Le SPD relance le débat sur les armes nucléaires américaines en Allemagne

Déjà en 2009, les Allemands manifestaient contre les armes nucléaires à Büchel. [EPA/Rainer Jensen]

L’Allemagne devrait « exclure le stationnement d’armes nucléaires américaines », estime Rolf Mützenich, le leader des sociodémocrates (SPD) au Bundestag. D’autres membres du SPD remettent en question le rôle de l’Allemagne dans la stratégie nucléaire de l’OTAN.

« Les armes nucléaires [stockées] sur le territoire allemand ne renforcent pas notre sécurité, bien au contraire », a déclaré Rolf Mützenich lors une interview pour Der Tagesspiegel  le 3 mai.

« Le temps est venu pour l’Allemagne d’exclure tout futur stationnement. Après tout, d’autres pays l’ont fait sans remettre en cause l’OTAN », a-t-il ajouté.

Le coprésident du SPD, Norbert Walter Borjans, a corroboré ces propos, se déclarant clairement contre le stationnement, le contrôle et l’utilisation d’armes nucléaires.

Mais la décision du centre gauche allemand de rouvrir le vieux débat sur le parapluie protecteur de Washington a suscité de vives critiques chez les ministres démocrates-chrétiens, l’autre parti majoritaire de la coalition au pouvoir.

« Les mesures unilatérales qui sapent la confiance ne nous rapprocheront pas de l’objectif d’un monde sans armes nucléaires », a affirmé Heiko Maas, le ministre allemand des Affaires étrangères, au lendemain des déclarations de Rolf Mützenich.

Si de telles mesures étaient prises, comme l’abandon soudain du partage nucléaire, « l’Allemagne ne serait plus assise à la table » des processus de désarmement, a soutenu le ministre.

Une telle renonciation aurait « des conséquences dévastatrices » pour la sécurité paneuropéenne, a déclaré Anita Schäfer, membre de la commission du désarmement du Bundestag, à Euractiv.

Cet abandon entrerait en contradiction avec l’accord de la coalition, qui stipule que « des pourparlers de désarmement réussis [sont propices au] retrait des armes nucléaires tactiques stationnées en Allemagne et en Europe ».

Karl-Heinz Brunner (SPD), le président de la commission du désarmement, a aussi minimisé les déclarations de Rolf Mützenich. Il a admis pouvoir comprendre les critiques, mais a précisé que le leader du SPD ne voudrait pas abandonner unilatéralement les armes nucléaires américaines, même s’il s’était « peut-être mal exprimé ».

« Rolf Mützenich veut une discussion ouverte » sur le degré d’influence de l’Allemagne dans l’utilisation des armes nucléaires, a déclaré Karl-Heinz Brunner à Euractiv.

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L’Allemagne n’est pas la seule concernée

Les armes nucléaires américaines sont stockées en Allemagne depuis 1955, mais leur nombre reste secret, ce qui suscite des débats réguliers à ce propos, ainsi que sur le rôle de l’Allemagne dans la stratégie de « partage nucléaire » de l’OTAN.

La Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN) estime qu’environ 20 ogives sont stockées à la base aérienne de Büchel, dans l’ouest de l’Allemagne.

Au début de l’année, le même débat a secoué la Belgique, où se trouve le siège de l’OTAN. En janvier, les législateurs ont rejeté in extremis une résolution sur le retrait des armes nucléaires américaines stationnées dans le pays et, dans le même temps, l’adhésion au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires de l’ONU.

Un projet de rapport de juillet 2019 rédigé par l’Assemblée parlementaire de l’OTAN a confirmé l’un des secrets les plus mal gardés par la Belgique. Le pays figurait en effet aux côtés d’autres États européens sur la liste des bases de stockage des armes nucléaires américaines dans le cadre de l’accord de partage de l’OTAN.

Avant qu’il ne soit remplacé, le dernier paragraphe du document qui a fuité dans la presse indiquait ceci :

« Dans le cadre de l’OTAN, les États-Unis déploient environ 150 armes nucléaires en Europe, en particulier des bombes gravitationnelles B61, qui peuvent être larguées par des avions américains et alliés. Ces bombes sont stockées dans six bases américaines et européennes : Kleine Brogel en Belgique, Büchel en Allemagne, Aviano et Ghedi-Torre en Italie, Volkel aux Pays-Bas et Inçirlik en Turquie ».

Ces spécifications ont été supprimées dans le document mis à jour, mais la première version a confirmé ce que certains supposaient depuis un moment.

Les avions de chasse, autre pomme de discorde

Gabriela Heinrich, la cheffe adjointe du SPD au Bundestag, a déclaré à Euractiv qu’elle souhaitait discuter ouvertement des avions de chasse F-18 commandés par la ministre de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer (CDU), qui ont provoqué l’agitation politique dans le pays en avril.

Les sociodémocrates avaient alors accusé la ministre d’avoir passé une commande d’avions F-18, capables de transporter des ogives nucléaires, à son homologue américain, Mark Esper, sans avoir consulté le parti de coalition au préalable.

« Je ne sais pas comment est née l’hypothèse selon laquelle nous aurions plus d’influence sur l’utilisation des bombes nucléaires des États-Unis si ceux-ci fournissaient également un système de transport », a affirmé Gabriela Heinrich.

« Le fait est qu’à l’exception de la France, tous les pays de l’OTAN siègent sur un pied d’égalité au sein du Groupe des plans nucléaires, qu’ils fournissent ou non des avions », a-t-elle ajouté.

Un retrait risqué

Sur le plan géopolitique, un retrait des armes nucléaires américaines d’Allemagne exposerait toute l’Europe à un risque, a déclaré Suda David-Wilps, la directrice adjointe du German Marshall Fund (GMF) à Berlin.

« Certains États pourraient en bénéficier, comme la Pologne, car les États-Unis peuvent y transférer leurs ressources », a-t-elle expliqué.

Et pourtant, l’affaiblissement de la politique de dissuasion nucléaire de l’Allemagne pourrait mettre en danger la sécurité européenne à long terme. « L’Allemagne n’est pas n’importe quel pays, elle se trouve au cœur de l’Europe », a souligné Suda David-Wilps. Un retrait des armes nucléaires américaines serait synonyme de « grand changement de la situation sécuritaire de l’alliance euroatlantique ».

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