Denis MacShane : Personne ne sait qui mène la gauche européenne

Former British minister for Europe, Denis MacShane

 
Pour le député britannique Denis MacShane, il ne sert à rien de chanter les louanges du modèle économique allemand. Selon lui, l’obsession des Français pour le couple « Merkozy » pourrait entraîner des erreurs de jugement.

Denis MacShane est le député britannique de Rotherham  et ancien ministre des affaires européennes de Tony Blair. Il s’est confié à Clémentine Forissier et Morgane Lapeyre pour EURACTIV France. M. MacShane était en visite à Paris pour rencontrer certains membres de l’équipe de François Hollande, le candidat socialiste aux élections présidentielles françaises.

A part pour parler de la crise, l’Europe est absente de la campagne présidentielle. Cela vous étonne-t-il ?

L’Europe n’est jamais un thème fort en période électorale. Je me souviens des campagnes de Giscard, Mitterrand, et même Chirac, l’Europe n’est devenu un sujet pour eux qu’une fois élus. 

Nicolas Sarkozy a été particulièrement présent sur la scène européenne dès 2008, avec la présidence française de l'UE. Son style, qui tranche avec celui de ses prédécesseurs, n'est pas passé inaperçu…

C'est un homme très surprenant. Il se permet beaucoup de commentaires sur ses partenaires européens. Lors du dernier sommet [du 30 janvier, ndlr], il a déclaré en conférence de presse que le Royaume-Uni n’avait plus d’industrie. C’est une remarque un peu indécente. Ni Mitterrand ou même de Gaulle ne se seraient autorisés de tels propos vis-à-vis d’un pays voisin. D’autant plus que la part de l’industrie dans notre économie est, en vérité, légèrement supérieure à celle de la France. Faire ce genre de déclarations peut conduire à prendre de mauvaises décisions. 

Dans la gestion de la crise, le duo exclusif formé par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel a-t-il été contreproductif ?

Paris et Berlin incarnent une politique économique conservatrice classique, mais aujourd’hui périmée. Je n’ai rien contre le couple franco-allemand, mais cette obsession n’existe qu’à l’ouest du Rhin. Le terme de « Merkozy », utilisé à outrance à Paris, est totalement inaudible à Berlin.  La France a toujours pris l’Allemagne pour point de comparaison. Il s’agit certes du plus grand pays d’Europe, mais je ne suis pas convaincu que le modèle économique allemand soit "Superman". Les performances économiques de l'Allemagne n'ont pas toujours été bonnes. Dans les années 1990, le pays a dû faire face aux coûts de la réunification. Pour recapitaliser l'Etat, Gerhard Schröder a su sacrifier ses ambitions politiques pour le bien de la nation. Il a imposé un gel des salaires dans l’industrie pendant cinq ans, ce qui lui a fait perdre les élections en 2005. Je vois mal Nicolas Sarkozy suivre l'exemple de Schröder. Il a fait certaines choses, comme la réforme des retraites, qui était nécessaire. Mais il n'a rien libéralisé des secteurs d'activité encore très protégés comme, par exemple, la pharmacie. 

Diriez-vous que la gestion franco-allemande de la crise n’a pas aidé au rapprochement avec les Britanniques ?

Les Britanniques sont très pragmatiques. L’Europe a remporté l’adhésion de la droite anglaise dans les années 1960-1970 alors qu’elle était une région très dynamique et que son taux de croissance était deux fois supérieur à celui du Royaume-Uni. Mais, à la fin des années Thatcher, la tendance s’est inversée et l’Europe n’était plus le modèle à suivre. L’euroscepticisme s’est alors envolé au Royaume-Uni en même temps que la croissance en Europe diminuait. David Cameron n’a aucun intérêt à une Europe forte et c’est pourquoi il se cantonne à la politique de défense lorsqu’il parle d’ambitions communes. Il est cependant important pour lui de montrer qu’il peut être présent en Europe car il doit toujours faire le grand écart entre ses électeurs et les députés eurosceptiques, sans pour autant risquer de couper les ponts avec ses partenaires européens.

Nicolas Sarkozy voit l'avenir de l'Europe à plusieurs vitesses. Est-ce inéluctable ?

En période de crise, le réflexe est d’abord de dénoncer les propositions mises sur la table, mais les concessions viennent ensuite. En 1985, Margaret Thatcher était très différente de Helmut Kohl et François Mitterrand. Certains pays européens, comme le Danemark et l’Irlande, étaient par ailleurs très indépendants. Mais les dirigeants sont quand même parvenus à faire adopter l’Acte unique. Deux, quatre, plusieurs vitesses, là n’est pas la question. Il est évident aujourd’hui que la zone euro va vers plus d’intégration. L'essentiel est de passer au vote à la majorité dans tous les domaines. Les députés nationaux restent par ailleurs totalement exclus des débats et du processus de décision à l’échelle européenne. S’il y a selon moi une réforme importante à mettre en place, c’est de lier le Parlement européen beaucoup plus étroitement avec les parlements nationaux. Mais les eurodéputés ont tendance à estimer que le Conseil européen représente les Etats et qu’il n’est donc pas nécessaire d’avoir affaire aux parlements nationaux.

David Cameron a annoncé qu’il soutenait officiellement Nicolas Sarkozy pour la campagne présidentielle. Comment qualifieriez-vous leurs relations ?

Je crois qu’à titre personnel, ils sont assez ouverts l'un envers l'autre. Ils ont signé ensemble un accord de coopération en matière de défense et considèrent leur expédition en Libye comme un succès. C’était leur Kosovo. En réalité, depuis qu’ils ont chassé Kadhafi du pouvoir, la situation en Libye est toujours aussi lamentable. Cameron a mis pas mal de ses œufs dans le panier de Nicolas Sarkozy en pariant sur sa réélection. Il a peut-être parlé un peu vite car François Hollande est mieux placé pour remporter la présidentielle. Mais ça me semble surtout être un pari assez dangereux, car le président français n’est pas un homme très stable : il peut changer d’avis du jour au lendemain.

François Hollande est en visite à Londres cette semaine. Il a fait de la lutte contre la finance son cheval de bataille dans la campagne. Comment ses propos ont-ils été perçus outre-Manche ?

Plus que les propos de Hollande sur la finance, c’est surtout la position de la France sur la taxe Tobin qui a suscité une réaction au Royaume-Uni. C’est d’ailleurs très curieux que ce soit la droite qui l’adopte. J’ai beaucoup parlé avec François Hollande par le passé. En Angleterre, il est surtout connu pour être quelqu’un de « sympathique ». Depuis son entrée en campagne, il a montré un tempérament d’acier et il a une bonne équipe. Sans compter qu’à l’inverse de Jospin, il n’a pas d’états d’âme à assumer son idéologie sociale-démocrate. L’ancien chef de la diplomatie britannique, John Kerr, a dit récemment que son discours au Bourget était l’un des plus remarquables qu’il ait entendu ces dernières années. 

On lui reproche souvent de pas avoir de réseaux en Europe, de ne pas avoir été ministre…

C’est absurde. Ni Cameron ni Blair n’avaient été ministres avant d’être élus à la tête du gouvernement. Si Hollande n’a pas de bons réseaux en Europe, c’est parce que la gauche est morcelée. Avant, on avait Schröder, Rasmussen, Gonzáles en Espagne… Aujourd’hui personne ne sait qui dirige les partis de gauche.  

Propos recueillis par Clémentine Forissier et Morgane Lapeyre

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