La reconnaissance faciale s’impose peu à peu dans la course à la sécurité

au Royaume-Uni, il existe une caméra de surveillance pour onze habitants. [Shutterstock]

Les dispositifs de reconnaissance faciale se répandent en Europe. Motivée par des objectifs de sécurité des collectivités locales sur fond de menace terroriste, cette technique de surveillance n’est pas sans risque pour les droits de l’Homme.

Voir sans être vu. Avec la généralisation de la menace terroriste en Europe, la sécurisation de l’espace public est devenue la priorité des autorités locales et nationales. Halls de gare, aéroports, événements sportifs… de nombreux lieux susceptibles d’être cibles d’attaques adoptent des techniques de surveillance des individus. La reconnaissance faciale par caméra frise la science-fiction.

Un Gallois reconnu par un algorithme

Cardiff, Pays de Galles, le 31 mai dernier. Lors de la finale de la Ligue des Champions, un homme recherché par la police est interpellé aux abords du Millenium Stadium. Son visage, filmé par une caméra juchée sur le toit d’une fourgonnette de police et déjà fiché, a été reconnu par un logiciel de reconnaissance faciale développé par l’entreprise japonaise NEC.

La prévention, étape cruciale des politiques de sécurité

« Penser globalement, agir localement ». Destiné à l’origine à souligner l’impact des politiques environnementales, le slogan s’applique aux approches de prévention dans le domaine de la sécurité.

En temps réel, l’algorithme NeoFace de Nec compare les personnes filmées à une liste de 500,000 personnes « suspectes », dont les données biométriques ont été recueillies au cours de gardes à vue, au Royaume-Uni. Selon l’appel d’offre rendu public par la police galloise, l’arrestation a été réalisée dans le cadre d’un projet pilote lancé en avril 2017 sur une période de deux ans. Le coût du dispositif s’élèverait à 177 000 livres, soit presque 200 000 euros. Une telle opération avait déjà été expérimentée à Londres, au festival de Notting Hill en 2016, sans que la police ne procède à une arrestation.

Au Royaume-Uni, en 2013, l’autorité britannique pour l’industrie de la sécurité (BSIA) établissait à 5.9 millions le nombre total de caméras de surveillance en fonction dans le pays. Soit une caméra pour 11 Britanniques. La réglementation en matière de reconnaissance faciale n’est encadrée que par un « code de conduite » outre-Manche. Sans valeur juridique, le texte laisse le champ libre aux forces de police quant à l’utilisation de cette technologie.

Le boom du marché du biométrique

La technologie de reconnaissance faciale est en pleine expansion. En 2012, un rapport de Frost & Sullivan établissait que le business du biométrique rapportait 7,2 milliards de dollars à travers le monde. NEC estime que le marché du biométrique pourrait atteindre les 20 milliards de dollars au cours de la décennie à venir.

L'adoption des frontières intelligentes se poursuit malgré des incertitudes légales

Le vote du controversé Système d’entrée/sortie Schengen (EES) sera à l’agenda du Parlement européen le 23 octobre, malgré une décision de la Cour de justice de l’UE sur la protection des données personnelles qui pourrait hypothéquer la légalité du texte.

Lors du Salon des hautes technologies (AETEC) qui s’est tenu à Tokyo du 3 au 6 octobre 2017, l’entreprise japonaise a dévoilé la dernière version de NeoFace Accelerator, affirmant que le logiciel était capable de reconnaître 5000 visages en direct dans une foule. Dans une gare ou un stade, l’algorithme reconnaitrait les individus fichés dans 99.3% des cas, d’après ses développeurs.

L’Allemagne en phase test

Plusieurs pays de l’Union européenne testent actuellement ces dispositifs . C’est le cas de l’Allemagne qui, le 24 août dernier, a installé des caméras biométriques dans la gare berlinoise de Südkreuz. Une centaine de voyageurs volontaires ont enregistré leur visage dans une base de données biométrique afin de tester le dispositif. « Nos espaces publics doivent être en sécurité », a déclaré Thomas de Maizière, le ministre fédéral de l’intérieur, au journal Berliner Zeitung.

