De l’État à l’Union européenne : deux scénarios pour l’avenir

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L’évolution des États en Europe et de l’UE elle-même résulte d’une interdépendance entre des modèles affaiblis et une superstructure embryonnaire. Cette contribution est extraite de la conclusion d’un ouvrage académique, projetant cette question selon deux scénarios: la modernisation consensuelle ou Brexit et les replis nationaux. 

François Foret est professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles et chaire Jean Monnet, auteur de De l’État à l’Union européenne.

Notre réflexion sur la politique européenne contemporaine a insisté sur le poids du passé, mais aussi sur les éléments inédits du présent qui émergent de l’évolution propre des sociétés et des États comme des dynamiques intrinsèques du processus d’intégration communautaire. Pour pousser à son terme l’articulation de ses différentes temporalités, le mélange entre science-fiction et uchronie – la réécriture de l’histoire en modifiant un ou des éléments, ce qui entraîne des changements en cascade – est un jeu intellectuel stimulant. Différents scénarios, plus ou moins optimistes, peuvent se dégager. Celui qui suit a une tonalité résolument positive.

Après des années d’austérité et de batailles politiques, l’UE sort enfin de la crise. Un modus vivendi émerge dans le cadre institutionnel existant, et les avancées réalisées à marche forcée sous la pression des marchés se poursuivent à un rythme plus paisible et raisonné. A l’issue d’un référendum qui consacre définitivement son maintien dans le cadre communautaire, la Grande-Bretagne se dote d’un gouvernement ambitieux qui fait du pays un modèle multiculturel et la force motrice d’une législation européenne innovante en matière de libertés civiles. En particulier, un arsenal de normes élaboré à Bruxelles vient réguler les « big data » en trouvant un juste équilibre entre marché et sécurité, privé et public. Un traité transatlantique négocié pied à pied permet de transposer ces normes européennes au niveau global, de même que les résultats inespérés de l’historique accord de Paris, traduisant la prise de conscience planétaire sur le réchauffement climatique. Entretemps, la Grèce poursuit sa mue et émerge peu à peu comme cas d’école du développement durable, en s’appuyant sur les énergies renouvelables, l’agriculture bio et les « knowledge centres » financés par l’UE qui drainent de toute l’Europe et d’ailleurs des cerveaux venant travailler dans un environnement patrimonial et naturel exceptionnel. Ce nouvel essor est facilité par un changement de paradigme dans la gestion des échanges méditerranéens et des flux de population. Passant de l’incantation et du fantasme à une approche pragmatique et humaine, les politiques migratoires autorisent désormais la « mobilité circulaire » qui facilite les entrées et les sorties et contribuent ainsi à corriger les tensions démographiques sur les deux rives de la « Mare Nostrum ». (…) Dans les universités et les laboratoires, l’esprit européen tendant vers l’universel connait une renaissance sans précédent. S’appuyant sur ses réseaux diasporiques pour nouer des partenariats avec toutes les puissances émergentes, l’Europe redevient le carrefour du monde sans prétendre en être le centre.

Ce regain suscite naturellement l’adhésion des citoyens, qui en ont été les principaux acteurs. Les élections européennes ont consacré des formations politiques issues de la société civile qui se sont ensuite emparées des commandes au niveau national. Ces formations ont renouvelé en profondeur l’offre idéologique à droite comme à gauche tout en l’inscrivant dans une culture de gouvernement. (…).

D’autres scénarios nettement moins encourageants sont envisageables.

La crise économique et financière a érodé les principes fondateurs de la construction européenne. (…) L’intégration européenne n’est désormais plus un processus irréversible vers une union sans cesse plus étroite. Le glas de cette utopie a sonné outre-Manche. Après une campagne électorale à sens unique, la Grande-Bretagne a quitté l’UE et s’est trouvée aussitôt prise dans la tourmente des marchés alimentant une vague populiste (…). L’Écosse n’a pas accepté le choix de Londres et a poursuivi sa marche forcée vers l’indépendance. Ce sont donc deux dogmes qui ont volé en éclat, l’appartenance communautaire et l’intangibilité des États qui constituent la base de l’UE. Les effets de contagion sur le continent ne se font pas fait attendre. Des forces séparatistes se mobilisent dans plusieurs pays pour réclamer à leur tour leur souveraineté territoriale. Des États prennent acte de la faillite d’une communauté européenne de nomes et de valeurs pour s’adonner à leur dérive autoritaire et xénophobe et violent allègrement les libertés civiles. 

Concomitamment à ces événements au nord du continent, le rêve européen d’unité et de progrès fait naufrage en Méditerranée. La Grèce a fait défaut à ses créanciers et dérive dans le non-droit et le chaos politique. (…) La « Mare Nostrum » devient une poubelle à ciel ouvert et ses rives en voie de désertification illustrent cruellement les conséquences de l’échec d’une gouvernance climatique globale. La gestion des flux migratoires s’opère à travers un prisme purement sécuritaire. (…) Mais la pression migratoire tend à se résorber d’elle-même du fait de la perte d’attractivité du Vieux Continent.

L’Europe est désormais foyer de départs plutôt que terre d’accueil. Sa jeunesse part en masse vers des horizons plus prometteurs. Le baroud d’honneur de quelques organisations de la société civile, d’artistes, d’intellectuels ou de groupes culturels et religieux pour inventer des modes de vie alternatifs ne masque pas la réalité du déclin. La frénésie de plaisir et de création pour conjurer la conscience aigüe de vivre la fin d’un monde produit encore quelques éclats. Les visiteurs d’autres parties du globe viennent contempler ces reflets d’une splendeur passée avec un brin de nostalgie et une sourde inquiétude sur leur propre futur. Ils repartent néanmoins rapidement vers les nouveaux lieux de pouvoir où se traitent les affaires planétaires. Les capitales européennes ne sont désormais plus que des théâtres d’ombres où continuent à se jouer par habitude des simulacres politiques dont le citoyen s’est désintéressé depuis longtemps.

Entre ces deux récits extrêmes, il existe une multitude de variantes donnant un rôle différent à l’État et à l’Europe, à l’État et au marché, au politique, au social, au culturel et au religieux… Il appartient à tous les Européens d’écrire la version qui prévaudra.  

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