Si les sondages pronostiquent une large victoire du «oui», à 70% environ des suffrages exprimés, l’incertitude persiste en ce qui concerne la participation qui, selon la législation polonaise, doit atteindre au moins 50% pour qu’un scrutin soit validé.
Les 7 et 8 juin prochain, les Polonais sont invités à se rendre aux urnes pour répondre à cette question : « Acceptez-vous l’adhésion de la République polonaise à l’Union européenne? ». Si le «oui» devrait vraisemblablement l’emporter, l’incertitude demeure sur le taux de participation, qui doit atteindre au moins 50% pour que le scrutin soit validé. Les autorités européennes et polonaises croisent les doigts pour que ces deux conditions soient réunies : sans le soutien de la population du plus grand et peut-être du plus influent des pays adhérents, l’élargissement perdrait de sa crédibilité. Le gouvernement de Leszek Miller, confronté au ralentissement économique et à un taux de chômage supérieur à 18%, espère de son côté beaucoup de cette adhésion. Malgré l’attitude foncièrement atlantiste de Varsovie ces dernières semaines, les dirigeants polonais, suspectés de ne voir dans l’Europe que des avantages économiques, affirment vouloir rejoindre une Union politique, capable de s’imposer sur la scène internationale.
Un pays clé de l’élargissement …
La Pologne se pose comme un acteur central du «big-bang» qui va faire passer le nombre d’Etats membres de l’UE de quinze à vingt-cinq le 1er janvier 2004. Le pays, avec 38,7 millions d’habitants, est le plus grand des adhérents : son poids dans le processus décisionnel européen égalera celui de l’Espagne. Sa frontière orientale sera en outre la plus longue de l’Europe élargie et touche des zones sensibles : l’enclave russe de Kaliningrad, la Biélorussie et l’Ukraine. D’un point de vue économique, la Pologne représente également un pays-clé de l’élargissement : elle pouvait ces dernières années s’enorgueillir d’un des plus grands succès des pays d’Europe centrale et orientale issus de l’ancien bloc communiste. Entre 1995 et 2000, elle a enregistré une croissance annuelle de 5,5% en moyenne, soit le taux le plus élevé de cette région. Aujourd’hui, l’Union européenne représente les deux tiers de son commerce extérieur. Le pays attire par ailleurs d’importants investissements étrangers : ceux-ci se montent désormais à 6,7% du PIB, deux fois plus qu’il y a quatre ans. De nombreuses entreprises, notamment françaises, s’y sont implantées, séduites par sa position géographique qui en fait un carrefour naturel entre l’Est et l’Ouest, par son marché de 40 millions de consommateurs et par sa main d’oeuvre qualifiée, notamment dans les domaines des télécommunications, des transports et de l’industrie agroalimentaire.
La Pologne possède en outre d’incontestables atouts géopolitiques. Elle participe activement à la stabilité et au maintien de la démocratie dans la région. Entretenant de bonnes relations avec ses voisins, elle fera bénéficier à l’UE de ses partenariats privilégiés avec l’Ukraine et la Russie.
… en proie à d’importantes difficultés
Malgré les avancées notables effectuées depuis la chute du bloc soviétique, la Pologne connaît actuellement d’importantes difficultés économiques. En 2001, la croissance a considérablement chuté, à 1,1%, et n’est remontée qu’à 1,3% en 2002. Pour cette année, les prévisionnistes avancent un chiffre de 2,7%, une progression insuffisante dans ce pays en proie à un chômage touchant presque 19% de la population active. Le déficit budgétaire atteint 6%.
Force est de constater également que la Pologne, à moins d’un an de son adhésion effective à l’Union, n’est pas encore prête à passer ce cap dans de bonnes conditions. La Commission européenne relève un réel décalage entre la reprise juridique de l’acquis communautaire et les capacités administratives permettant d’appliquer la législation européenne, jugées insuffi santes. Bruxelles incite le pays à recruter et à mieux former ses fonctionnaires, ainsi qu’à coordonner ses administrations. Le processus de privatisation est par ailleurs loin d’être achevé : les actifs de l’Etat représentent encore 33% du PIB. Le gouvernement a de plus, sur ce point, surestimé les recettes des privatisations : elles feront entrer cette année 916 millions d’euros dans les caisses, soit moitié moins que prévu.
