Comment les bafouillis d’un fonctionnaire ont fait chuter le mur de Berlin

Le conducteur d'une Trabant en provenance d'Allemagne de l'Est passe la frontière à Berlin, la nuit du 9 novembre 1989. [Sven Simon/EPA]

Notre collègue, Ewald König, qui fut rédacteur en chef d’Euractiv Allemagne, était présent, le  9 novembre 1989, à la conférence de presse historique du gouvernement de l’ex RDA. Une bévue du fonctionnaire est-allemand Günter Schabowski a entraîné la chute du mur de Berlin en 1989. Il raconte cet épisode surréaliste.

« J’étais si fatigué. J’avais passé la nuit précédente à la frontière tchécoslovaque, où je voulais faire des recherches en vue d’un reportage sur un nouveau phénomène. A Schirnding, une petite ville de Bavière où se trouvait un poste frontière avec la République socialiste tchécoslovaque (CSSR), il y avait une file interminable de Trabant avec des réfugiés provenant de la République démocratique allemande (RDA), tous âgés de 20 à 30 ans, 24 heures sur 24. Ils arrivaient de la RDA et empruntaient une petite déviation sur le territoire de la CSSR vers la République fédérale d’Allemagne (RFA). Ils n’étaient pas autorisés à franchir directement la frontière germano-allemande.

Une atmosphère extrêmement fantomatique régnait à la frontière, à l’inverse de ce que l’on avait observé l’été précédent lorsque les premiers réfugiés arrivant via la Hongrie et l’Autriche avaient été accueillis chaleureusement avec du vin mousseux, des photographes de presse et des équipes de télévision.

Des milliers de voitures passaient dans le sifflement de leurs moteurs à deux temps, jour et nuit. Près de 50’000 personnes en l’espace de cinq jours : Schirnding était l’endroit où la RDA se vidait de son sang et voyait une grande partie de sa jeune population lui échapper.

J’étais parti de Bonn – la capitale de l’Allemagne de l’Ouest à l’époque – et je me rendais à Berlin, quand j’ai décidé de faire un détour par Schirnding. Je voulais effectuer un très rapide examen de la situation ainsi qu’une brève recherche. Mais cela m’a pris beaucoup plus de temps que ce que j’avais prévu.

Il m’était tout simplement impossible de quitter les lieux, alors que j’entendais toutes ces histoires de jeunes gens fuyant l’Allemagne communiste, laissant pour certains leur famille à la maison sans leur avoir parlé de leur plan, d’autres arrivant après leur service de nuit dans leurs vêtements de travail, certains même avec le palais suturé par le dentiste alors que les fils auraient dû être enlevés le jour même.

Je disposais donc d’une quantité de nouvelles citations et de nouvelles histoires, à cette époque passionnante, après avoir déjà écrit beaucoup d’autres articles sur les camps de réfugiés en Allemagne. Cette nuit-là, je n’ai dormi qu’une heure dans une voiture de location dans les forêts des montagnes du Fichtelgebirge, sur le chemin entre Schirnding et Francfort. Il faisait très froid. J’ai ensuite pris le premier avion pour Berlin.

Quand je suis finalement arrivé au Centre de presse international (IPZ) du gouvernement de la RDA, dans la Mohrenstrasse, à Berlin-Est, j’étais vraiment épuisé. J’ai discuté avec des collègues, j’ai entendu de nouvelles rumeurs et j’ai pris connaissance des nouvelles conférences de presses qui allaient avoir lieu. Ça suffit, ai-je pensé, je voulais quitter l’IPZ quelques minutes avant 18 heures.

Je n’étais absolument pas convaincu de la nécessité de couvrir la conférence de presse avec Günter Schabowski, qui devait avoir lieu à 18 heures. Il devait rendre compte de certains résultats de la réunion du comité central du Parti socialiste unifié (SED), le parti communiste est-allemand. Cela me paraissait si ennuyeux que je préférais faire une sieste et rattraper un peu de sommeil après cette nuit d’une heure à peine.

Je n’imaginais pas que la nuit suivante serait sans sommeil, et même celle d’après !

Je m’apprêtais donc à quitter l’IPZ, j’ai descendu les escaliers du premier étage, où se trouvait la salle de presse, jusqu’au rez-de-chaussée. Mais à ce moment-là, j’ai dû laisser passer un groupe d’hommes qui montait à l’étage – c’était Schabowski et son entourage. Alors j’ai changé d’avis. S’il vient déjà pour la conférence de presse, ai-je pensé, ce serait idiot de ma part de quitter le centre et de risquer de rater quelque chose.

J’ai donc couru à nouveau jusqu’à la salle de presse, qui était pleine de monde et où il n’y avait pas de places assises. Je suis resté à l’arrière – assez près pour suivre les annonces faites du podium de Schabowski et à proximité de la sortie pour pouvoir partir à tout moment si je m’endormais pendant le monologue bureaucratique communiste.

Schabowski a commencé le point de presse exactement comme je le craignais. Au sein du comité central, les participants avaient été invités à commenter les réformes de la politique du Parti socialiste unifié. Ils avaient demandé d’assumer la responsabilité de certains échecs, a-t-il déclaré, et ainsi de suite. Rien qui vaille vraiment la peine d’être écrit.

Mais les journalistes de la RDA ont posé des questions intéressantes. C’était la toute première fois qu’ils posaient des questions critiques.

