Une eurodéputée accuse Macron de bloquer le processus sur les travailleurs détachés

L'approche d'Emmanuel Macron sur les travailleurs détachés met en péril de long mois de travail au Parlement européen. [EP]

La stratégie d’Emmanuel Macron sur le travail détaché risque de creuser davantage les divisions entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Et de faire échouer la révision de la directive, selon l’eurodéputée Elisabeth Morin-Chartier.

Sur le fond, Elisabeth Morin-Chartier, eurodéputée Les Républicains et rapporteure de la directive sur les travailleurs détachés au Parlement européen, partage les objectifs d’Emmanuel Macron. Pourtant, elle estime que la stratégie du président français a fait perdre du temps à l’Europe, et met le processus législatif en danger.

« J’ai autant envie qu’Emmanuel Macron, sinon plus, que cette directive aboutisse, parce que si elle n’aboutit pas, on donne la part belle aux eurosceptiques et ce thème sera un thème de campagne central dans les prochaines élections européennes, qui arrivent à grand pas », assure-t-elle, lors d’un entretien avec Euractiv.

L’eurodéputée s’est pourtant fendue de tweets peu encourageants à l’encontre du président français, lui reprochant de négliger le travail acharné et minutieux des élus européens, qui travaillent sur la directive depuis 18 mois.

« Si on travaille depuis 18 mois sur ce sujet c’est parce qu’on connait tous les millimètres d’évolution possible sur tel ou tel point », fait-elle remarquer, ajoutant qu’« il faudrait qu’il regarde aussi ce qui se passe au niveau de Parlement européen, quelles sont les majorités ».

Emmanuel Macron doit « comprendre ce que sont les négociations européennes. Ce sont des négociations à 28. Cela doit entrainer beaucoup d’écoute, de compréhension des positions, de respect et de dialogue », a-t-elle indiqué. « Ce qu’il ne faut pas, c’est qu’une stratégie très incisive vienne bloquer des équilibres en train de se construire. »

Le président français a répété à l’envi son intention de sceller un accord sur la proposition législative relative au travail détaché ces derniers jours, lors de rencontres avec ses homologues roumain, bulgare, slovaque, tchèque et autrichien. Il s’est déclaré confiant, et estime que malgré leurs divisions profondes, les dirigeants européens pourraient trouver un compromis d’ici la fin de l’année.

Cette offensive diplomatique ne suffira pas, assure cependant Elisabeth Morin-Chartier. « Je crains que son initiative cristallise des divisions, alors que j’essaie d’être équilibrée entre l’est et l’ouest et d’éviter de creuser des fossés », explique l’eurodéputée.

Macron en tournée européenne sur les travailleurs détachés

Le président français se rendra en Autriche, en Roumanie et en Bulgarie entre le 23 et le 25 août pour parler notamment de la révision de la directive européenne sur le travail détaché, un sujet brûlant au niveau européen.

Fracture est-ouest

La directive détermine notamment la durée maximale des missions confiées aux travailleurs détachés, en général envoyés d’un pays où les salaires sont bas pour travailler dans des pays plus riches. Pendant ces missions, les travailleurs sont payés selon les normes de leur pays d’origine, où ils continuent de cotiser.

Un moyen pour les entreprises d’économiser sur la main d’œuvre. La pratique est d’ailleurs accusée par certain de favoriser le dumping social et la concurrence déloyale.

La France est le pays le plus déterminé à modifier la directive. Face à elle, des pays d’Europe centrale et de l’est, avec à leur tête la Pologne. Ceux-ci ont tenté de bloquer la révision du texte législatif l’an dernier, mais n’ont pas réussi à obtenir assez de soutien au Conseil.

Les travailleurs détachés roumains et bulgares contre le «protectionnisme» français

Les routiers roumains et bulgares, dont les pays accueillent jeudi et vendredi Emmanuel Macron, sont vent debout contre les efforts du président français pour réviser la directive européenne sur le travail détaché, qui selon eux menacerait leur activité.

Emmanuel Macron avait déjà abordé le sujet des travailleurs détachés lors de sa toute première conférence de presse avec Jean-Claude Juncker, en mai. Le mois suivant, son gouvernement a proposé de nouveaux amendements radicaux à la proposition présentée par la Commission. Paris voulait notamment voir la durée maximale des missions passer de 24 à 12 mois. Cette proposition soudaine a fait dérailler les négociations entre États membres.

Le gouvernement estonien, qui occupe la présidence tournante du Conseil jusqu’à la fin de l’année, espère cependant conclure les discussions lors du sommet d’octobre.

En prévision de ces négociations, le président français s’est lancé dans un tour d’Europe centrale, véritable offensive de charme qui s’est terminée sur une note amère après qu’il a accusé Varsovie d’œuvrer « contre les intérêts européens ».

Beata Szydlo, la Première ministre polonaise, a réagi vivement , qualifiant le commentaire du président d’« arrogant » et accusé la France de se servir de la directive sur le travail détaché pour « détruire l’un des piliers de l’UE ». La Pologne, qui n’était pas inclue dans le déplacement.

Avec plus de 400 000 travailleurs détachés travaillant dans d’autres pays de l’UE, la Pologne est le pays qui envoie de plus de citoyens à l’étranger. Ce chiffre a augmenté de 74,5 % entre 2010 et 2015 et concerne surtout des travailleurs des secteurs du bâtiment et des transports. Plus de la moitié de ces Polonais travaillent en Allemagne, pays favorable à l’instauration de règles plus strictes.

La France se place au second rang, avec environ 180 000 travailleurs détachés européens, dont 16,9 % de Polonais. C’est cependant aussi le troisième pays envoyant des travailleurs dans le reste de l’UE, et particulièrement vers la Belgique.

Bruxelles appelle la Pologne à un compromis sur les travailleurs détachés

Malgré les efforts d’Emmanuel Macron, la Première ministre polonaise, Beata Szydło, a confirmé le refus de Varsovie de revenir sur la directive européenne sur le travail détaché. Pierre Moscovici appelle à un compromis, mais a indiqué ne plus croire en un socle social commun.

Or, pour Elisabeth Morin-Chartier, l’opposition entre la France et la Pologne laisse entendre, à tort, que la France ne fait que subir le système, sans en profiter elle-même.

« Ce qui me peine dans ce débat qui a lieu depuis dix jours, c’est qu’à aucun moment je n’entends et je ne lis que nous avons aussi des travailleurs détachés à l’étranger. Cette directive doit aussi être équilibrée entre les travailleurs détachés européens en France et les travailleurs français en Europe », fait-elle remarquer. « C’est une erreur fondamentale de négociation et de communication. »

Après les débats mouvementés de ces dernières semaines, le compromis possible entre les factions opposées sont loin d’être évidents.

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