«L’unité des 27 n’est qu’une façade»

epa06027292 Le président du groupe des Conservateurs et réformistes européens (CRE), Syed Kamall (à gauche) discute avec Jean-Claude Juncke, président de la Commission européenne, au Parlement européen, à Strasbourg, France, 14 juin 2017. EPA/PATRICK SEEGER [EPA/PATRICK SEEGER]

Des dirigeants d’Europe centrale et de l’Est s’inquièteraient de voir la France et l’Allemagne dicter les négociations avec Londres, quitte à favoriser un Brexit sans accord. C’est ce qu’avance l’eurodéputé Syed Kamall dans un entretien avec Euractiv Slovaquie.

Syed Kamall est un eurodéputé conservateur britannique. Il était de passage en Slovaquie à l’occasion d’une conférence de son parti, les Conservateurs et réformistes européens.

Le délai de mars 2019 approche et la tension monte. Trouvez-vous que les deux camps ont recours au bluff en tant que stratégie de négociation ?

Ça a commencé il y a déjà longtemps, dès que nous nous sommes assis à la table des négociations ! Le temps passe et personne ne veut les terminer rapidement. Ceux qui connaissent Bruxelles savent comment marchent les sommets : le café refroidit, les sandwiches montrent des signes de fatigue, les Français arrivent à la dernière minute, puis, tout à coup, un accord est annoncé à 3 heures du matin.

Je pense que ce sera pareil [pour l’accord de Brexit], la seule différence est que ça ne doit pas nécessairement continuer jusqu’en mars. En en parlant, on se rend compte que tout le monde veut un accord cet automne, pour donner au Conseil et au Parlement européen le temps d’analyser le texte. Les discussions sont encore en cours, mais je suis optimiste, il y aura un accord. C’est juste comme me le disait un membre de la Commission : « bien sûr, comme pour toute négociation, il faut faire un peu de cinéma ».

La question de savoir qui est le mieux armé face à un Brexit dur n’est-elle pas, elle aussi, du bluff ?

Bien sûr. Dans toute négociation, il faut être prêt à claquer la porte sans accord. Jusqu’ici, les deux camps ont nié cette réalité, mais maintenant la Commission et le gouvernement britannique préparent des documents sur ce que cela signifierait.

Vous avez dit que le Parlement voudrait discuter de l’accord. Quels seraient alors les délais acceptables ?

Le Parlement pourrait faire ça très rapidement, mais évidemment certains politiques veulent en tirer profit. Guy Verhofstadt, en particulier. Il est coordinateur parlementaire sur le sujet, et il est clair qu’il veut se faire de la publicité grâce à ce dossier. Il a sans doute quelques idées sur le sujet, et je ne serais pas surpris de le voir retarder les discussions pour un ou deux points contentieux.

De la même manière, la présidente de la commission des affaires constitutionnelles, Danuta Hübner (PPE, Pologne), a déclaré qu’elle aurait besoin de plusieurs mois pour évaluer l’accord. Ce sont des politiciens et ils jouent leur rôle pour leur public.

Farage juge insultant de voir Verhofstadt négocier le Brexit

Guy Verhofstadt a été nommé représentant du Parlement européen dans les négociations du Brexit. Une nomination que Nigel Farage a immédiatemment jugée comme « insultante ».

Vous avez eu plusieurs querelles avec Guy Verhofstadt. Le groupe CRE était aussi sceptique sur une résolution parlementaire sur le Brexit, estimant que cela endommageait l’unité des 27 dans les négociations. Cette résolution n’était-elle pas légitime ? Le Parlement a un rôle à jouer dans le processus, son aval doit être gagné séparément, il n’est pas obligé de suivre ce que décident les États.

Bien sûr. L’article 50 explique que c’est le Conseil qui donne à la Commission le mandat de négocier en son nom. Puis le Parlement approuve ou non l’accord négocié. C’est aussi simple que ça.

Theresa May est claire à ce sujet, les ministres britanniques rencontrent régulièrement les eurodéputés, ils savent qu’ils ont un rôle à jouer et respectent cela.

Ce que je voulais dire c’est que Guy Verhofstadt n’est pas un négociateur, il utilise ce titre, mais la presse a commencé à se rendre compte qu’il était en réalité coordinateur.

Au Royaume-Uni et pour vous personnellement, est-ce une surprise que l’UE soit unie sur la question du Brexit ?

En tant que chef de file [du CRE], je rencontre nombre de Premiers ministres, et ils me disent qu’ils respectent publiquement l’unité des 27. Mais c’est une unité de facade, en off les discussions sont encore en cours. Certains Premiers ministres d’Europe centrale ou de l’Est s’inquiètent par exemple de voir la France et l’Allemagne dicter les négociations et peut-être favoriser un Brexit dur, sans accord.

