La Grèce et la Bulgarie soumises à l’intimidation des ambassades russes

Une vue extérieure de l'ambassade de Russie à Vilnius, en Lituanie, le 24 mars 2018. En Lituanie, la rue de l’ambassade de Russie à Vilnius a été rebaptisée «  Rue des héros de l’Ukraine  ». [EPA-EFE/VALDA KALNINA]

Les ambassades de Russie en Europe ont été actives sur les médias sociaux pour défendre l’invasion de l’Ukraine par Moscou. Mais dans certains cas, comme en Grèce et en Bulgarie, les ambassades russes sont allées trop loin, allant jusqu’à intimider des politiciens et des journalistes locaux.

Pendant ce temps, dans d’autres pays européens, les ambassades russes sont restées silencieuses, ont régurgité la propagande d’État ou se sont plaintes de la façon dont la guerre était dépeinte.

Mais en Bulgarie et en Grèce, deux pays orthodoxes comme la Russie, les ambassades ont été trop loin. Dimanche, le patriarche orthodoxe russe Kirill a approuvé la guerre de menée par M. Poutine et déclaré : «  Nous sommes entrés dans une lutte qui n’a pas une signification physique, mais métaphysique  ».

À Sofia, la pression monte pour expulser l’ambassadrice russe Eleonora Mitrofanova en raison de ses commentaires insultants sur la Bulgarie et ses citoyens.

À Athènes, l’ambassade de Russie a indiqué aux Grecs les chaînes de télévision qu’ils devaient regarder pour s’informer sur le conflit.

Bulgarie : l’ambassadrice contrainte de s’excuser

Dimanche, le Premier ministre bulgare Kiril Petkov a invité M. Mitrofanova à une réunion et lui a demandé instamment de respecter les normes de la communication diplomatique et de ne pas utiliser de qualificatifs offensants à l’encontre des institutions bulgares.

Mme Mitrofanova s’est excusée auprès de M. Petkov, ce dernier s’étant déclaré indigné qu’elle ait comparé la guerre en Ukraine à la libération de la Bulgarie il y a 144 ans. M. Petkov a insisté sur le fait que l’ambassade de Russie ne devait pas interférer dans la politique intérieure de la Bulgarie, appelant à la fin de la guerre en Ukraine et au retour au dialogue.

Auparavant, le mouvement « We Are Coming » avait demandé à M. Petkov et à la ministre des affaires étrangères Teodora Genchovska d’expulser le diplomate dans les 72 heures. L’ancien vice-ministre des affaires étrangères, Stefan Tafrov, de la Bulgarie démocratique, qui fait partie de la coalition au pouvoir, a formulé une demande similaire.

Mme Mitrofanova a suscité la controverse par une série de remarques embarrassantes au cours de la semaine écoulée. La dernière en date était un discours vidéo adressé aux russophiles en Bulgarie, dans lequel elle comparait la guerre avec l’Ukraine à la libération de la Bulgarie il y a 144 ans.

«  Beaucoup de mes compatriotes perçoivent les événements en Ukraine comme ceux qui se sont produits il y a 144 ans, à savoir des actions justes et attendues depuis longtemps pour protéger la population du Donbas contre le régime nazi de Kiev, qui tue des civils depuis huit ans  », a déclaré Mme Mitrofanova dans une vidéo censée être dédiée à la fête nationale de la Bulgarie du 3 mars, mais qui contenait principalement des déclarations de propagande du Kremlin justifiant l’invasion russe de l’Ukraine.

Mme Mitrofanova ne s’adressait pas à l’ensemble du peuple bulgare, mais uniquement aux «  amis de la Russie en Bulgarie  ».

La vidéo est en russe et n’a pas été traduite en bulgare. Elle parle des «  valeurs chrétiennes humaines  », qui ont forcé la Russie à agir contre l’Ukraine pour le bien du Donbass.

L’État bulgare a été restauré en 1878 après la troisième guerre entre l’Empire russe et l’Empire ottoman. La signature du traité de paix temporaire le 3 mars est toujours célébrée comme une fête nationale de la Bulgarie. Toutes les nationalités de l’Empire russe, y compris les Russes, les Ukrainiens, les Polonais, les Finlandais et bien d’autres, ont participé à la guerre de libération, ce qui explique les sentiments russophiles de nombreux Bulgares.

