Le drapeau européen sous l’Arc de Triomphe, ou l’actualisation du lien entre nation et Europe

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La présence du drapeau européen sous l’Arc de Triomphe du 31 décembre 2021 au 1er janvier 2022 pour célébrer la présidence française du Conseil de l’Union européenne a fait polémique. [Bill Perry/Shutterstock]

La présence du drapeau européen sous l’Arc de Triomphe du 31 décembre 2021 au 1er janvier 2022 pour célébrer la présidence française du Conseil de l’Union européenne a fait polémique. L’épisode actualise un débat itératif sur le lien entre nation et Europe selon une tendance qui n’est pas propre à la France.

François Foret, professeur de science politique, Cevipol-IEE, Université Libre de Bruxelles. 

La symbolique politique est perçue de manière contradictoire, d’une part, comme un aspect superficiel et irrationnel des jeux de pouvoir ; et, d’autre part comme une expression profonde des imaginaires collectifs susceptible de déclencher le conflit. C’est à cette double aune qu’a été évaluée l’intrusion de la bannière aux douze étoiles dans un haut lieu de la mémoire nationale, en tension entre « coup communicationnel » et/ou recherche de légitimation au risque de créer une dissonance affective.

Dans une perspective longue, le drapeau que l’Union européenne (UE) reprend à son compte en 1985 en l’empruntant au Conseil de l’Europe a fait l’objet d’une réception à trois niveaux. Les enquêtes d’opinion montrent qu’il est connu par la quasi-totalité des Européens; reconnu par une majorité comme quelque chose de positif; mais sujet d’une identification seulement pour une minorité considérant ce drapeau comme « le leur ». Les Français se situent dans la moyenne européenne en la matière.

Les usages politiques des symboles varient selon les interactions historiques entre sociétés et Etats. L’Etat en France a historiquement forgé la nation et se met en scène davantage que dans d’autres pays où le scénario fut inverse. Les autorités publiques ont parfois renâclé devant la pratique de signaler l’apport de fonds communautaires à des grands travaux par la présence des douze étoiles, comme un défi au monopole de l’intérêt général revendiqué par l’Etat. Le protocole français beaucoup plus codifié qu’ailleurs a intégré de manière plus rigide, mais aussi plus systématique, les symboles européens. En bref, au niveau des pratiques institutionnelles comme des représentations populaires, la France n’est ni plus ni moins « euro-symbolico-sceptique » que les autres Etats membres et reformule la référence européenne selon les spécificités de son répertoire national.

Dès lors, que nous apprend de nouveau la polémique récente ? Elle illustre une certaine continuité au regard de ses protagonistes en même temps que quelques inflexions. A l’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon critiquait déjà en 2017 la présence du drapeau européen à l’Assemblée nationale comme une violation de la laïcité du fait d’une interprétation religieuse du symbole qui n’a cependant rien d’officielle. Il fustigeait de longue date l’étendard d’une Europe des élites dissociée de celle des peuples. Le même argument a été repris par des élus de la France insoumise et dans les médias ou les réseaux sociaux en arguant que l’Arc de triomphe célébrait les Français morts pour défendre la République (en passant sous silence d’autres régimes) et non le pouvoir bureaucratique anonyme de « Bruxelles ». A l’extrême droite, Marine Le Pen avait refusé la bannière aux douze étoiles en arrière-plan d’un débat télévisé de la campagne présidentielle de 2017 en considérant que la représentation d’un pouvoir technocratique ne devait pas contraindre l’expression de la souveraineté populaire. En 2019 encore, la dirigeante du Rassemblement national détournait les douze étoiles en en inversant les couleurs pour faire référence aux gilets jaunes en affirmant que « L’Europe des peuples a maintenant son étendard ». La réaction récente de Marine Le Pen témoigne de sa stratégie générale de « normalisation » (illustrée aussi par sa renonciation à la suppression de l’euro) en pointant l’absence des couleurs nationales plus que la présence de celles de l’Europe: « Le pavoisement de l’Arc de Triomphe aux seules couleurs de l’Union européenne, que n’accompagne même pas le drapeau national, constitue un véritable attentat à l’identité de notre Patrie ». La position de la candidate des Républicains Valérie Pécresse exprime elle la recherche d’un ‘en même temps’ gaullien d’une Europe des nations en demandant au chef de l’Etat via Twitter de « rétablir notre drapeau tricolore à côté de celui de l’Europe sous l’Arc de Triomphe » tout en s’insurgeant contre la propension à « effacer l’identité française ». Le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Clément Beaune, a répliqué – toujours sur Twitter – en lui opposant un précédent tiré de sa famille politique : « En 2008, Nicolas Sarkozy avait organisé une cérémonie pour rallumer la flamme avec les commissaires européens, d’où la présence alors des deux drapeaux », en soulignant que le bleu-blanc-rouge n’est déployé sous l’Arc que pour les cérémoniesAu-delà du jeu classique de blâme entre majorité et oppositions, la controverse a été aussi l’occasion de rappeler le caractère sui generis de la République en marche qui ne s’inscrit pas dans une histoire partisane longue de rapport à l’enjeu européen. Cette absence d’héritage est dénoncée comme permettant les « caprices macronistes » (Jean-Luc Mélenchon) en matière de symbolique ou célébrée comme l’opportunité de « regarder vers l’avenir » par Emmanuel Macron lui-même.

Au final, au-delà des continuités politiques dans l’articulation du national à l’Europe et des inflexions partisanes, la controverse de janvier 2022 confirme une politisation de l’enjeu européen, renforcée par celle plus générale des identités et des mémoires. Ce phénomène n’est pas inédit au regard des précédents conflits provoqués par la symbolique européenne. Il s’enracine dans la durée et s’amplifie dans son étendue, notamment par le prisme des réseaux sociaux qui favorisent l’expression d’un ressenti jusqu’alors moins audible. Les controverses de ce type ne singularisent pas la France, même si elles peuvent y prendre une intensité particulière du fait de la centralité de l’Etat. Enfin, l’objet européen n’est qu’une pomme de discorde relativement mineure si on le mesure à l’aune des empoignades sur la nation.

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