«Si l’on peut renflouer les banques, on peut financer la cohésion sociale»

Conny Reuter

Des programmes sociaux ambitieux pourraient faire un rempart contre le populisme et la peur, selon Conny Reuter, secrétaire général de SOLIDAR.

Conny Reuter est le secrétaire général de SOLIDAR, un réseau européen d’ONG qui s’engage pour la justice sociale à l’échelle européenne et mondiale.

Le Brexit, la montée du populisme : sont-ils les symptômes d’un échec de la mondialisation ?

D’après moi, la mondialisation affecte tout, mais ce n’est pas une cause. Le plus inquiétant, c’est  la peur.

La mondialisation va au-delà des échelles régionale et nationale. Nous devons penser à l’échelle mondiale. Nous avons l’habitude de dire « penser globalement et agir localement », mais nous ne sommes même plus en mesure de le faire !

La mondialisation et la crise financière sont les autres aspects à considérer. Jusqu’à maintenant, les problèmes sociaux et la cohésion sociale ont été complètement négligés. Les traités évoquent la cohésion sociale et territoriale. Or, après la crise de 2008, les efforts se sont concentrés sur les politiques fiscales et la consolidation financière. L’ancien président du Conseil, Herman van Rompuy, a affirmé qu’il s’agissait d’une période d’urgence. Nous avons approuvé, mais rappelé que c’était le cas également pour la situation sociale. Horizon 2020 était un programme intéressant, mais il n’a jamais été réellement mis en place. Au début, il était mis en œuvre uniquement sur le plan fiscal et financier. La consolidation sociale a complètement été mise de côté.

Le facteur de la peur découle du refus du traité sur la constitution par les Français. Dès lors que l’individu rentre en jeu, cette peur du futur et de l’incertitude est présente. C’est en relation avec la concurrence, la mondialisation, le terrorisme, les attentes sur le marché du travail, les retraites. C’est ce que nous observons actuellement.

Ceux qui sont réellement perdus ne vont plus voter. Les classes moyennes inférieures, qui craignent de perdre encore plus, votent pour les partis populistes, avec leurs solutions soi-disant faciles.

Dans ce cas, pensez-vous que le vote du Brexit a fait l’effet d’une douche froide, que la sonnette d’alarme a été tirée pour que les autorités européennes prennent davantage en compte l’écosystème social ?

Une douche froide aurait été une bonne chose, mais peut-être l’eau n’était-elle pas assez froide ! Le pilier des droits sociaux a été mis sur la table. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a appelé à ce que des mesures soient prises sur le plan social.

Y a-t-il réellement un investissement dans les politiques sociales ? Le débat continue : la Commission estime qu’il faut en faire plus et les gouvernements nationaux s’y opposent.

La question n’est pas de trouver plus de cohésion sociale, mais où trouver la volonté politique pour le faire. C’est toujours le même refrain, les mots sont bons, mais la mise en œuvre fait défaut. Reste à voir si le pilier de droits sociaux ne tient lieu que de placebo.

Si Jean-Claude Juncker vous demandait une feuille de route, comment la mettriez-vous en place ?

Tout d’abord, il faut convaincre la population qu’elle y trouvera son compte et arrêter d’adopter une mentalité gagnant-perdant.  Tout le monde devrait gagner. Il y a beaucoup de travail à faire pour convaincre les gens.

Ensuite, il faut convaincre l’administration elle-même. Au sein de la Commission, tous ne sont pas partants.

Enfin, il faut relever le défi du Conseil, où il faut faire face aux États membres, ce qui n’est certainement pas chose aisée.

Si la Commission pouvait invoquer l’article 11 du traité, il serait possible d’avoir un dialogue civil et social, à échelle européenne avec les partenaires sociaux et la société civile.

Vous pensez donc que Jean-Claude Juncker ne reçoit pas assez de soutien de la part d’Angela Merkel et de François Hollande ?

Tout le monde reste convaincu que la meilleure solution se trouve au niveau national. Nombre de partenaires sociaux estiment que c’est le niveau le plus favorable.

Nous allons devoir aller dans les États membres pour les aider à mener un débat interne sur ces questions. D’un point de vue européen, pas national. La plupart du temps, le point de vue européen n’est pas relayé.

Pensez-vous que la société civile puisse mener ce débat ? Existe-t-il des exemples desquels on pourrait apprendre ?

À petite échelle, il y a des exemples spécifiques de vrais débats sur l’immigration ou l’intégration.

Tout le monde appelle à une solution européenne à la crise des réfugiés, c’est possible. Prenez mon organisation. Nous travaillons avec la Syrie, la Jordanie, le Liban et jusqu’[aux pays de la route des] Balkans. Ils le font avec leurs parlements nationaux. Même quand cela concerne d’autres questions, on voit les mêmes tendances. Le sujet est débattu et les mêmes réticences et inquiétudes reviennent.

Il existe cependant des exemples positifs. Remontons quatre ans en arrière, à la dernière directive de la Commission sur les marchés publics, qui avait été principalement encouragée par la présidence belge. À l’époque, beaucoup de choses ont été accomplies, surtout en matière de concurrence.

En termes d’intégration des migrants et des réfugiés,  y a-t-il un système qui fonctionne et pourrait être adopté par l’UE ?

Nous pouvons créer un cadre commun. La première étape devrait être concentrée sur l’urgence, sur le niveau de service minimum qui peut être fourni immédiatement, en laissant les organisations criminelles sur le carreau.

Bien sûr, les cours de langue, les logements et l’éducation ne sont pas gratuits, mais une fois que ces personnes sont intégrées et travaillent, on voit bien que tout le monde en profite.

Aujourd’hui, les gens ne les voient que comme la concurrence, parfois sur la base de différences culturelles. Cela alimente le populisme. Les programmes sociaux ambitieux, dont tout le monde bénéficie, combattent le populisme, et c’est ce dont nous avons besoin. Mais d’où doit venir l’argent nécessaire ?

Le plan Juncker n’a pas encore donné beaucoup de résultats. L’une des premières choses à faire est de se pencher sur la justice fiscale. En Europe, il y a encore beaucoup de compétition entre les États membres qui veulent offrir des avantages fiscaux aux grandes entreprises, comme Microsoft ou Google. Je ne sais pas combien de milliards d’euros se perdent ainsi.

Il est également important de ne pas tout mettre dans le panier du pacte de stabilité et de croissance. Il existe des moyens financiers, nous devons seulement les trouver. C’est peut-être un peu populiste de dire cela, mais comment se fait-il que nous ayons trouvé assez d’argent pour renflouer les banques et que nous ne puissions financer des programmes sociaux ?

Pour vaincre ces peurs, il faut améliorer le dialogue social. Mon message aux institutions européennes est qu’elles doivent prendre l’article 11 au sérieux. Le dialogue, ce n’est pas uniquement communiquer les réussites des institutions européennes, il s’agit aussi de créer un échange entre les citoyens, leurs représentants et les organisations.

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