Le 3 mars n’est pas accepté sans équivoque par certains Bulgares qui affirment que la guerre contre les Ottomans visait à fournir à l’Empire russe un meilleur accès à la mer Noire et à transformer la Bulgarie, territoire ottoman, en un satellite russe.

Après le début de la guerre en Ukraine, l’ambassade de Russie a émis une publication parlant de «  Washington et de ses substrats euro-atlantiques  », ce qui a été considéré comme une offense par la Bulgarie.

Jusqu’à présent, le gouvernement bulgare n’a pas répondu explicitement aux appels à l’expulsion de Mme Mitrofanova. Le ministère bulgare des affaires étrangères s’est contenté de présenter ses excuses et d’exiger que la publication sur les «  substrats américains  » soit retirée, mais cela ne s’est pas produit jusqu’à présent.

«  Il est absurde de comparer le tsar russe Alexandre II, appelé le Libérateur, avec le dictateur sanguinaire Vladimir Poutine en Bulgarie. Nous espérons des actions urgentes qui protégeront l’honneur et la dignité des citoyens bulgares contre les ingérences  », déclare le mouvement «  We are coming  », qui était représenté lors de la législature parlementaire précédente.

Le 2 mars, l’ambassadeure russe a refusé de se présenter au ministère des Affaires étrangères pour recevoir deux notes diplomatiques sur l’expulsion de deux diplomates russes suite au dernier scandale d’espionnage en Bulgarie.

«  Mme Mitrofanova ne respecte pas les institutions officielles bulgares et insulte les citoyens bulgares. Si nous adhérons à la dignité de notre pays, nous ne pouvons pas permettre un tel comportement de la part d’un ambassadeur étranger  », a déclaré l’ancien diplomate Stefan Tafrov à Nova TV.

Il a par ailleurs expliqué que l’ambassadrice russe s’est d’abord permis d’insulter l’ensemble du peuple et du gouvernement bulgares en employant la notion de «  subterfuge  », puis lors de la fête nationale bulgare «  s’est permis des mensonges et des falsifications de l’histoire bulgare.  »

«  La comparaison directe entre la Libération de la Bulgarie et le massacre sanglant en Ukraine est un canular avec notre histoire et notre mémoire  », a déclaré le diplomate, rappelant que l’armée impériale russe n’avait jamais tué de civils et d’enfants bulgares. Au contraire, les Bulgares ont combattu ensemble avec l’armée impériale russe.

L’ambassade de Russie «  réprimande  » les politiciens et les médias grecs

En Grèce, les tensions entre Athènes et Moscou se sont exacerbées après la mort de dix expatriés grecs lors d’un bombardement des forces russes à Sartana, un village de l’oblast de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine.

À Athènes, l’ambassade de Russie a publié une déclaration indiquant que la Russie ne bombarde pas les zones résidentielles et les villages, ajoutant que les soldats ukrainiens devraient plutôt être tenus responsables.

Dans une autre déclaration surprenante, l’ambassade a attaqué les politiciens et les médias pour avoir diffusé ce qu’elle considère comme de la propagande anti-russe, ce que beaucoup ont perçu comme une intimidation.

«  Nous appelons tout le monde, et en particulier les très hauts responsables, les hommes politiques et les hommes d’État, les députés, les responsables des partis, les ministères, les médias, les divers perroquets et autres, qui se sont empressés hier de tout reprocher à la Russie (comme toujours), à se rassembler et à assumer leurs responsabilités, à cesser la propagande anti-russe et à faire preuve de sang-froid, de sobriété et de sérieux  », a déclaré l’ambassade.

Elle ajoute que le Donbas souffre sous le joug de l’armée ukrainienne et des bataillons nationalistes et fascistes depuis huit ans et que malgré celà, personne n’en parle en Grèce, «  aucun bâtiment officiel ou fontaine ici à Athènes n’a jamais été habillé aux couleurs de la paix  ».

«  Alors, certains devraient se ressaisir !  » a déclaré l’ambassade.

La Russie indique les chaînes de télévision que les Grecs doivent regarder

Dimanche, l’ambassade de Russie est allée plus loin après avoir publié sur les médias sociaux que les Grecs devaient regarder une chaîne de télévision spécifique pour obtenir des informations «  objectives  ».