Les rédacteurs est-allemands ont demandé à Schabowski ce que lui, personnellement, avait fait contre le culte de la personnalité. Erich Honecker, le chef du parti et de l’État, était par exemple représenté 43 fois dans une seule édition de Neues Deutschland (Nouvelle Allemagne), le quotidien le plus important du pays.

Schabowski, qui était le rédacteur en chef de Neues Deutschland, a répondu qu’il n’avait absolument aucune influence sur le choix des illustrations de son journal. Il a même admis qu’en tant que rédacteur en chef, il était « à la fois sujet et objet de la politique que nous rejetons aujourd’hui ». Aujourd’hui, a-t-il ajouté, nous sommes tous plus intelligents qu’avant.

La conférence de presse de 53 minutes s’est terminée sans aucun point saillant. C’est le correspondant de l’agence italienne ANSA, Riccardo Ehrman, assis au bord du podium, qui a interrogé Schabowski sur certaines réformes concernant la liberté de voyager.

A 18h53, Ehrman a demandé avec son accent typiquement italien : « Vous avez mentionné quelques erreurs. Ne pensez-vous pas que c’était une grosse erreur de faire ce projet de règlement sur les voyages que vous avez présenté il y a quelques jours ? »

Jusque-là, Schabowski n’avait rigoureusement rien dit à propos du règlement sur les voyages. Il s’est alors mis à chercher une feuille de papier dans son sac et dans sa veste. Il semblait indécis et peu sûr de lui. Il ne terminait pas correctement ses phrases et a commencé à lire une partie du projet de nouveau règlement sur les voyages concernant les départs de la République démocratique allemande sans donner les explications qui étaient auparavant requises.

L’atmosphère dans la salle de presse est devenue électrique. Schabowski s’est rendu compte de l’ahurissement des journalistes. Ils n’avaient aucune idée qu’il existait un nouveau projet de règlement sur les voyages. Il leur a dit : « Je n’en suis pas tout à fait sûr, mais on m’a dit que cette information vous avait déjà été transmise. Je suppose que vous avez déjà ce communiqué. »

Mais personne n’avait rien reçu parce qu’il n’y avait tout simplement pas de communiqué de presse.

Puis il a dit avec beaucoup d’hésitation : « Je m’exprime très prudemment parce que je ne suis pas totalement au fait des derniers développements. Je n’ai eu l’information que quelques minutes avant de venir ici. »

Nous avions tous l’impression que Schabowski aurait pu oublier de mentionner le nouveau règlement sur les voyages si Riccardo Ehrman ne l’avait pas interrogé à ce sujet.

Mais la question décisive après cet épisode n’a pas été posée par Ehrman. Elle est venue de Peter Brinkmann, qui était à l’époque un correspondant du Bild.

Brinkmann était assis exactement en face de Schabowski, au premier rang. Il a demandé : « Quand entre-t-elle en vigueur ? Immédiatement ? »

C’est là le grand moment historique où Schabowski a répondu : « Ceci entre en vigueur – à mon avis – immédiatement, instantanément. »

Question suivante de Brinkmann : « Aussi pour Berlin-Ouest ? »

Réponse de Schabowski : « Oui, les gens peuvent aussi quitter la RDA directement à Berlin-Ouest. »

Au moment où Schabowski a terminé sa phrase, les choses sont devenues incontrôlables. Lui-même n’a pas réalisé toutes les conséquences de son annonce. Il est rentré chez lui à Wandlitz, une banlieue à l’extérieur de Berlin où tous les politiques de haut rang vivaient dans un quartier fermé.

Dix-neuf ans plus tard, Riccardo Ehrman a été récompensé par le président fédéral allemand Horst Koehler pour avoir posé la question décisive et ouvert le Mur. Koehler ne savait pas qu’Ehrman avait l’habitude de raconter sans cesse une foule d’histoires mêlant les faits et les fables. En fait, la question véritablement décisive n’a pas été posée par Ehrman, mais par le journaliste allemand Peter Brinkmann.

J’ai essayé de téléphoner rapidement à mon journal pour annoncer mon article sur le nouveau règlement. Mais comme d’habitude, il n’y avait pas moyen d’établir la communication. J’ai quitté le centre de presse et j’ai marché jusqu’à Checkpoint Charlie, qui était à dix minutes à pied de l’IPZ.

En dépit des contrôles à la frontière, le moyen le plus efficace de passer un coup de téléphone était toujours d’appeler Vienne depuis Berlin-Ouest. Le tout premier restaurant était la taverne grecque « Athena II », où les serveuses me permettaient d’utiliser leur téléphone à tout moment car elles connaissaient parfaitement mes problèmes de communication à l’Est. Elles m’ont aussi donné de l’ouzo.

Chaque fois que la secrétaire au siège de mon journal entendait de la musique grecque dans ses écouteurs, elle savait que cela annonçait le prochain article sur la RDA. Je lui ai dicté mon texte en quelques minutes.

Quelques heures plus tard, le Mur était ouvert. Le premier poste frontière à céder fut celui de la Bornholmer Strasse à 23h29. Ce fut la nuit la plus folle et la plus réjouissante de l’histoire allemande.

 

Cet article a été initialement publié en 2009, à l’occasion du 20e anniversaire de la chute du Mur.

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