« Le Royaume-Uni est un contrepoids au déficit démocratique de l’UE »

Le fossé entre le Royaume-Uni et l’UE peut s’expliquer par un complexe de supériorité par rapport au continent, et par le manque d’affinités entre la bureaucratie de Bruxelles et l’esprit démocratique britannique. Une interview de notre partenaire WirtschaftsWoche.

Ronald G. Asch enseigne à l’université de Fribourg. Il est chercheur en histoire britannique du 16ème et 17ème siècle.

Si vous aviez demandé à un Britannique du 17ème siècle si oui ou non, il se sentait Européen, qu’aurait-il répondu ?

Dans l’Angleterre du 17ème siècle, il existait déjà un sentiment de supériorité par rapport au reste du continent. Sir Edward Coke, un avocat très connu, citait le poète romain Virgile lors d’un débat parlementaire dans les années 1620, en affirmant « aucun autre État n’est comme celui-ci : nous sommes divisos ab orbe Britannos » – c’est-à-dire, nous sommes complètement isolés du reste du monde.

Par cela, il signifiait que le Royaume-Uni avait son propre système juridique de droit commun et que leurs – supposées – libertés dataient de l’époque prénormande. Ce complexe de supériorité est apparu à la fin du 15ème siècle, après la fin de la guerre des Cent Ans, quand le Royaume n’était plus présent politiquement sur le continent.

Les militants de la campagne pour le Brexit utilisent abondamment les mots « indépendance » et « liberté ». Leur manifeste s’appuie surtout sur le prétendu manque de démocratie à la Commission.

La longue tradition des libertés civiles anglaises est en quelque sorte un mythe historique, mais il a été raconté si souvent qu’il est devenu réalité. L’Angleterre est le seul pays qui a eu une transition progressive d’une assemblée d’État à un parlement moderne. Dans tous les autres pays européens, il y a eu des interruptions. Bien entendu, le parlement du 18ème siècle n’était pas démocratique. Le suffrage a commencé à changer dans les années 1880.

Aujourd’hui, le Parlement européen est composé d’une coalition de grands partis, ce qui permet d’éviter les conflits dans une certaine mesure. La Commission prend de plus en plus les pouvoirs d’un véritable gouvernement. N’ayant pas été élu démocratiquement, l’exécutif ne peut pas être supprimé. Au Conseil et au Conseil des ministres, la responsabilité du processus décisionnel est occultée par le caractère collectif du système. Les critiques de l’Angleterre concernant la nature anti-démocratique de l’UE sont, selon moi, largement justifiées.

D’un autre côté, on ne peut pas résoudre les conflits d’intérêts entre les nations par une décision à la majorité, car les petits pays finiraient toujours par tirer la paille la plus courte. Les problèmes ne peuvent donc être résolus que grâce à la négociation et au consensus. La démocratie britannique se fonde essentiellement sur le concept de gouvernement et d’opposition, le dernier pouvant pousser le premier à la démission. Cela ne marche pas au niveau européen.

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La distance entre les Britanniques et l’UE peut-elle s’expliquer par des événements historiques importants ?

La mémoire de la Seconde Guerre mondiale et la manière dont elle est interprétée sont importantes. Quand la CEE a été créée, c’était en quelque sorte une communauté de perdants. L’Allemagne, bien sûr, était la plus grande perdante et le paria. En France, où le territoire avait été envahi et occupé, la victoire n’en avait que le nom. Et l’Italie avait combattu aux côtés de l’Allemagne. L’histoire anglaise est différente, car ils ont repoussé les forces hitlériennes à eux seuls. Les différences d’interprétations de cette époque traumatisante vécue par l’Europe durant la Première et la Seconde Guerre mondiale sont plus nombreuses au Royaume-Uni que dans d’autres pays.

Tous les pays voient l’UE de manière différente. Nombreux sont les Allemands qui choisiraient l’identité européenne plutôt que l’identité allemande par exemple.

Ce sentiment est très faible en Angleterre. Les Italiens aussi l’ont eu, avant même la crise de l’euro, car de nombreux citoyens étaient insatisfaits de leur pays. En Allemagne, ce sentiment est partagé. Certains espèrent que l’Europe deviendra une grande Allemagne. Nous faisons partie des rares États membres fédéralisés ayant une cour constitutionnelle solide et équilibrée, qui pourrait servir de modèle à l’UE. Les Allemands voient l’UE comme une communauté juridique. Pour les Français et les autres, ce n’est pas pareil, comme l’ont montré la crise de l’euro et la négligence du traité de Maastricht.

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Le vice-chancelier Sigmar Gabriel ainsi que d’autres personnalités dans l’UE ont mis en garde contre un Brexit. Cela aura-t-il un effet sur les citoyens britanniques ?

Si un ministre allemand dit quelque chose, ça peut se retourner contre lui, car il sera accusé de servir ses propres intérêts. J’ai l’impression que l’image de l’Allemagne dans la presse conservatrice pro-Brexit, comme le Daily Telegraph, sort tout droit des années 1915. Pour eux, l’Allemagne sera toujours le barbare qui veut dominer l’Europe. Les commentaires d’Obama sur le Brexit avaient une autre portée, car il ne représentait pas ses propres intérêts, mais on les lui a quand même reprochés.

En quoi le Royaume-Uni est-il particulièrement utile à l’UE ?

Le Royaume-Uni est un contrepoids important au concept que l’Europe veut établir, qui consiste à dire que l’État contrôle l’économie et que le reste est centralisé. Même si la Grande-Bretagne n’a pas fait grand-chose ses 30 dernières années à Bruxelles, elle répète à l’envi que nous devons notre liberté à la démocratie parlementaire qui ne peut pas être remplacée par des mécanismes décisionnels à Bruxelles.

Le Royaume-Uni sert de contrepoids aux appels à une Union toujours plus étroite. Et pour l’Allemagne, la Grande-Bretagne est une alliée potentielle contre les pays d’Europe du Sud et les Français.

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