Kiev soupçonne Moscou de saboter ses projets avec l’UE

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L’Ukraine a réfuté en bloc les allégations de livraisons importantes d’armes à la Syrie. Des politologues ukrainiens accusent la Russie de tenter d’éloigner leur pays de l'Occident.

Le journaliste Joby Warrick a avancé, dans un article du quotidien américain Washington Post, que l'Ukraine facilitait les livraisons d'armes vers la Syrie. Le port d'Oktiabrski en Ukraine recevrait des livraisons de matériel de guerre, et le redirigerait vers le régime syrien de Bachar Al-Assad. Le groupe de réflexion c4ads, basé à Washington et spécialisé dans le domaine des conflits et de la sécurité, est la source d'information de M. Warrick.

L'entreprise Kaalbye Group, basée en Ukraine, serait propriétaire des cargaisons envoyées en Syrie depuis le port d'Oktiabrski dans la mer Noire. Les auteurs de c4ads établissent un lien entre les responsables de Kaalbye Group et l'élite au pouvoir en Ukraine et en Russie. Selon son site Internet, Kaalbye Shipping International est enregistré dans les îles Vierges britanniques, un paradis fiscal.

« Selon l'analyse de c4ads, [le port d'] Oktiabrski est au cœur d'un commerce d'armes solide et international, qui associe la Russie et l'Ukraine à un large éventail de clients dans le monde », peut-on lire dans l'article du Washington Post.

Le ministère ukrainien des affaires étrangères a publié une réfutation péremptoire :

« Le ministère des affaires étrangères d'Ukraine affirme […] qu'au cours des années 2012 et 2013, aucune arme n'a été livrée à la Syrie et aucun bien à des fins militaires en provenance de la Fédération de Russie n'a transité sur notre territoire. »

Il ajoute que l'Ukraine souhaite mettre rapidement fin au bain de sang en Syrie et résoudre la crise en utilisant uniquement des moyens politiques et diplomatiques.

« L'un des exemples frappants de l'approche responsable de l'Ukraine dans la résolution de la crise syrienne est la suspension volontaire et complète de notre coopération technique et militaire avec la Syrie en mai 2011.  Nous demandons aux autres États d'adopter la même attitude. »

Désinformation

Des politologues ukrainiens ont tout de suite accusé la Russie de manipulation.

Roman Rukomeda explique à EURACTIV que cette affaire ressemble à un « coup de désinformation » orchestré par Moscou en 2002. Le président ukrainien Leonid Koutchma avait été discrédité et le pays tenu à l'écart de l'Occident pendant des années.

L'Ukraine avait été accusée de vendre à l'Irak des stations radars complexes appelées « Kolchuga ». Le régime de Saddam Hussein utilisait ces équipements militaires dans un système de défense aérienne. Les accusations reposaient sur des enregistrements impliquant le président Koutchma. Ils n'ont toutefois jamais été authentifiés et Moscou a le plus tiré profit du « scandale Kolchuga ».

« La nouvelle information sur les armes ukrainiennes en Syrie est peut-être une nouvelle tentative de la Russie d'isoler l'Ukraine de l'Occident, en essayant d’empêcher la signature d'un accord d'association et d'un accord de libre-échange (ALE) approfondi et complet lors du sommet de Vilnius », explique M. Rukomeda à EURACTIV. Le sommet du Partenariat oriental aura lieu à Vilnius les 28 et 29 novembre. Il s'agit d'une étape importante dans la définition des relations futures entre l'Ukraine et l'UE (voir « Contexte »).

« La partie la plus intéressée dans le blocage d'un accord d'association avec l'Ukraine est évidente : la Russie », confie le politologue en ajoutant : « Ces ruses ne fonctionneront pas cette fois, car la volonté politique des autorités ukrainiennes est assez forte afin de poursuivre l'intégration européenne choisie par les élites et la société. »

Vladimir Zastava, un expert du groupe de réflexion Gorshenin Institute, accuse également la Russie d'être à l'origine de ces accusations, selon la presse ukrainienne. Il ajoute toutefois que l'article du Washington Post pourrait inciter des responsables américains à lancer une intervention militaire en Syrie sans approbation de l'ONU.

EURACTIV a demandé à l'auteur de l'article s'il était certain de ne pas avoir été manipulé par sa source principale, c4ads. Joby Warrick a répondu qu'il s'en tenait à son article, tout comme le Washington Post.

« En tant que journaliste, [j'ai] écrit fréquemment sur le commerce mondial des armes. Je me suis penché sur cette histoire en raison de ce qu'il nous apparaissait comme une étrange combinaison entre : a) des liens historiques amplement démontrés avec le commerce mondial des armes impliquant le port et les compagnies maritimes qui l'utilisent, et b) des comportements récents qui soulèvent, selon nous, des craintes valables à propos des activités récentes », écrit-il dans un courriel.

Il ajoute qu'il a été « prudent » dans ses conclusions. Le journaliste américain estime que les problèmes abordés dans l'article « méritent de faire l'objet d'une enquête et d'une discussion ».

EURACTIV a également demandé à c4ads s'il confirmait la participation présumée de l’Ukraine dans l'acquisition d'armes au profit de la Syrie. EURACTIV n'a reçu aucune réponse au moment de la publication de cet article.

EURACTIV a également contacté un employé de Kaalbye Group. Celui-ci a répondu qu'il n'avait pas lu l'article du Washington Post et en a demandé le lien avant de réagir.

EURACTIV publie sans modification la réponse de l'entreprise ukrainienne Kaalbye :

« Vous êtes le 68e journaliste à nous contacter depuis la publication de l'article et à se montrer très intéressé par le sujet. « Nous n'avons jamais entendu parler ni de votre portail d'infos ni de vous. Qui êtes-vous pour nous demander de répondre dans des délais ? Nous n'avons aucune relation contractuelle avec votre organisation. « Si vous avez des questions sur l'article du Washington Post, adressez-vous directement à l'auteur, M. Joby Warrick, auquel nous avons déjà répondu. Il pourrait vous fournir les informations que vous demandez s’il l’estime nécessaire. »

Un accord d'association entre l'UE et l'Ukraine a été paraphé il y a plus d'un an et les deux camps ont accepté en principe un accord de libre-échange approfondi et complet (ALE approfondi et complet).

L'UE a fait toutefois dépendre sa signature de progrès réalisés entre autres dans les réformes démocratiques et judiciaires, dont la libération de l'ancienne première ministre Ioulia Timochenko.

Le projet d'accord propose une coopération économique et politique renforcée, mais n'ouvre pas la voie à l'adhésion à l'UE.

L'Ukraine espère signer l'accord lors du sommet consacré au Partenariat oriental les 28 et 29 novembre qui sera organisé à Vilnius sous la présidence lituanienne du Conseil de l'UE.

  • 28-29 nov. : sommet consacré au Partenariat oriental à Vilnius sous la présidence lituanienne du Conseil de l'UE. L'Ukraine espère y signer un accord tandis que la Moldavie et la Géorgie souhaitent parapher des accords semblables

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