L’annexion de la Crimée : quel prix à payer pour la Russie ?

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Emmenuelle Armandon, politologue spécialiste de l'Ukraine et de la Crimée

Emmanuelle Armandon, politologue spécialiste de l’Ukraine et de la Crimée à l’Institut national des langues et civilisations orientales, également auteure de l’ouvrage « La Crimée entre Russie et Ukraine », revient sur l’annexion de la Crimée par la Russie et ses conséquences sur le reste de l’espace post-soviétique.

Soixante ans presque jour pour jour après le transfert de la Crimée à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev, la Russie a (re)pris le contrôle de la Crimée et a annexé cette partie du territoire ukrainien. En 1954, les frontières qui séparaient les républiques soviétiques n’étaient que de simples limites administratives : que la Crimée soit sous juridiction russe ou ukrainienne n’avait, dans ce contexte, guère d’importance. À l’époque, cette décision est passée largement inaperçue, personne ne songeant que l’URSS pourrait un jour disparaître.

Mais à l’annonce de l’indépendance ukrainienne en 1991, le transfert de 1954 a pris une tout autre signification. Tout au long des années 1990, il a été à l’origine de graves tensions régionales et de profondes crises diplomatiques entre Kiev et Moscou. Parmi la population et la classe politique de Russie, nombreux étaient les nostalgiques d’un passé où la Crimée faisait partie de l’empire tsariste puis soviétique. Beaucoup pressaient le Kremlin de récupérer ce territoire perdu et considéré comme historiquement russe. Malgré ça, les autorités russes de l’époque – Boris Eltsine en premier lieu – ont su raison garder. Conscients qu’une remise en cause des frontières de l’Ukraine et que l’éruption d’un conflit en Crimée pourraient être lourdes de conséquences, les dirigeants russes ont négocié et trouvé des compromis avec leurs homologues ukrainiens.

Aujourd’hui, l’attitude de la Russie semble irrationnelle et contre-productive. Il ne fait guère de doutes qu’elle aura un impact majeur, tout d’abord sur l’avenir de ses relations avec l’Ukraine. Les autorités russes ont toujours souhaité que cette dernière ne suive pas une voie qui l’écarte de la Russie. À maintes reprises depuis la chute de l’URSS, elles se sont servies du dossier criméen, de la présence militaire russe à Sébastopol, de pressions économiques ou encore de l’arme énergétique, pour déstabiliser l’Ukraine et faire en sorte qu’elle mène une politique étrangère allant dans le sens des intérêts de Moscou.

Mais aujourd’hui, en violant la souveraineté et l’intégrité territoriale de son voisin ainsi que les accords conclus en 1994 et 1997, la Russie risque de perdre l’Ukraine à tout jamais. Ce que redoutait Moscou semble en train de se concrétiser. Alors que la Russie ne souhaitait pas que Kiev se tourne vers l’Europe, l’Ukraine et l’UE ont signé le volet politique de leur accord d’association le 21 mars dernier, la signature du volet économique devant intervenir après les élections présidentielles ukrainiennes qui auront lieu fin mai.

Si la Russie a souvent exprimé son hostilité face à un rapprochement trop prononcé entre l’Ukraine et l’OTAN, celui-ci pourrait, lui aussi, avoir lieu plus rapidement que prévu. Le Premier ministre ukrainien, Arseni Iatseniouk, a certes déclaré que l’adhésion de son pays à l’Alliance atlantique ne faisait pas partie des priorités actuelles du gouvernement provisoire. Il a toutefois appelé à une coopération renforcée avec l’OTAN de façon à améliorer les capacités de défense du pays. Par ailleurs, on ne peut exclure que la reprise du processus d’intégration de l’Ukraine à l’Alliance atlantique ne devienne l’un des objectifs des nouvelles autorités ukrainiennes suite à l’élection présidentielle du 25 mai prochain.

Quels que soient les résultats de celle-ci et l’Ukraine ayant d’ores et déjà annoncé son intention de se retirer de la Communauté des États indépendants (CEI), il paraît désormais impensable que le futur chef d’État ukrainien puisse envisager l’adhésion de son pays à l’Union douanière formée par la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan et l’Arménie. C’était pourtant l’élément central de l’Union eurasienne, grand projet d’intégration de l’espace post-soviétique annoncé par Vladimir Poutine en octobre 2011. Cette Union pourra-t-elle voir le jour en 2015 comme initialement prévu ? Quoi qu’il arrive, ce projet n’aura pas la même signification sans la participation de Kiev.

Outre l’impact qu’il aura sur ses relations avec l’Ukraine, le comportement de la Russie dans la crise actuelle pourrait mener à une érosion des positions russes dans le reste de l’espace post-soviétique. L’UE a d’ores et déjà annoncé son intention d’accélérer les préparatifs pour signer « au plus tard en juin » un accord d’association avec la Géorgie et la Moldavie.

On notera également qu’outre la Russie, seules la Biélorussie et l’Arménie ont voté contre la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies adoptée le 27 mars pour dénoncer le rattachement de la Crimée à la Russie. Parmi les autres anciennes républiques soviétiques, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Moldavie ont voté pour. Certains pays d’Asie centrale ont préféré s’abstenir (Kazakhstan, Ouzbékistan), d’autres ne pas prendre part au vote (Kirghizstan, Tadjikistan, Turkménistan).

Il n’empêche que l’attitude russe en Ukraine a suscité l’inquiétude de plusieurs d’entre eux. Au Kazakhstan où la minorité russe constitue 22% de la population (essentiellement regroupée dans le nord du pays à la frontière avec la Russie), les autorités ne peuvent rester indifférentes au discours de Vladimir Poutine qui a rappelé, le 18 mars devant le parlement, que la Russie se devait de défendre les droits et les libertés des compatriotes russes et russophones de l’étranger. Début mars, les ministères des Affaires étrangères d’Ouzbékistan et du Kirghizstan avaient, pour leur part, dénoncé le déploiement de troupes russes en Crimée et les actes de déstabilisation menés contre l’Ukraine.

D’ores et déjà isolée sur la scène internationale, frappée par une fuite massive de capitaux étrangers et des sanctions qui pourraient avoir des effets néfastes sur une économie russe particulièrement vulnérable, la Russie a-t-elle mesuré à quel point l’annexion de la Crimée risquait de lui coûter cher ? Qu’apporte-t-elle concrètement à la Russie ? Pour l’instant, elle permet à Vladimir Poutine de voir sa cote de popularité remonter dans les sondages. Mais l’opinion de la population russe n’est pas irréversible. Selon une enquête réalisée par le Centre Levada début mars, une majorité de Russes se disaient préoccupés par la dégradation des relations de la Russie avec les pays occidentaux et les conséquences d’éventuelles sanctions politiques et économiques. 

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