À la veille du vote du Parlement européen sur les nouvelles règles de l’UE en matière de dette dans les États membres, le coprésident du groupe des Verts, Philippe Lamberts, a mis en garde contre « la fin de l’Union européenne telle que nous la connaissons » dans un scénario catastrophe où le retour de l’austérité favoriserait la montée du populisme et où des dépenses militaires trop faibles permettraient à Vladimir Poutine de gagner la guerre en Ukraine.
Ce mercredi (17 décembre), le Parlement européen se prononcera sur la réforme des règles de l’UE en matière de dettes et de déficits nationaux, le Pacte de stabilité et de croissance (PSC). Cet instrument vise à assurer la discipline budgétaire des États appartenant à la zone euro, afin d’assurer la stabilité des prix et la croissance.
Fin décembre, un accord a été conclu entre les ministres des Finances des Vingt-Sept au sein du Conseil de l’UE. À présent, certaines parties du paquet doivent faire l’objet de négociations avec le Parlement européen dans le cadre du dialogue interinstitutionnel connu sous le nom de trilogue.
Alors que la réforme avait été jugée nécessaire parce que les anciennes règles étaient considérées comme irréalistes et insuffisamment appliquées, M. Lamberts a expliqué lors d’un entretien avec Euractiv et EUObserver que, « en réalité, les nouvelles règles sont tout aussi préjudiciables et tout aussi impossibles à mettre en œuvre ».
Toutefois, les États membres tenteront de les mettre en œuvre, et « l’austérité sera de retour », résume le chef de file des Verts/ALE. « Et vous savez ce que l’austérité engendre ? Elle engendre l’extrême droite. Elle engendre le populisme national », a-t-il souligné.
En outre, dans un « scénario catastrophe » où la dirigeante française du Rassemblement national d’extrême droite Marine Le Pen pourrait accéder à la présidence et où l’ancien président américain Donald Trump, membre du parti Républicain, serait réélu, le président russe Vladimir Poutine pourrait remporter la guerre en Ukraine, a-t-il ajouté.
« Pourquoi gagnerait-il ? Parce que [Donald] Trump cessera de soutenir l’Ukraine, et que nous [les Européens] avons décidé de ne pas soutenir nos engagements avec des moyens financiers, ce qui signifie essentiellement que nous avons laissé tomber l’Ukraine », a indiqué M. Lamberts.
« C’est la fin de l’Union européenne telle que nous la connaissons. Elle existera peut-être encore, mais ce sera au mieux un tigre de papier », a-t-il ajouté.
Selon M. Lamberts, l’Europe court au « désastre », et les nouvelles règles budgétaires envisagées représentent la « plus grande crise de somnambulisme » qu’il ait jamais vu.
Augmenter les dépenses militaires
Au sein de la commission des Affaires économiques et monétaires (ECON) du Parlement européen, une majorité de députés du Parti populaire européen (PPE) de centre droit, du groupe centriste Renew et du groupe des Socialistes & Démocrates européens (S&D) a soutenu une réduction annuelle de la dette de 1 % du PIB pour les pays fortement endettés et de 0,5 % pour les pays dont le niveau d’endettement est moyen.
Vendredi dernier (12 janvier), Margarida Marques (S&D), négociatrice du Parlement européen sur le dossier, s’est dite « confiante dans le fait que le Parlement européen adoptera la semaine prochaine sa position sur la réforme tant attendue et nécessaire des règles budgétaires de l’UE ».
Toutefois, selon Philippe Lamberts, les niveaux de la dette publique devraient augmenter en raison de la nécessité d’accroître les dépenses militaires au cours des prochaines années.
« Il peut sembler étrange que ce soit un Vert qui dise cela, mais avec une guerre à nos frontières, il est évident que la défense est un domaine dans lequel nous devons investir beaucoup plus », a-t-il déclaré.
Si l’on ajoute à cela les investissements publics supplémentaires nécessaires à la transition écologique, « nous sommes confrontés à un mur de 2 % du PIB d’investissements supplémentaires chaque année jusqu’en 2050 », a déploré M. Lamberts.
Même s’il souhaite qu’un impôt sur la fortune soit mis en place, M. Lamberts a déclaré qu’une telle mesure « n’apportera jamais les 2 % dont nous avons besoin ».
Une autre solution consisterait à réduire les dépenses sociales, « mais la question qui se pose alors est celle de l’acceptabilité sociale de ces mesures en Europe et de l’impact qu’elles auraient sur le plan politique ».
Pour lui, il ne reste donc qu’une seule possibilité : augmenter la dette.
Le « grand marchandage » après les élections européennes
Les institutions de l’UE espèrent conclure les négociations sur les règles budgétaires avant les élections européennes de juin. Ces dernières débuteront donc immédiatement après le vote au Parlement.
Mais Philippe Lamberts a d’ores et déjà prévenu qu’il « ferait tout ce qui est en son pouvoir pour faire dérailler le processus et s’assurer qu’il n’y ait pas d’accord, car nous ne pouvons pas nous permettre de conclure un mauvais accord ».
Il espère plutôt un « grand accord » sur les finances publiques après les élections européennes de juin.
Bien que les Verts soient aujourd’hui nettement moins bien placés dans les sondages que lors des dernières élections européennes de 2019 et que les forces d’extrême droite battent actuellement des records, le chef de file du groupe espère toujours que la négociation des règles budgétaires après les élections pourrait faire pencher un compromis dans la direction qu’il privilégie.
Concernant la vision de la droite concernant l’austérité, M. Lamberts a donné l’exemple de l’Italie, où « Giorgia Meloni [du parti Frères d’Italie (Conservateurs et Réformistes européens)] a dit oui au Conseil, mais [où] la Ligue [parti d’extrême droite membre du groupe Identité et Démocratie] a dit non ». « Il n’est donc pas évident que plus on est de droite, plus on veut de l’austérité », a-t-il ajouté.
Bien qu’il s’attende à ce que la « majorité von der Leyen » du PPE, de Renew et du groupe S&D continue à travailler ensemble, il a déclaré qu’il pourrait toujours y avoir une raison pour qu’ils acceptent une augmentation de la dette publique après les élections.
« Je pense à plusieurs choses : la défaite de l’Ukraine, l’élection de Donald Trump, des catastrophes climatiques importantes », a-t-il ajouté. « Il y a des moments où il faut faire tout ce qui est en notre pouvoir. »
« Le sentiment n’est pas le même aujourd’hui, il est plutôt : “revenons à la normale”. Mais il y a beaucoup de gens qui savent que la normalité ne sera plus la normalité », a-t-il conclu.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]





