Haine en ligne : du passage à l’acte

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Que ce soit le meurtre de Samuel Paty par un islamiste en France ou l'assassinat du président du district de Kassel, Walter Lübcke, par un extrémiste de droite en Allemagne : dans les deux cas, ces actes de violence ont été précédés d'un véritable lynchage sur Internet. [Itmostt / Flickr.com]

Que ce soit le meurtre du professeur Samuel Paty par un islamiste en France ou l’assassinat du président du district de Kassel Walter Lübcke par un extrémiste de droite en Allemagne, ces actes de violence ont été précédés d’un véritable lynchage sur Internet. Il est temps de réglementer le modèle commercial des plateformes de médias sociaux qui se base sur la prolifération de la haine.

Claire Stam est rédactrice en chef d’EURACTIV Allemagne et d’EURACTIV France.

La France rend aujourd’hui un hommage national à Samuel Paty, l’enseignement d’histoire-géographie sauvagement assassiné vendredi dernier devant les portes du collège où il enseignait à Conflans-Sainte-Honorine, en région parisienne, pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet lors d’un cours sur la liberté d’expression.

La cérémonie débutera à 19h30 en présence de 400 invités, dont une centaine d’élèves d’établissements d’Île-de-France, dans la cour de la Sorbonne, un lieu choisi par l’Elysée parce qu’il symbolise l’esprit des Lumières et de l’Enseignement.

L’émotion dans le pays est immense, le débat politique électrique.

Des nombreuses déclarations et mesures annoncées ces derniers jours, une constante apparaît, celle de la puissance de nuisance des réseaux sociaux. Sept personnes, dont deux mineurs, ont été déférées devant un juge en vue de leur mise en examen. Parmi elles se trouve Brahim C., le père de l’élève de 13 ans qui avait lancé ce que d’aucun en France décrit comme un véritable lynchage sur les réseaux sociaux, et l’activiste Abdelhakim Sefrioui, un militant islamiste fiché S, qui l‘a soutenu.

Pour le porte-parole de l’exécutif, Gabriel Attal, les réseaux sociaux portent « une responsabilité dans ce qu’il s’est passé », tandis que le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, dénonce une véritable « fatwa » organisée sur ces plateformes. Pour le Premier ministre Jean Castex, « c’est bien parce qu’il a été nommément désigné sur les réseaux sociaux que Samuel Paty a été assassiné ».

Aujourd’hui, combattre la haine sur les réseaux sociaux est devenue la priorité absolue du gouvernement. Le Premier ministre veut créer un délit « de mise en danger par la publication de données personnelles » sur Internet et une nouvelle loi doit remplacer la loi Avia sur la haine en ligne, censurée par le Conseil constitutionnel.

La démarche de Paris rappelle celle de Berlin qui s’est doté d’un arsenal judiciaire parmi les plus stricts en Europe, la NetzDG, après le meurtre en juin 2019 par un militant d’extrême-droite du préfet de Kassel, le conservateur Walter Lübcke, qui avait pris position en faveur de l’intégration des réfugiés en Allemagne. Son meurtre, lui aussi, avait été précédé de commentaires haineux en ligne.

L’Europe n’est pas en reste : le Parlement européen s’est prononcé hier mardi (20 octobre) dans la soirée en faveur d’une mise en application « conséquente et rigoureuse » du Digital Services Act qui vise, entre autres, à réglementer les discours de haine en ligne. « L’UE a déjà fait plus pour réglementer internet que tout autre continent, mais encore maintenant, cela reste le Far West », a déclaré l’eurodéputé conservateur Kris Peeters (Belgique).

Et ce parce que semer la haine sur les réseaux sociaux, utiliser l’émotion et la peur, génèrent du trafic et donc rapportent beaucoup d’argent. Des initiatives citoyennes à l’instar de Sleeping Giant aux États-Unis – qui compte d’ailleurs une filiale en France – se mobilisent pour assécher les revenus publicitaires. Ce levier montre la voie à suivre.

L’Europe se doit d’introduire une régulation qui brise ce modèle économique, en asséchant les flux financiers générés par la dissémination de la haine sur internet. Le sauvage assassinat de Samuel Paty, mort pour avoir exercé son métier d’enseignant, montre l’extrême urgence d’agir efficacement. Car c’est avec les mots que l’on passe à l’acte.

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