« Les pro-Brexit ont fait leur campagne sur l’ignorance, le préjugé et la désinformation »

Charles Tannock

La campagne sur l’appartenance à l’Europe s’est concentrée sur les mauvais sujets, a expliqué l’eurodéputé britannique Charles Tannock à EURACTIV Slovaquie lors d’une interview exclusive.

Charles Ayrton Tannock est un politique britannique, psychiatre et eurodéputé conservateur.

D’après vous, quel résultat donnera le référendum ?

En ce moment, je suis très pessimiste. [L’interview a été réalisée avant le meurtre de Jo Cox, le jeudi 16 juin]. Nous ne sommes plus qu’à quelques jours du référendum et les sondages d’opinion montrent que le camp du Leave a de l’avance. A ce stade de la campagne ce n’est pas bon. Nous devrions devancer.

Du point de vue économique, le camp « Remain »  l’emporte haut la main. Malheureusement, nous assistons à une campagne très malhonnête de la part des pro-Brexit, qui inventent toute sorte de choses sur l’UE. Ils se basent principalement sur l’ignorance, le préjugé et la désinformation.

Après avoir discrédité toutes les grandes autorités – le FMI, la Banque d’Angleterre, le Trésor, etc. -,  ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas gagner grâce aux arguments économiques et se concentrent désormais sur la question de l’immigration, sur la manière de contrôler nos frontières et les flux migratoires.

Ils mélangent l’immigration européenne et l’immigration non-européenne, alors qu’il a été dit plusieurs fois que la majorité [70 % ces 15 dernières années] était une migration non-européenne [vers le Royaume-Uni]. Les citoyens de l’UE qui sont arrivés dans le pays sont jeunes, en bonne forme, travaillent dur, contribuent à l’économie, reçoivent moins que ce qu’ils produisent. Ils sont absolument indispensables au maintien des services publics, comme les soins de santé, la construction ou le secteur des services.

Pourtant, les migrants européens, environ 3 millions de personnes, n’ont pas le droit de voter. L’ironie de la situation est que si vous arrivez d’un pays comme le Mozambique, qui n’a aucun lien avec le Royaume-Uni [mais fait partie du Commonwealth], vous pouvez voter au référendum. Mais si quelqu’un vient d’un pays de l’UE, comme ma femme, qui est slovaque, qui vit en Grande-Bretagne depuis 12 ans, vous ne pouvez pas voter. Je trouve que c’est très injuste.

Les expatriés britanniques, qui sont à l’étranger depuis plus de 15 ans, ont perdu leur droit de vote. Tous ces Britanniques en Europe (Espagne, France..) auraient voté pour rester dans l’UE, mais ont perdu leur voix. Le référendum favorise injustement les pro-Brexit.

Pensez-vous que le camp du Remain s’est suffisamment battu pour surmonter cela ?

Le fait que l’économie britannique se porte très bien depuis quelques années dans l’UE n’a pas été assez bien mis en avant. Nous avons un bon rythme de croissance, nous avons très peu de chômage, et il n’y a aucune preuve que les migrants européens prennent le travail des citoyens britanniques. En réalité, les Européens occupent souvent des emplois que les Britanniques ne sont pas prêts à prendre.

Je pense que mon camp n’a pas assez insisté sur tous les avantages de l’UE : la liberté de circulation, la liberté d’étudier à l’étranger, d’être soigné à l’étranger si vous êtes malade, la qualité de l’air que vous respirez, la nourriture que vous mangez.

Au lieu de cela, nous avons parlé des risques qui, honnêtement, sont bien réels. Je ne crois pas que le Premier ministre veuille effrayer les gens. Il essaye de montrer qu’il y a de véritables risques pour l’économie, et pour la paix et la sécurité en Europe.

L’autre camp parle de déficit démocratique, et la plupart du temps, personne ne comprend assez bien l’UE pour les contredire. Ça fait très longtemps que je suis ici et les gens sont constamment en train de déformer les propos, de dire que les lois sont faites pas des représentants non-élus de la Commission, alors qu’elles sont faites par des membres élus du Parlement et des gouvernements élus au Conseil des ministres.

L’éditeur du Sun, un grand tabloïd britannique soutenant le Brexit, affirme que l’UE se dirige vers encore plus d’intégration, de fédéralisme, que nous ne pouvons pas stopper cela et que nous allons nous faire aspirer dans ce processus. Il a cité le rapport des cinq présidents pour étayer ses propos, alors que ce rapport ne concernait que les membres de la zone euro, dont la Grande-Bretagne ne fait pas partie et ne fera jamais partie. Par ailleurs, ce rapport a été bloqué au Conseil par les Allemands. Malheureusement, la BBC n’était pas assez informée sur l’UE pour contester ses affirmations.

