L’indépendance séduit moins les Catalans

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Un sondage paru le 13 mars a donné, pour la première fois, le « non » à l’indépendance en tête dans la Communauté autonome espagnole. Un recul qui peut surprendre après le succès du référendum « interdit » du 9 novembre, mais qui traduit des dynamiques internes et externes à la région. Un article de La Tribune.

Le contraste peut surprendre. Le 9 novembre dernier, près de 2,3 millions de Catalans se rendaient aux urnes dans la cadre d’un référendum non reconnu par l’Etat espagnol (et par la suite déclaré illégal par la cour constitutionnelle) pour voter à 80 % en faveur de la reconnaissance d’un Etat catalan indépendant.

Une démonstration de force qui semble bien loin aujourd’hui. Alors que les élections « plébiscitaires » du 27 septembre devraient prendre la forme d’un « deuxième tour » de ce référendum puisque les forces indépendantistes se sont engagées à entamer, si elles ont la majorité lors de ce scrutin, un processus de séparation de l’Etat espagnol, l’indépendance semble désormais avoir beaucoup moins le vent en poupe en Catalogne.

La preuve en a été apportée par une enquête d’opinion de l’institut CEO datant du 13 mars. Cette enquête indique que, pour la première fois depuis 2012, le « oui » à l’indépendance de la Catalogne est dépassé par la volonté de rester unie à l’Espagne. 44,1 % des personnes interrogées sont favorables à l’indépendance contre 48 % de défavorables. Comment expliquer ce retournement ?

Un choix tardif pour la Catalogne

Première réponse : ce « retournement » est à relativiser. La Catalogne n’est pas, en effet, une terre traditionnellement indépendantiste. Pendant très longtemps, les Catalans ont fait le choix de l’autonomie. Cela a notamment été le cas après le retour de la démocratie en 1977 où le grand parti dominant du système catalan a été la coalition Convergencia i Unió (CiU), un parti qui avait négocié le maintien dans l’Etat espagnol moyennant de larges concessions de pouvoir à la région. Le seul parti réellement pour la rupture avec l’Espagne, les Républicains de Gauche de l’ERC, n’ont pas obtenu plus des 16,4 % réalisés lors des élections régionales de 2003.

Les Catalans ont découvert l’indépendantisme en 2010 lorsque le Tribunal Constitutionnel (TC) espagnol a censuré la majeure partie de l’Estatut, le nouveau statut d’autonomie de la région qui prévoyait notamment plus d’autonomie fiscale et qui avait été adopté par référendum en Catalogne en 2006 et voté ensuite par le parlement espagnol. Cette décision du TC a convaincu beaucoup de Catalans qu’il fallait rompre avec l’Espagne, toute amélioration étant impossible. Mais le « oui » à l’indépendance n’est devenu majoritaire qu’en 2012 lorsque le président conservateur du gouvernement espagnol Mariano Rajoy s’est aliéné encore plus de Catalans en refusant toute discussion sur un nouveau statut et en menant une politique d’austérité violente.

Pas d’effondrement du camp indépendantiste

Le retour à une situation où le « non » est majoritaire dans la population catalane n’est donc pas une anomalie, c’est au contraire un retour à la situation « normale » avant 2012. Mais, dans cette même optique historique, le score de 44,1 % pour le « oui » à l’indépendance est loin d’être un « mauvais score. » Il reste historiquement élevé. Par rapport à la dernière enquête CEO de décembre, il ne perd d’ailleurs que 1,2 point, ce qui ne dénote pas réellement un vif mouvement de rejet de l’indépendance. C’est plutôt les partisans de l’union avec l’Espagne qui ont progressé avec une hausse de 3,5 points. Ce qui se passe, c’est un transfert des indécis vers le refus de l’indépendance. Mais il n’y a là rien de décisif. L’écart reste surmontable et, encore une fois, les partisans de l’indépendance demeurent à un niveau historiquement élevés.