L’ambassade faisait référence à OPEN TV, propriété de l’homme d’affaires et homme politique russo-grec Ivan Savvidis, qui a été élu deux fois à la Douma russe avec le parti politique de Vladimir Poutine.

M. Savvidis est considéré comme un oligarque russe par de nombreux Grecs, mais son nom ne figure pas encore sur les listes de sanctions de l’UE.

L’UE prépare une nouvelle liste, et EURACTIV a été informé que « les services de la Commission européenne vérifient chaque Russe faisant des affaires en Europe et ayant des liens avec le régime de Poutine  ».

Ce qui se passe dans les autres pays de l’UE

À Rome, l’ambassade de Russie a envoyé un courriel assez menaçant au président des commissions des Affaires étrangères et de la Défense du Parlement, lui demandant de le transmettre à tous les législateurs.

«  Un courriel de l’ambassadeur de Russie en Italie, contenant la déclaration par laquelle le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, a informé l’UE ces derniers jours que les sanctions “ne resteront pas sans réponse”. C’est ce qui est parvenue aux parlementaires italiens membres de la commission de la Défense  », peut-on lire dans l’email.

EURACTIV Italie a rapporté qu’il ne s’agissait pas d’une menace en tant que telle, mais définitivement d’une intimidation, déclenchant des réactions parmi les législateurs italiens.

En Lituanie, la rue de l’ambassade de Russie à Vilnius a été rebaptisée rue des héros de l’Ukraine. Le maire de la ville, Remigijus Šimašius, a également tagué «  Poutine, la Haye t’attend  » dans la rue voisine de l’ambassade.

À Helsinki et au Royaume-Uni, les ambassades russes sont restées silencieuses et, en Slovénie, les canaux de médias sociaux de l’ambassade ne font que reprendre la propagande du Kremlin.

À Berlin, l’ambassade publie sur les médias sociaux des nouvelles de personnalités, d’institutions et d’organisations allemandes qui se sont prononcées en faveur de bonnes relations avec la Russie et de villes qui ne veulent pas mettre fin aux partenariats avec les villes russes.

L’ambassade a également publié un message en russe sur la façon dont les Russes d’Allemagne peuvent obtenir de l’aide s’ils sont victimes de brimades ou d’attaques en raison de leur citoyenneté russe, ainsi qu’un message indiquant que ce phénomène est de plus en plus fréquent dans l’UE.

À Madrid, une vidéo défendant la guerre en Ukraine qui a été postée sur la page de l’ambassade a suscité la controverse, a rapporté la chaîne de télévision espagnole TELEMADRID. Dans la vidéo, une femme, seule et sur un fond noir, parle directement et ouvertement de la guerre en Ukraine, défendant les actions de la Russie.

«  La Russie a été très patiente pendant que les Ukrainiens tuaient des Russes dans le pays voisin. En parallèle, des mouvements nazis se sont développés en Ukraine pour éradiquer notre passé soviétique commun  », a-t-elle déclaré.

À Bucarest, la Russie a envoyé une note au ministère roumain des Affaires étrangères concernant les violations des droits des citoyens russes. L’ambassade a affirmé que les droits sociaux et les droits de propriété de certains citoyens russes n’étaient pas respectés, mais le ministère roumain des Affaires étrangères a déclaré qu’aucun détail ni exemple concret n’avait été précisé par l’ambassade.

Dans un article publié par l’agence de presse TASS, lié à la page Facebook de l’ambassade, l’ambassadeur russe en Roumanie Valery Kuzmin a déclaré que certains citoyens russes se sont vu refuser des services dans les banques roumaines, tout en mentionnant certains incidents présumés aux frontières.

À Tirana, l’ambassade de Russie a demandé à la police de faire sortir un homme qui manifestait à l’extérieur de l’ambassade de Russie en tenant une pancarte indiquant «  F.. k Poutine  ». La police a éloigné le manifestant du site, bien qu’il se trouvait dans un jardin public juste à l’extérieur de l’ambassade et non sur la propriété de l’ambassade. La municipalité a également annoncé qu’elle renommerait la rue abritant les ambassades russe et serbe en « Rue de l’Ukraine libre  ».

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