Quelles seraient les conséquences d’un Brexit pour le Royaume-Uni ?

Cela dépend de l’accord qui sera négocié. Je refuse que le Royaume-Uni s’en sorte facilement. Pourquoi l’UE devrait-elle être généreuse et ne pas sanctionner notre sortie ? En faisant ça, elle encourage le détricotage du projet européen. Pourquoi les Allemands voudraient rester dans l’UE si les Britanniques peuvent être à l’extérieur et profiter de tous les avantages à moindre coût ? J’espère que le pays ne s’en sortira pas si facilement et je crois que la Grande-Bretagne aura des problèmes économiques.

Personnellement je pense que c’est une solution catastrophique pour mon pays. Nous ne créons pas les lois [seuls], nous donnons de l’argent, nous devons adopter la plupart des lois, mais au moins nous avons la liberté de circulation, et l’accès au marché unique, qui sont deux gros avantages. Je ne comprends vraiment pas pourquoi nous abandonnons l’UE pour devenir comme la Norvège. Pour un grand pays, c’est ridicule.

Il va y avoir une lutte acharnée entre les pro-Brexit qui sont des souverainistes absolus, qui veulent n’appartenir qu’à l’OMC et qui veulent être totalement déconnectés de tout engagement européen, de toute surveillance ou supervision. Car même le modèle norvégien implique une autorité supranationale. Les souverainistes ne veulent pas de ça. Et il y a ceux qui sont obsédés par la question de l’immigration, et qui n’apprécient pas le fait que la Norvège accepte plus de migrants européens per capita que la Grande-Bretagne.

De quelle manière un Brexit affecterait l’UE ?

Un Brexit serait une erreur géopolitique catastrophique, pas que pour le Royaume-Uni et son économie et pour notre avenir mais aussi parce que cela déstabiliserait tout le projet européen. Qui sait quelles seront les conséquences dans d’autres pays où le nationalisme est en hausse à cause de grands mouvements migratoires (Pays-Bas, Autriche, France etc.). Si Brexit il y a, la Grande-Bretagne sera perçue comme un modèle.

Je suis très inquiet, il existe un véritable danger que les autres pays suivent, sauf si l’UE fait preuve de beaucoup de fermeté avec le Royaume-Uni sur l’accord de sortie. Il est très probable qu’un référendum similaire aux Pays-Bas par exemple, donne le même résultat.

Vous faites partie de la commission affaires étrangères du Parlement européen. En quoi un Brexit affecterait la politique étrangère de l’UE ?

Je pense que l’UE et le Royaume-Uni en sortiraient affaiblis. L’UE parce que le Royaume-Uni est un acteur incontournable, fait partie du Conseil de sécurité, a les forces armées les plus efficaces de l’UE avec la France et est une puissance nucléaire. Le Royaume-Uni a des liens étroits avec les USA et le Commonwealth. En perdant le Royaume-Uni, elle perd aussi sa puissance militaire et ses liens avec de grands pans de l’Afrique.

J’ai discuté avec le nouvel ambassadeur de l’Union africaine, qui m’a dit  qu’il serait beaucoup plus difficile de vendre l’UE aux pays africains si le Royaume-Uni n’en faisait plus partie, car tous ces pays ont des liens historiques avec le pays. Je pense qu’un Brexit nuirait à la politique étrangère et de sécurité commune.

Le Royaume-Uni perdrait quant à lui son rôle de chef de file. L’opération anti-piraterie Eunavfor Atalanta aux larges des côtes de la Somalie a été un véritable succès, et elle a été dirigée par la marine britannique. En cas de Brexit, elle ne commandera plus de telles opérations.

Quelles sont les attentes du Parlement européen par rapport à la prochaine présidence slovaque du Conseil ?

Pour être honnête, nous n’en n’avons pas beaucoup parlé. Les gens sont concentrés sur d’autres crises : la migration, le Brexit et le maintien de la zone euro.

Comment est perçue la position de la Slovaquie sur la migration au Parlement européen ?

En réalité, la ligne dure adoptée par Robert Fico est respectée par la droite et le centre-droit. Nous respectons le droit souverain d’un pays comme la Slovaquie à décider de sa politique d’immigration.

La Slovaquie joue les durs et s’en est tirée comme ça jusqu’à présent. Reste à savoir si la Commission imposera des amendes. Si l’exécutif commence à demander de grandes sommes d’argent (250 000 euros par réfugié), je pense que la Slovaquie pourrait entrer dans un scénario de type Brexit.

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