Mes collègues polonais sont très inquiets de la coopération britannique à l’OTAN, mes collègues des pays baltes se posent aussi la question des relations bilatérales. J’ai rencontré l’ambassadeur britannique en Slovaquie hier soir, il tente de s’assurer que rien au niveau européen ne nuise aux relations bilatérales. Dans ma circonscription au Royaume-Uni, il y a beaucoup de Slovaques, ma voisine est slovaque. Nous savons que les problèmes existent, mais nous ne voulons pas que cela affecte ces relations bilatérales.

Malgré le Brexit, « l’UE en tant que telle n’est pas en danger »

Les capitales européennes n’accepteront jamais que leurs ressortissants soient « harcelés, battus ou même assassinés » dans les rues d’une Grande-Bretagne hors-UE, a martelé Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, lors du discours sur l’état de l’Union, à Strasbourg.

Quel serait votre message à un citoyen slovaque résidant au Royaume-Uni aujourd’hui ?

Nous devons être bien plus clairs là-dessus que l’UE ne l’est avec les résidents britanniques. Au départ, nous étions censés décider en même temps, mais l’UE a changé d’avis. Je trouve qu’il est assez sinistre de laisser les États membres décider chacun pour soi.

Quiconque est au Royaume-Uni pourra probablement faire une demande pour y rester. Ces personnes pourront demander la nationalité, s’ils sont arrivés sur le territoire avant le Brexit. Une app pour rendre tout cela plus facile est en cours de préparation. Pour l’instant, elle ne fonctionne que sur Android, mais nous sommes en contact avec Apple pour la rendre disponible sur les appareils Apple. Une fois que ce sera fait, nous devrons communiquer avec les gens qui ne sont pas très informés sur la question pour s’assurer qu’ils puissent s’inscrire et exercer leurs droits. Theresa May a aussi dit que même s’il n’y avait pas d’accord, nous garantirions les droits des citoyens européens au Royaume-Uni.

Lorsque vous êtes devenu chef de file du CRE, vous vouliez que le groupe soit la référence en termes d’idées pour la réforme de l’UE. Quelle est, selon vous, la plus grande victoire politique du groupe à ce jour ?

Nous avons changé la dimension binaire dans l’UE. Avant nous, il ne semblait y avoir que deux solutions : soit vous croyiez au projet d’intégration des États-Unis d’Europe élaboré dans les années 1950, soit vous vouliez détruire l’UE, quelle que soit la manière dont vous l’exprimiez.

Avec le CRE, nous avons dit : « Hé les gars, il y a une autre option ». Nous devons nous préparer pour l’avenir, nous préparer pour les années 2050, mais nous ne voulons pas détruire l’UE, nous voulons réformer l’UE. Je pense que nous avons créé ce troisième espace au Parlement et dans le débat européen.

Quelle serait une manifestation concrète de cette approche en termes de politiques ?

Pour ce qui est des dossiers particuliers, nous avons travaillé avec les autres partis pour obtenir les majorités, là où il n’y en avait peut-être pas, sur certaines des réformes et sur les leçons à tirer de la crise financière.

Nous sommes plutôt sceptiques quant à la zone euro. Nous pensons que toute monnaie unique a besoin de transferts budgétaires et il est un peu étrange que la Slovaquie paie pour la Grèce alors que les Grecs sont plus riches à bien des égards. Nous voulons nous assurer que les gens comprennent les implications de la zone euro.

Nous avons également insisté sur les accords commerciaux internationaux, la commissaire Malmström a déclaré que le groupe CRE était probablement le groupe le plus favorable au commerce au sein du Parlement européen.

Le CRE survivra-t-il au départ des conservateurs britanniques ?

En 2009 et en 2014, une grande partie de la bulle bruxelloise avait prédit la fin de notre histoire. Quand nous avons été formés en 2009, tout le monde disait que ce serait fini pour Noël. Et en 2014, nous sommes devenus le troisième parti du Parlement.

C’est parce que nous faisons constamment nos devoirs, que nous discutons constamment avec d’autres partis, non seulement au Parlement européen, mais nous suivons aussi ce qui se passe dans les différents États, nous suivons le changement des dynamiques. En 2019, il y aura de nouveaux partis. Certains eurodéputés voient d’un mauvais œil la façon dont Emmanuel Macron pousse les libéraux et le PPE, donc je pense que certains membres du PPE pourraient nous rejoindre.

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