L’accueil de migrants par les citoyens déstabilise le gouvernement belge

Manifestation du 13 janvier à Bruxelles. [Bruno Dewolf]

Hébergeurs bénévoles et défenseurs des droits de l’Homme réclament la démission de Theo Francken, le secrétaire d’État belge à l’immigration. La réaction citoyenne, qui permet d’héberger des centaines de migrants chaque soir, contribue à décrédibiliser le gouvernement .

Theo Francken, secrétaire d’État à l’Asile et à la migration, divise profondément les Belges. Extrêmement populaire en Flandre, ce membre du parti nationaliste flamand (N-VA) suscite aussi l’indignation d’ONG et de citoyens des deux côtés de la frontière linguistique, en raison de ses positions agressives envers les migrants.

Récemment, le secrétaire d’État a invité en Belgique une délégation soudanaise pour identifier des personnes en situation irrégulière et les renvoyer vers leur pays d’origine. Après cette collaboration décriée, certains expulsés auraient été torturés à leur retour au Soudan. Un risque dont Theo Francken était pleinement conscient, mais qu’il a choisi d’ignorer, provoquant un tollé.

Le gouvernement de Charles Michel, Premier ministre issu du parti de centre droit du MR, a été mis en difficulté par les vives critiques dont fait l’objet Theo Francken. Une vingtaine d’ONG et de partis politiques appellent à présent à sa démission. Or, la N-VA refuse catégoriquement d’envisager toute marche arrière, et la démission forcée du secrétaire d’État déclencherait donc la chute du gouvernement de coalition.

Charles Michel a décrété la suspension des expulsions vers le Soudan jusqu’à ce qu’« une enquête indépendante », avec l’aide de l’ONU, fasse « la clarté » sur ces accusations. Il assure par ailleurs que Bruxelles mène et continuera de mener une « politique migratoire humaine et ferme ».

Le 13 janvier, plus de 6 500 personnes ont manifesté pour la démission de Theo Francken, à l’appel du collectif de soutien aux sans-papiers et à laquelle les autres associations, notamment flamandes, ont répondu présentes. Le mot d’ordre? « Francken buiten » (Francken, dehors).

Alexis Desweaf, président de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) dénonce l’apathie du chef du gouvernement : «  Theo Francken vous a menti à propos de la programmation du rapatriement d’un Soudanais en janvier alors que vous aviez décrété l’arrêt immédiat de tout rapatriement vers le Soudan. Jan Jambon [ministre de l’Intérieur, N-VA]a menti au Parlement en affirmant qu’il n’y avait jamais eu de quotas d’arrestations de migrants au parc Maximilien en septembre dernier, alors que le procès-verbal de police du 4 septembre démontre le contraire. »

L’ONG travaille en ce moment à l’élaboration d’une note d’observation pour la commission parlementaire de l’intérieur, qui s’apprête à étudier un projet de loi visant à autoriser les perquisitions et interpellations de sans-papiers dans le domicile de personnes tierces. Une proposition dangereuse et contraire aux droits de l’Homme, estiment les ONG.

De fait, les juges d’instructions rejettent catégoriquement la mesure. « Ce projet de loi détruit l’indépendance du juge d’instruction, principe essentiel à toute société démocratique. Le texte ne peut donc être voté en l’état », expliquent-ils dans une note à l’attention de la commission parlementaire, publiée en 22 janvier.

Plusieurs partis, dont le Parti socialiste, se sont également opposés au projet de loi.

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Mobilisation citoyenne

Suite au démantèlement de la jungle de Calais, de nombreux migrants se replient à Bruxelles entre leurs tentatives de passage au Royaume-Uni. Le parc Maximilien, dans le centre de la ville, est ainsi devenu brièvement un camp de réfugiés, avant d’être « nettoyé », selon les formules utilisées par les autorités.

Les migrants, principalement soudanais et érythréens, qui dorment dans les rues alentour étaient alors régulièrement réveillés au petit matin par des interventions policières musclées, se soldant généralement par la « confiscation » de leurs sacs de couchage, et parfois d’autres effets personnels. Des bénévoles se sont alors organisés pour protéger et héberger les migrants.

Tous les soirs, une distribution de nourriture a lieu au parc Maximilien, suivie d’un grand dispatching vers des foyers privés. Des centaines de personnes sont ainsi hébergées tous les jours par des particuliers via la Plateforme citoyenne d’hébergement, dont le groupe Facebook compte à présent plus de 32 500 membres.

« Le gouvernement ne cesse de se féliciter qu’il n’y a pas de ‘jungle’ à Bruxelles, mais c’est grâce à nous, grâce aux citoyens qui décident de faire le boulot de l’État et de ne pas laisser des gens dehors, dans la pluie et le froid ! », s’énerve une hébergeuse.

Rafles et quotas

Ce mouvement de solidarité a été pris pour cible à plusieurs reprises, la police fédérale faisant irruption pour arrêter les sans-papiers et intimider les organisateurs.

Ces opérations semblent cependant avoir l’effet inverse : elles donnent toujours lieu à un regain d’activisme de la part des citoyens et d’intérêt de la presse. Les rangs de la Plateforme gonflent, et ses membres sont de plus en plus virulents. Plusieurs communes (municipalités) bruxelloises ont par ailleurs refusé de participer aux actions policières à l’encontre des migrants et réfugiés.

Face à la montée de bouclier, Jan Jambon et Theo Francken semblent avoir décidé de remplacer les actions de grande ampleur par des interpellations plus discrète, menées en journée par des policiers en civil. La police fédérale nie cependant  avoir des quotas pour l’arrestation d’entre 12 et 20 migrants par jour, après une fuite au sein même de la police. Le ministre de l’Intérieur a quant à lui expliqué des maximums d’arrestations, dictés par le nombre places disponibles dans les centres fermés et sur les vols prévus pour les rapatriements, mais pas de quotas.

La semaine dernière, plusieurs sources au sein de la police et du ministère de l’Intérieur ont contacté la Plateforme citoyenne et la LDH pour les prévenir qu’une opération policière était prévue au parc Maximilien le soir du 21 janvier. La résistance s’est immédiatement mise en branle : appelés à venir empêcher la police d’accéder au parc, pas moins de 2 500 Bruxellois se sont déplacés pour former une longue chaine humaine, malgré la pluie. Une démonstration de force de la Plateforme citoyenne face à la police.

Le ministre de l’Intérieur a déclaré qu’une enquête interne serait menée pour déterminer d’où provenaient ces fuites « inacceptables ».

La mobilisation intéresse par ailleurs chercheurs et sociologues. « Quand une association comme la nôtre s’émeut, c’est une chose », déclare au Soir Sotieta Ngo, directrice du Ciré (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers). « Mais quand ce sont des citoyens qui le font, c’est autre chose. Je l’ai entendu dans la bouche de mandataires politiques à l’égard de la mobilisation autour du parc Maximilien : ce qui émeut, c’est que des pères et des mères de famille viennent avec leurs enfants pour chercher des migrants qu’ils vont héberger. Qu’ils soient confrontés à de l’intimidation policière rend la chose insupportable. Ces citoyens ne sont pas des jeunes engagés d’extrême gauche. Non, il s’agit de citoyens de tous profils, âges, compositions familiales et affinités politiques ou pas. »

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