Du reste, l’enquête montre une ambiguïté. Car en ce qui concerne les intentions de vote au parlement – les seules qui valent pour les élections du 27 septembre – on remarque que les trois partis ouvertement favorables à l’indépendance, la CiU de centre-droit du président de la Generalitat, le gouvernement régional, Artur Mas, l’ERC et l’extrême-gauche indépendantiste de la CUP, obtiendraient la majorité absolue des sièges (71 sièges contre 68 nécessaires), malgré un recul en voix par rapport à 2012 (47,2 % cumulés contre 45,7 %).

L’émergence d’un nouveau paysage politique espagnol

Comment l’expliquer ? Le premier facteur est le changement majeur que connaît aujourd’hui le paysage politique espagnol avec l’émergence de deux forces nouvelles, Podemos à gauche (mouvement issu des Indignés) et « Citoyens » (Ciudadanos) au centre-droit, mouvement très engagé contre la corruption. Ces deux partis incarnent une volonté de renouvellement du personnel politique qui n’épargne pas la Catalogne et pas même le camp indépendantiste puisque la CUP pourrait doubler son score par rapport à 2012. Or, ces deux nouveaux partis sur l’échiquier politique espagnol sont favorables au maintien de la Catalogne dans l’Espagne. L’enquête CEO leur donne chacun une douzaine de pour cents d’intention de vote, gagnés en partie sur les deux grands partis « espagnols », les socialistes (en recul de 6 points à 8,4 %) et le Parti populaire conservateur (en recul de trois points à 10 %).

Chute de la CiU

Mais ces deux partis grignotent aussi des voix sur les partis indépendantistes « établis » et particulièrement sur la CiU qui est en forte chute de 11 points par rapport à 2012. Pour deux raisons. D’abord, cette coalition reste entachée par le scandale de l’évasion fiscale massive de la famille de Jordi Pujol, l’ancien leader de cette coalition qui a gouverné pendant 23 ans, de 1980 à 2003, la Catalogne. Un mouvement comme Ciudadanos, qui est à l’origine un parti catalan, n’a donc aucun mal à séduire une partie de l’électorat de centre-droit qui votait traditionnellement CiU, mais qui veulent « faire le ménage » dans la vie politique de la région. Sans compter que CiU est très divisée entre ses deux composantes sur la question de l’indépendance : les Démocrates-Chrétiens de l’UDC restent plutôt autonomistes, tandis que la CDC d’Artur Mas est devenu franchement indépendantiste. Beaucoup d’électeurs de la première composante de la coalition redoutent de se retrouver « coincés » dans l’indépendantisme de la seconde. Ils se tournent donc vers Ciudadanos dont le programme centriste leur convient. D’autant plus volontiers que ce dernier a mis de l’eau dans son vin unioniste en réclamant une autonomie fiscale pour la région. Du coup, le camp indépendantiste recule mécaniquement.

La possibilité d’une « autre Espagne » ?

Par ailleurs, l’émergence au niveau national espagnol d’un système à quatre partis et celle de Podemos en particulier ôte une raison de réclamer l’indépendance de la région. Dans les années 2011 et 2012, en effet, beaucoup de Catalans avaient estimés, face à la politique d’austérité de Mariano Rajoy, que l’indépendance était le seul moyen de parvenir à sauver l’Etat providence auquel les Catalans sont si attachés. ERC avait beaucoup fait campagne sur ce thème, estimant que la séparation avec l’Espagne était le seul moyen de sauvegarder la justice sociale. Mais avec le recul du Parti populaire dans les sondages et son incapacité quasi-certaine à gouverner seul l’Espagne après les élections générales du 20 novembre prochain, il existe un espoir de « changer l’Espagne » qui conduit une partie des électeurs de la gauche catalane, notamment ceux qui hésitaient entre indépendantisme et unionisme à préférer le maintien dans une Espagne « rénovée » et davantage sociale. A cela s’ajoute l’amélioration des conditions économiques, notamment la baisse du chômage et le retour de la croissance, qui conduit certains à préférer la « sécurité » du maintien de la Catalogne dans l’unité espagnole. Ces éléments expliquent donc en partie que, dans le sondage CEO, le camp du « non » à l’indépendance soit en progression, quand celui de l’indépendance stagne.

