegmann (KMW) et Nexter, qui ont fusionné, ont déjà envisagé le développement d’un modèle commun pour remplacer le Leopard 2 et le Leclerc. Aussi, en juillet dernier, Angela Merkel et Emmanuel Macron ont annoncé que l’Allemagne et la France voulaient développer ensemble un avion de chasse européen.

Il s’agit cependant d’un projet de longue haleine : il faudra en effet plus d’une décennie pour développer un nouvel avion qui pourrait remplacer l’Eurofighter de la Bundeswehr et le chasseur Rafale de l’usine d’armement française Dassault.

Selon Philippe Ricard, le fait qu’une entreprise purement française comme Dassault doive s’engager dans une coopération industrielle européenne ne va toutefois pas de soi, loin s’en faut. Le journaliste du Monde soupçonne également la Direction générale de l’Armement (DGA), qui organise les acquisitions d’équipements militaires pour le compte du gouvernement français, de s’opposer à l’européanisation de la coopération industrielle. Et lorsqu’il est question de coopération transfrontalière en matière d’armement, la France insiste souvent sur le leadership technologique.

La CSP pourrait par ailleurs rencontrer des obstacles politiques. Paris espère que les pays participants seront aussi ambitieux que possible dans le développement d’une politique de défense indépendante. Berlin a insisté à l’inverse pour attirer le plus grand nombre possible de pays participants. Résultat, des pays comme la Pologne, susceptibles de freiner le mouvement, participent.

L’engagement de la Pologne est plutôt inattendu : le pays a jusqu’à présent été absent des projets industriels européens tels que l’avion de transport Airbus A400M.  Lors de la signature du document fondateur de la CSP, à Bruxelles au début du mois, les ministres polonais des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski, et de la Défense, Antoni Macierewicz, ont d’ailleurs présenté trois conditions dans une lettre adressée à leurs homologues européens. Parmi celles-ci, l’exigence que la nouvelle coopération européenne en matière de défense respecte la primauté de l’OTAN.

En France, on commente donc prudemment les premières étapes de la CSP. « Nous pourrons dire si la CSP fonctionne dans cinq ans », estiment les spécialistes.

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