«La France a tous les atouts pour être la grande gagnante du Brexit»

Blablacar fait partie des rares licornes qui ont réussi à percer en France [M-SUR/Shutterstock]

Dans le domaine de la tech, vouloir créer des géants français est moins pertinent que de vouloir créer des géants européens, affirme Bernard Liautaud. Avec le Brexit, la France a les atouts pour prendre la place de leader européen. Une interview de notre partenaire La Tribune.

Bernard Liautaud, est le directeur général français du fonds d’investissement londonien Balderton Capital, l’un des plus importants en Europe.

Le Royaume-Uni est le leader européen de la tech, avec davantage de licornes qu’ailleurs et les plus gros fonds d’investissements pan-européens. Pourquoi l’écosystème des startups et de l’innovation est-il plus dynamique ici ?

Depuis deux ans, les startups explosent partout en Europe, et notamment en France. Mais Londres bénéficie d’une « prime au premier », car le Royaume-Uni a pris le virage de la tech dès 2008. Pendant la crise, le gouvernement a réalisé que l’industrie financière n’était plus le salut. Il a alors commencé à faire la promotion de l’entrepreneuriat, de l’innovation, et il a mis en place un environnement réglementaire et fiscal très attractif, avec des incitations encourageant à investir dans les startups.

Le pays bénéficie aussi de sa proximité culturelle et linguistique avec les États-Unis, ce qui favorise les ponts, et de l’excellence de ses universités, comme Cambridge et Oxford, qui forment de très bons ingénieurs et qui sont vraiment l’équivalent de Stanford en Europe. Ces écoles sont très attractives pour les talents étrangers.

Des fonds d’investissement, comme Balderdon, fondé en 2000, se sont greffés sur cet écosystème et sont capables d’investir des tickets très importants pour permettre à une startup de grandir pour soit devenir un géant, soit se faire racheter. Bref, le Royaume-Uni a favorisé l’éclosion d’un écosystème d’innovation très complet, ce qui explique son avance sur les autres pays européens, qui ont pris ce virage beaucoup plus tard.

C’est pourquoi nous avons davantage de licornes [18 contre 2 pour la France, OVH et Blablacar, NDLR] Et ce n’est pas un hasard si Deepmind, la société rachetée par Google, à l’origine de l’intelligence artificielle qui a battu le numéro un mondial du jeu de go, a vu le jour dans ce pays. Le Royaume-Uni excelle particulièrement dans les fintech, l’intelligence artificielle, la deep Tech et le hardware.

Comment les investisseurs et les acteurs de l’innovation britanniques perçoivent-ils la France et le reste de l’Europe aujourd’hui ?

Le dynamisme européen dans la tech est indéniable. L’Allemagne, la France, les pays du Nord de l’Europe rattrapent progressivement leur retard, car tous les gouvernements ont fini par réaliser que l’avenir de l’économie européenne passe par la création d’entreprises innovantes. Chez Balderton, nous regardons aussi les écosystèmes plus petits, mais très prometteurs, comme Lisbonne, Barcelone et les pays de l’Est. Nous avons des « spotteurs de startups » partout pour repérer les futurs champions et investir en amont dans leur produit.

Aujourd’hui, le dynamisme le plus fort est clairement en France. L’écosystème français, notamment à Paris, entre dans une phase de maturité. Il y a suffisamment d’incubateurs, de soutien public et de fonds privés pour financer une startup à tous les stades de son développement, de l’amorçage à l’exit. Des initiatives comme Bpifrance, la French Tech, Station F ou l’École 42 sont uniques au monde et impressionnent au Royaume-Uni.

Pensez-vous qu’une startup française peut aujourd’hui devenir un géant sans partir aux États-Unis à l’image d’un Criteo ? Talend, que vous suivez, est né en France, mais a dû lever des fonds à l’étranger pour grandir et délocaliser son siège aux États-Unis.

Je pense que c’est possible. Toutes les conditions sont réunies pour cela. Mais je crois qu’il ne faut plus penser « France », mais « Europe ». Vouloir créer des géants français est moins pertinent que de vouloir créer des géants européens. C’est grâce au développement des fonds pan-européens que les startups françaises pourront rester en Europe plutôt que de partir aux États-Unis ou en Asie. J’espère que dans dix ans, une entreprise européenne fera partie dix plus importantes valorisations mondiales.

Vous y croyez vraiment ?

Le capital est là. L’ambition aussi. C’est toujours compliqué, car il nous manque un Nasdaq européen, mais les marchés se globalisent donc ce sera moins un problème dans le futur. L’enjeu est vraiment de garder les sièges sociaux en Europe. Pour cela, il faut davantage de fonds pan-européens capables d’investir dans des très gros tickets, mais il semble y avoir une prise de conscience politique en Europe.

Le Royaume-Uni est engagé sur la voie du Brexit. Craignez-vous qu’il fasse perdre à Londres son dynamisme dans la tech ? Et la France vous semble-t-elle le pays le plus apte à en bénéficier ?

En ce moment, Paris n’a pas à rougir par rapport à Londres. Mais une différence fondamentale entre les deux pays, signe que Londres garde une petite longueur d’avance, est le melting pot de l’écosystème. En France, il ne se compose quasiment que de polytechniciens, d’anciens d’écoles de commerces et d’écoles d’ingénieurs, bref, des hommes blancs de bonne famille. Ici, c’est beaucoup plus mélangé. Depuis dix ans, la tech britannique attire beaucoup d’Espagnols, d’ingénieurs d’Europe de l’Est et d’Asie. Dans les startups, les équipes sont très mixtes, et cette mixité nourrit l’innovation, car la société est diverse.

Le Brexit apporte le risque d’un repli sur soi, de complications nouvelles pour faire du business avec le continent. C’est forcément négatif pour la tech, qui fonctionne par essence sur un écosystème ouvert. La France est en bonne position pour en profiter. Emmanuel Macron, très proche du monde de l’innovation, rassure. L’École 42 attire énormément d’étrangers et renouvelle les profils des futurs entrepreneurs. Station F, avec ses 1.000 startups, va attirer des entrepreneurs qui auparavant seraient allés à Londres. Le Grand Paris, avec notamment le pôle de Saclay, va aussi accentuer cette dynamique.

Tout le monde s’interroge. Les startups britanniques seront-elles aussi attractives avec le Brexit ? Il ne faut pas oublier que 40% des startups ici sont créées par des étrangers, tout comme la moitié de leurs ingénieurs. La perception et la confiance sont cruciales pour les affaires. Le Brexit va avoir un impact, c’est sûr.

La Tribune

La Tribune [latribune.fr]

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