Un projet flou

Il existe enfin un dernier élément qui joue en défaveur de l’indépendance catalane : la division du camp indépendantiste. L’idée d’Artur Mas, le 15 janvier, lorsqu’il a convoqué les élections du 27 septembre, de lier les partis indépendantistes autour d’une « feuille de route » qui devait mener la Catalogne à l’indépendance en 18 mois après le scrutin. Autrement dit, ces partis continuaient à faire campagne séparément et à avancer leurs propres programmes, tout en se mettant d’accord sur la voie minimale à suivre pour parvenir à l’indépendance. Ce choix s’est, en réalité, révélé à haut risque. Les différences programmatiques, et donc la vision de la Catalogne indépendante, des deux grands partis sécessionnistes, CiU et ERC, sont en effet importantes. Sans compter qu’il a fallu se mettre d’accord avec les associations indépendantistes issues de la société civile (comme l’Assemblée Nationale Catalane, ANC, à l’origine du référendum du 9 novembre).

Il a fallu deux mois pour publier un premier projet de feuille de route a minima et non définitive qui a été connue le 13 mars dernier. Or, cette feuille de route est finalement assez peu claire. On ignore ce qu’on entend par « victoire des partis souverainistes » et, si l’on s’accorde pour engager la création des structures d’un nouvel Etat, la question de la nature de cet Etat reste ouverte. Le parlement régional, en cas de victoire, devra approuver une déclaration « s’engageant dans la création d’un nouvel Etat ou d’une République », autrement dit l’option d’un Etat catalan « associé » à l’Espagne dans une forme d’union confédérale n’est pas exclue. Il s’agissait en effet de ne pas déplaire à l’UDC, ni à la gauche unie et alternative (EUiA), branche catalane de la Gauche Unie (Izquierdia Unida). Au final, le processus devra s’achever par un nouveau référendum. Avec une telle feuille de route, le flou est donc de rigueur et il renforce le sentiment d’incertitude du choix indépendantiste.

Les divergences au sein du camp indépendantiste

A cela s’ajoute la méfiance quasi permanente entre ERC et CiU. La gestion du référendum du 9 novembre, le choix du format des élections du 27 septembre, la vision du futur Etat catalan séparent les deux partis qui peinent à se mettre d’accord pour définir des objectifs communs. ERC veut insister sur l’aspect social de l’indépendance ce qui n’est pas le choix d’une CiU qui, on l’a vu, doit ménager par ailleurs, une unité interne complexe. A cela s’ajoute la concurrence entre les deux formations pour être le premier parti indépendantiste au soir du 27 septembre et, donc savoir qui dirigera l’exécutif catalan chargé de négocier la séparation avec l’Espagne. La tension est donc palpable pratiquement au quotidien entre Oriol Junqueras, le leader d’ERC, et le président Artur Mas. Ceci, encore une fois, affaiblit le choix indépendantiste en rajoutant de l’incertitude. Et c’est un cercle vicieux : plus les deux partis se déchirent, plus les votes indépendantistes s’affaissent et plus les deux partis sont nerveux…

Un succès pour Mariano Rajoy ?

Il y a encore fort loin avant les élections du 27 septembre et le camp indépendantiste catalan est loin de les avoir perdues par avance. Néanmoins, il paraît évident que les dynamiques internes et externes aujourd’hui sont plus favorables aux partis unionistes. Reste une question : Mariano Rajoy peut-il prétendre avoir apaisé la situation par sa très grande fermeté vis-à-vis du référendum du 9 novembre et du processus souverainiste ? Assez peu, en réalité. Le succès du 9 novembre a été une réaction contre cette politique, comme la montée de l’indépendantisme a été le fruit des politiques économiques et institutionnelles menées à Madrid depuis 2011. Le rôle désormais marginal du Parti populaire en Catalogne le prouve. Bien mieux, c’est précisément l’affaiblissement de la position de Mariano Rajoy au niveau national qui a, par ricochet, redonner aux Catalans, l’espoir dans l’Espagne…

Cet article est initialement paru sur La Tribune.

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