Enfin, la corruption reste une préoccupation importante, tant pour les autorités européennes que pour la population : 70% des Polonais estiment qu’elle constitue un problème majeur, contre 46% en 2000.
Des dérogations pour un Etat particulier
Lors des négociations d’adhésion, la Pologne a obtenu pas moins de trente-six périodes de transition qui lui permettent de différer la transposition de certains points de l’acquis communautaire, notamment ceux qui impliquent d’importants investissements, tels que l’environnement. En matière agricole, Varsovie bénéficie d’un délai de douze ans avant d’autoriser l’achat de propriétés par des non-nationaux. En effet, dans ce pays où l’agriculture représente 4,8% de la production, 3,3% du PIB et emploie un quart de la population active, la possession de terres constitue un symbole puissant. Une partie des Polonais craint par ailleurs le retour des trois millions d’Allemands expulsés de Pologne après la seconde guerre mondiale.
Le dossier agricole a été l’un des plus difficiles à négocier en vue de l’adhésion. Les exploitants polonais regardent l’entrée dans la PAC avec méfiance et redoutent de ne pouvoir soutenir la concurrence avec leurs homologues d’Europe occidentale qui bénéficient d’importantes subventions. Il est en effet prévu que les agriculteurs des pays adhérents ne recevront que progressivement les aides directes de l’Union européenne. Cette inquiétude prend de l’ampleur, le service d’expansion économique ayant annoncé que 50.000 à 150.000 des 858.000 exploitations polonaises ne survivront pas à la politique agricole commune.
Les autorités européennes, souhaitant à tout prix éviter une vague d’«euroscepticisme» et un résultat négatif lors du référendum, tentent de rassurer l’opinion. Le commissaire européen à l’Agriculture Franz Fischler a promis aux polonais que leurs exploitations « se porteront mieux après l’adhésion » et que « Varsovie bénéficiera de mesures justes et équilibrées ». Selon lui, l’entrée du pays dans l’UE générera de surcroît une stabilité des prix et permettra aux paysans de bénéficier d’aides à la diversification des activités en milieu rural.
Quels pronostics pour le référendum ?
« Acceptez-vous l’adhésion de la République polonaise à l’Union européenne? » : une question simple à laquelle les électeurs sont invités à répondre les 7 et 8 juin. Si les sondages pronostiquent une large victoire du «oui», à 70% environ des suffrages exprimés, l’incertitude persiste en ce qui concerne la participation qui, selon la législation polonaise, doit atteindre au moins 50% pour qu’un scrutin soit validé. C’est d’ailleurs pour cette raison que le gouvernement a décidé d’organiser le vote sur deux jours, afin de réduire au minimum les risques d’abstention.
En avril dernier, 64% des Polonais déclaraient qu’ils se rendraient aux urnes et seulement 10% s’affirmaient « certains de ne pas voter ». Malgré ce pronostic rassurant, les autorités ont lancé une vaste campagne de sensibilisation pour éviter que la participation soit inférieure à la moitié des électeurs inscrits. Pour Ian Tombiski, ambassadeur de Pologne en France, ce scénario pourrait éventuellement se réaliser, non pas à cause d’un quelconque rejet de la population vis-à-vis de l’Europe , mais en raison d’un phénomène constaté sur l’ensemble du Vieux Continent : « le désintérêt pour la démocratie participative ». A cela s’ajoute le fait que l’entrée dans l’UE est considérée par la plupart des Polonais comme un fait acquis qui ne mérite pas de mobilisation particulière. Si l’abstention est supérieure à 50%, l’adhésion devra alors être entérinée par le Parlement. Cela ne bloquerait pas le processus mais constituerait un véritable revers pour le gouvernement de Leszek Miller et pour le président de la République Aleksander Kwaniewski qui ont fait de l’intégration européenne une priorité politique. L’équipe dirigeante, qui doit faire face à une situation économique inquiétante, mais aussi à des scandales financiers touchant le Premier ministre lui-même, est déjà confrontée à une opposition grandissante parmi la population : 75% des Polonais se disent insatisfaits de la politique du gouvernement et plus de la moitié d’entre eux estiment que Leszek Miller devrait démissionner.
L’adhésion oui, mais à quelle Europe ?
