« Malgré le Brexit, 90 % des politiques ne changeront pas »

Theresa May et Jean-Claude Juncker [Number10/Flickr]

Le Brexit n’est pas ce que les responsables politiques britanniques prétendent, a déclaré Andrew Moravcsik, professeur à l’université de Princeton, qui dénonce un statu quo déguisé. Une interview d’Euractiv Slovaquie.

Andrew Moravcsik est professeur de politique et directeur du programme Union européenne de l’Université de Princeton. Il a développé l’une des théories fondamentales des affaires européennes et de l’intergouvernementalisme libéral.

Vous ne pensez pas qu’il y aura un Brexit ?

Les gens peuvent utiliser le nom qu’ils veulent. Ils pourront dire que le Royaume-Uni est une sorte de membre associé de l’UE, un membre de l’Association européenne de libre-échange (Islande, Liechtenstein, Norvège et Suisse). Ils pourront dire qu’il s’agit d’un accord bilatéral spécial avec le Royaume-Uni. Mais en réalité, 90 % des politiques seront exactement les mêmes.

Donc le Brexit n’est qu’un exercice de relations publiques ?

Absolument. Tout comme Donald Trump et sa politique étrangère. Quand vous avez une politique complètement folle, la meilleure des issues est de faire semblant que vous gérez cette politique, alors qu’en réalité non. C’est ce qu’il se passera probablement avec la politique étrangère de Donald Trump et des Brexiteurs. Tous ceux qui pensent que M. Trump va véritablement changer notre politique vis-à-vis de la Chine et déclencher une guerre commerciale avec le pays doivent penser à la manière dont fonctionne le système politique américain actuellement. Le président peut faire beaucoup de choses, et le Congrès encore plus.

Donald Trump semble comprendre l’UE. Lors de la visite d’Angela Merkel, il a montré qu’il savait sur quoi les États membres étaient divisés : l’immigration.

Il ne faut pas être un génie ou M. Trump pour remarquer que la politique migratoire de l’Allemagne de 2015 n’est pas quelque chose qui peut être fait chaque année. Ce n’est pas non plus la peine d’être un génie pour comprendre que l’Allemagne profite beaucoup plus de l’euro que d’autres.

Le problème avec Donald Trump est qu’il ment. Il prononce des demi-vérités. Certains de ses propos sont corrects. Par exemple, le rôle de l’Allemagne par rapport à l’euro est injuste, ou l’immigration ne peut pas continuer ainsi et les Européens construisent bel et bien des murs entre la Grèce et la Turquie, et la Bulgarie et la Turquie.

C’est donc étrange de critiquer Donald Trump qui souhaite ériger un mur entre les États-Unis et le Mexique.

Le problème est qu’il manque de contexte. Cela ne veut pas dire que tout ce que fait l’UE est mal. Je pense qu’il tire la majorité de son information de Breitbart, un média d’extrême droite qui présente l’UE comme une conspiration technocratique qui essaye de faire je ne sais quoi. La plupart de ces infos sont complètement fausses.

Vous dites que l’UE a besoin d’une politique migratoire plus réaliste. Vous ne condamnez pas forcément les restrictions à l’immigration. Les États membres d’Europe de l’Est se sont opposés depuis le début à l’immigration. Étiez-vous d’accord ? Êtes-vous en train de dire que l’Allemagne n’aurait pas dû accepter tous ces réfugiés ?

Je ne suis pas en train de dire qu’ils auraient dû ou n’auraient pas dû accepter les réfugiés en 2015. J’admire Angela Merkel pour avoir pris cette décision. C’était une décision noble. Je connais beaucoup d’Allemands qui ont aidé ces réfugiés. C’était incroyable et il existe peu de pays à part l’Allemagne où cela aurait été possible.

Ce que je crois, c’est qu’il ne s’agit pas d’une politique durable. Vous ne pouvez pas admettre un million de réfugiés chaque année indéfiniment. Ceux qui disent que le problème avec la politique migratoire européenne est qu’elle ne permet pas à assez de gens d’entrer ont raison du point de vue macroéconomique et moral, mais pas du point de vue politique. Vous devez faire du mieux que vous pouvez, ou presque, dans le monde politique dans lequel nous vivons réellement.

La position des pays d’Europe centrale et de l’Est est un peu plus extrême que cela. Inutilement extrême. Mais il est vrai qu’il existe des limites politiques à la quantité d’immigration que les pays peuvent supporter.

Dans votre discours à la fondation Heinrich Böll, vous dites que l’Europe est une réussite, pourtant, elle est critiquée. Selon vous, c’est parce que les journalistes se livrent à du sensationnalisme. N’est-ce pas plutôt parce que nous n’avons pas de responsables politiques très pro-européens ?

Non, c’est l’inverse. Vous n’avez pas de politiques pros européennes, car politiquement, ça ne marche pas d’être politiquement pro-européen. Pas l’inverse. Les gens ne font pas simplement ce que les politiques leur disent de faire. Si cela était vrai, alors Angela Merkel, qui est pro-européenne, et même David Cameron, qui l’était aussi, auraient pu convaincre les électeurs de faire ce qu’eux voulaient.

C’est trop facile de rejeter la faute sur les politiques. Les politiques font ce qui selon eux marchera. Le problème est que nous avons de grands problèmes comme la migration et les politiques macroéconomiques qui n’ont pas été résolus comme l’aurait voulu l’électorat européen. Cela a engendré un grand mécontentement. Ce mécontentement est encore plus fort envers les gouvernements nationaux qu’envers l’Europe. S’il s’agit vraiment d’une UE non démocratique, alors pourquoi les gens détestent encore plus les parlements nationaux que la Commission européenne ?

Ce n’est pas quelque chose qui est propre à l’Europe. C’est une inquiétude générale. Ce que nous pouvons faire est changer ces politiques du mieux possible, et dans la meilleure des directions.

Dans les études sur l’intégration européenne, on suppose généralement que l’UE est utile pour les petits États car elle leur donne relativement de pouvoir. Mais aujourd’hui, même dans les petits États, nous entendons le discours d’un retour aux compétences nationales.

Encore une fois, c’est pour cela qu’il faut différencier les discours et les actes. Oui, il y a des politiques que les populations veulent rapatrier au niveau national. Si les gouvernements sont très extrêmes, ils auront quelques politiques supplémentaires.

Il est frappant de voir que la Hongrie et la Pologne sont comme le Royaume-Uni, à plus petite échelle. Ils ne peuvent pas vraiment se retirer. Un pays comme la Hongrie organise un référendum sur une politique européenne qui n’existe presque pas.

Sur la politique d’immigration ?

Sur la politique des quotas. Il n’y a pas vraiment de politique européenne forçant les gens à se rendre dans différents pays selon un système de quotas. Viktor Orbán est un homme politique intelligent. Il organise un référendum sur un sujet qui ne lui coute rien. S’il organisait un référendum sur un retrait de l’UE, il quitterait son poste demain.

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