La France résiste encore

« Une arrestation comme celle qui a eu lieu à Cardiff n’est pas envisageable en France » estime le lieutenant-colonel Jean-Marc Jaffré, de la gendarmerie nationale, auteur d’un rapport rendu en avril 2016 sur  les opportunités et limites de la reconnaissance faciale. Le chercheur du Centre de recherche de l’école des officiers de la gendarmerie nationale (CREOGN) fait état d’une « plus grande stabilité du cadre juridique en France ». La reconnaissance faciale pour le compte de l’État nécessite, pour être mise en œuvre, un décret pris en Conseil d’État après avis favorable de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL).

Pour l’heure, en France, la CNIL n’a autorisé la reconnaissance faciale que dans les aéroports d’Orly et Roissy, ainsi qu’à la gare du Nord pour l’embarquement à bord de l’Eurostar. « Les dispositifs installés dans ces zones sont moins attentatoires à la protection de la vie privée » affirme Jean-Marc Jaffré. Les systèmes prennent en effet la forme de portiques de sécurité : « la photo du passeport biométrique est comparée à la photo prise lors du passage au portique. Il n’y a pas de conservation des données » affirme le lieutenant-colonel.

À l’exception des portiques d’embarquement, les dispositifs testés en France ne franchissent pour l’heure pas le cap de la reconnaissance faciale. Christian Estrosi, à l’époque maire de Nice, souhaitait installer des caméras à reconnaissance faciale dans les « fan zone » du mondial de Football 2016. Jean-Jacques Urvoas, alors Garde des Sceaux, s’y était opposé : « cette proposition comporte des risques d’atteinte aux libertés publiques », avait-il déclaré face aux députés au mois de mai 2016.

Les Yvelines sont le premier département à tester un système de caméras intelligentes. 12 bâtiments, dont 6 collèges et une mairie, vont être équipés à compter du mois de janvier 2018. Comme le rappelle Laurent Rochette, responsable numérique au Conseil départemental des Yvelines, le système ne comporte pas de reconnaissance faciale : « il s’agit de mieux repérer les comportements anormaux », affirme-t-il.

Cris suspects, bruits de verre, attroupements, autant de phénomènes peuvent être détectés par les caméras, via des logiciels développés par des start-ups comme Evitech ou Foxstream. « Les critères ‘suspects’ sont déterminés par le département en fonction des problématiques que nous rencontrons », assure le responsable numérique.

« L’intérêt de l’opération est la mise en commun de tous les systèmes vidéos, qu’ils dépendent d’un collège, d’une municipalité ou du département. Les images seront centralisées et analysées par les algorithmes ». À terme, le projet devrait s’étendre à 250 bâtiments dans les Yvelines, ainsi qu’aux casernes de pompiers, pour un coût total de 13 millions d’euros.

« La phase test devra surtout révéler la fiabilité des logiciels. Sont-ils capables de détecter tous les comportements à risque ? » s’interroge Laurent Rochette. La CNIL n’a pas encore autorisé le projet mais le dispositif fait déjà des émules : un parc de caméras similaire devrait voir le jour à Toulouse, piloté par la police municipale.

Des données et beaucoup de questions

Une proposition de loi déposée le 16 juillet 2016 à l’Assemblée nationale et au Sénat suggère aussi d’autoriser des procédés de reconnaissance faciale dans le cadre de la lutte antiterroriste. Seules les personnes faisant l’objet d’une « fiche S » seraient visées, et l’algorithme effectuerait son contrôle sur la base de données policière du « fichier des personnes recherchées » (FPR).

Estrosi veut que l'UE aide les communes à se protéger «contre le terrorisme»

Le maire de Nice Christian Estrosi a proposé vendredi la création d’un « fonds » européen pour les communes qui luttent « contre le terrorisme », au lendemain des attaques à la voiture bélier à Barcelone et Cambrils.

Le dispositif TES a finalement été mis en place : une base de données biométrique de plus de 60 millions de Français. Le Conseil constitutionnel avait à ce propos jugé, le 22 mars 2012, que la nature et l’ampleur des données collectées étaient contraires au droit au respect de la vie privée, garanti par la Constitution.

Le Conseil national du numérique (CNNum), un organe consultatif, a également alerté le gouvernement en novembre 2016, lui demandant de suspendre l’application du fichier TES. Le communiqué indique qu’une telle base de données pourrait  « permettre l’identification systématique de la population avec les moyens de la reconnaissance faciale […] à des fins policières » et qu’un tel fichier, par nature, « est propice aux détournements massifs de finalités ».

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