La France met sous surveillance le patron d’Airbus Tom Enders

« Le partenariat qui nous unit à l'entreprise franco-allemande d'aéronautique doit respecter la vocation autant militaire que civile de cette dernière, et Tom Enders le sait bien et je crois l'entend », a expliqué jeudi à Orléans le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian. [Parti Socialiste/Flickr]

Le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian veut que « le partenariat qui unit la France à Airbus respecte la vocation autant militaire que civile de l’entreprise, et Tom Enders le sait bien et je crois qu’il l’entend ». Un article de notre partenaire La Tribune.

Tout un symbole. Pour la livraison à la France du sixième A400M par Airbus au standard tactique sur la base aérienne d’Orléans, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian avait invité… Marwan Lahoud, qui a pourtant quitté ses fonctions chez Airbus fin février. Le ministre a même rendu hommage au travail effectué par l’ancien directeur général délégué en charge de la stratégie et de l’international d’Airbus ainsi qu’à Fernando Alonso, le patron de la division Avions militaires d’Airbus Defence & Space, jugé en France indispensable à la réussite du programme. Le président d’Airbus Tom Enders n’était pas présent ce jeudi à Orléans. Était-il invité ? Sa présence n’était semble-t-il pas souhaitée, ont indiqué plusieurs sources interrogées par La Tribune.

Le ministre a quant à lui été explicite. Il a mis sous surveillance les orientations que pourrait prendre Tom Enders sur le devenir de son groupe. « C’est bien connu, et ce que je vais dire maintenant n’est pas un avertissement, c’est une précaution, la confiance se perd plus vite qu’elle ne se gagne, a-t-il expliqué dans son discours sur la base aérienne 123 Charles Paoli à l’occasion de la livraison du sixième A400M au standard tactique. Le partenariat qui nous unit à l’entreprise franco-allemande d’aéronautique doit respecter la vocation autant militaire que civile de cette dernière, et Tom Enders le sait bien et je crois l’entend ». En outre, le départ de plusieurs responsables français au sein de management d’Airbus, a au mieux interpellé, au pire très irrité en France.

Airbus a tenu les délais de livraison ou presque

En revanche, Jean-Yves Le Drian a tenu à rappeler que le groupe européen « a été au rendez-vous » pour livrer six A400M au premier standard tactique (capacités d’aérolargage de militaires et de matériels, atterrissage et décollage sur terrains sommaires et évolution dans une zone de menaces) dans le cadre du plan Hexagone décidé en 2015. « Le pari a été tenu à quelques jours près », a-t-il estimé. Les derniers appareils ont été livrés en début d’année au lieu de fin 2016. En France, l’armée de l’air dispose d’une flotte opérationnelle de 11 appareils, dont six au standard tactique. Trois autres appareils doivent être livrés lors du premier semestre 2017 et le quinzième en 2018. La loi de programmation militaire (LPM) actualisée prévoit ensuite une suspension des livraisons jusqu’en 2021.

« Ce programme est désormais sur de bons rails, c’est ma conviction », a assuré le ministre de la Défense. Et de rappeler que « ce succès est aussi le résultat d’un dialogue robuste avec nos interlocuteurs d’Airbus, Marwan (Lahoud, ndlr) pourra en témoigner, qui a permis de tenir les délais que j’avais demandés à Tom Enders ». Ce dernier, assure-t-on dans l’entourage du ministre, « a mis le paquet pour tenir les délais et a surveillé l’évolution du plan Hexagone au plus près ».

Une lettre qui ne passe pas

Mais le courrier adressé aux sept pays clients de l’A400M et signé par Tom Enders et le président du conseil d’administration d’Airbus Denis Ranque, ne passe pas en France. « Ils font les courriers qu’ils veulent », a fait valoir le ministre, interrogé lors d’un point presse, sous-entendant qu’il ne se sentait pas concerné. Mais dans son entourage, on estime que cette lettre, qui n’a « pas été personnalisée », est « maladroite » sur le fonds comme sur la forme et le timing. Airbus a annoncé mercredi dernier une chute de son bénéfice après avoir passé une lourde provision de 2,2 milliards pour son avion de transport stratégique. Soit trois milliards en trois ans.

D’autant que la France, comme l’a rappelé Jean-Yves Le Drian dans son discours, « a toujours eu confiance dans ce programme », y compris « dans les moments difficiles, comme ceux qui ont suivi le crash de Séville ». D’ailleurs, « La France a été la seule à poursuivre les vols de ses A400M », a-t-il fait valoir. D’où la surprise et la mauvaise humeur de Paris, qui « ne mettra pas la main à la poche à nouveau ». Il est donc possible que la réunion prévue en mars soit annulée, la France n’y serait pas favorable. Paris renvoie Airbus vers l’OCCAR, l’agence qui gère les programmes européens en partenariat.

L’Allemagne dans le viseur d’Airbus

Pourquoi un tel courrier envoyé aux sept ministres de la Défense clients de l’A400M. En fait, il vise plus particulièrement l’Allemagne, selon plusieurs sources concordantes. En envoyant ce courrier aux sept pays clients, Airbus espère que Paris, qui tient beaucoup à cet appareil, et d’autres capitales mettent la pression sur Berlin, qui « ne se comporte pas bien », explique-t-on à La Tribune. « C’est la seule façon de faire plier l’Allemagne », estime-t-on. Ainsi, le constructeur souhaite que les pénalités financières et les rétentions de paiement, notamment par l’Allemagne, ou le maintien du calendrier de livraison dans son état actuel, n’alourdissent pas la facture.

En outre, Airbus craint que Berlin, qui a obtenu la plus grosse part de travail sur l’A400M en 2003 proportionnellement à sa commande initiale, ne réduise pour la quatrième fois sa commande (75, puis 60 et enfin 53 actuellement). Le constructeur européen perd déjà de l’argent. Et même beaucoup, le programme dépassant les 30 milliards d’euros pour 174 appareils commandés (contre une prévision initiale de 20 milliards). Le point d’équilibre du programme se situerait à 400 appareils vendus. Mission impossible ? Pas sûr… Car l’avion plait beaucoup aux pilotes et à l’armée de l’air française exigente, qui l’utilise pour faire la guerre, pour son efficacité opérationnelle.

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