Plusieurs éléments ont fait dire à de nombreux analystes et politiques que la Pologne souhaitait adhérer à l’Europe économique, non à l’Europe politique en gestation. En effet, lors de la crise irakienne, Varsovie a choisi de tourner le dos au «camp de la paix» mené par la France et l’Allemagne et de soutenir Washington en participant aux opérations militaires contre le régime de Saddam Hussein. Une attitude fustigée par le président français Jacques Chirac qui, à l’adresse de la Pologne et des autres futurs membres de l’Union partisans d’une guerre, a déclaré qu’ils « avaient perdu une bonne occasion de se taire ».
Au lendemain de la signature du traité d’adhésion à Athènes, Varsovie signait également le contrat d’achat de 48 avions de combat américains F-16, au détriment des offres faites par les industriels européens.
Pour la Pologne, ces choix «atlantistes» ne signifient pas un rejet de l’Europe politique. Concernant la crise irakienne, l’ambassadeur Ian Tombiski précise que si les Quinze « avaient eu une position commune », Varsovie les aurait rejoint. Mais en l’occurrence, elle ne pouvait s’aligner « sur une politique étrangère et de sécurité commune qui n’existe pas ». A propos des F-16, le diplomate explique que, sur les trois offres présentées, l’américaine était la plus intéressante et qu’on « ne peut pas demander à un gouvernement de prendre une décision seulement politique qui va à l’encontre des intérêts économiques du pays ».
Bien décidé à faire une croix sur ces sujets de frictions, le président Aleksander Kwaniewski a affirmé au Parlement européen, le 14 mai à l’occasion de la session plénière, que la Pologne était liée à ses partenaires européens par « de véritables liens de sang ». Pour le chef d’Etat, la relation transatlantique est certes indispensable « pour lutter contre le terrorisme international » et travailler au maintien de la paix et de la démocratie dans le monde, mais cela n’empêche pas le renforcement de l’Union européenne comme « acteur de la scène international ». « Nos partenaires doivent aussi le comprendre » a-t-il insisté.
Pour Ian Tombiski, il est également évident que son pays adhère non pas à l’UE «marché unique» mais à l’UE politique, tout simplement « parce que ce débat n’existe plus » : « l’Europe est aujourd’hui politique. On le voit dans les travaux de la Convention : ils ne parlent presque pas d’économie, mais de politique ».
Varsovie partisane de la méthode communautaire
Dans cette Europe élargie en voie d’éclosion, la Pologne plaide, au sein de la Convention présidée par Valéry Giscard d’Estaing, pour le renforcement de la méthode communautaire qui, « par son esprit de compromis » permet de dégager des « solutions optimales ». Pour Varsovie, la réforme des institutions doit garantir « la stabilité du système des compétences des institutions », ainsi que l’efficacité des institutions après l’élargissement et leur acceptation par les citoyens européens.
Cela implique le « renforcement de la légitimité démocratique de la Commission européenne ». Les représentants polonais à la Convention soutiennent ainsi l’élection du président de l’exécutif européen par le Parlement européen, soumise à l’approbation du Conseil européen à la majorité qualifiée. Concernant la présidence de l’Union, la Pologne, à l’instar des autres «adhérents», souhaite conserver le système actuel de la rotation semestrielle, qui selon elle symbolise l’égalité entre les Etats membres. Consciente des inconvénients de ce procédé dans l’Europe à 25, Varsovie suggère de l’adapter en prévoyant par exemple une présidence exercée en groupe par plusieurs pays. Ce groupe devrait prendre en compte un certain nombre de critères, comme la géographie, la taille des Etats et leur ancienneté en tant que membre de l’UE.
Afin de rendre l’Europe plus démocratique, la Pologne milite pour un rôle accru du processus décisionnel du Parlement européen, seul organe communautaire élu directement par les citoyens, et pour davantage d’implication des parlements nationaux. Enfin, pour accroître l’efficacité de l’Union dans le domaine de la politique étrangère, elle se prononce en faveur d’un «Ministre européen» chargé de ce dossier, qui permettrait de garantir une synergie entre l’action de Bruxelles et celle du Conseil, en fusionnant les postes actuels du Haut représentant pour la politique extérieure et du commissaire européen concerné.
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