Vidar Helgesen : «Je n’imagine pas Londres abandonner le TTIP et son influence sur la politique étrangère»

Vidar Helgesen

Le débat britannique sur l’appartenance du pays à l’UE n’a pas encore abordé les conséquences potentielles d’un Brexit sur le TTIP, selon le ministre norvégien aux affaires européennes.

Vidar Helgesen est le ministre aux affaires européennes de la Norvège. Il s’est entretenu avec Frédéric Simon, éditeur et rédacteur d’EURACTIV, et Henriette Jacobsen, journaliste, à Bruxelles.

Vous avez récemment déclaré que le l’accord EEE (espace économique européen) avait apporté de nombreux avantages à la Norvège et avait résulté en l’intégration de « plus de 10 000 actes législatifs de l’UE » à la loi norvégienne. Pourtant, la Norvège n’a rien eu à dire sur l’adoption de ces lois, parce qu’elle ne fait pas partie de l’UE. Comment expliquez-vous cela aux citoyens norvégiens ?

Quand la Norvège a voté contre l’adhésion à l’UE en 1994, l’accord EEE était déjà en place. Cet accord était déjà une alternative à l’adhésion avant le référendum. Pour les Norvégiens, il était clair que l’intention de l’accord était d’assurer la participation du pays au marché unique, ce qui implique la transposition de toute la réglementation pertinente.

Vous n’avez cependant pas d’influence sur le processus d’adoption de la législation, comment vous faire entendre sans participer aux négociations?

Il est plus important pour nous que pour les États membres d’être actifs dès le départ, avant que les décisions ou propositions soient présentées. Nous participons donc et les spécialistes norvégiens ont le droit de participer aux comités de la Commission.

Si vous avez des connaissances et de l’expertise à apporter aux discussions, votre voix est entendue, tout comme celle des États membres. Nombre de ces discussions sont techniques. Et dans certains domaines, nous sommes à la pointe du savoir-faire technique.

Quand il s’agit de questions politiques plus larges, nos limites sont plus flagrantes, parce que nous ne pouvons pas être à la table des discussions quand les décisions sont prises.

La Commission a récemment demandé à Oslo de presque doubler sa contribution financière à l’EEE pour les cinq années à venir. Pourquoi cette augmentation, et pourquoi la refusez-vous ?

Nous ne voulons pas commenter les montants dont il a été question. Notre contribution à l’EEE va aux pays selon les critères de cohésion. Aujourd’hui, nous contribuons généreusement. Nous sommes prêts à continuer à le faire.

Cependant, l’UE n’augmente pas exactement ses budgets propres en ce moment, et nous ne pensons donc pas qu’il soit naturel que la Norvège le fasse.

Quelle était la justification avancée par la Commission?

Vous devriez poser la question à la Commission. En général, nous avons le sentiment que la Norvège est considérée comme un pays ayant connu un développement impressionnant. Notre participation au marché unique est un avantage pour nous. C’est vrai, et c’est aussi pour cette raison que nous sommes plus que préparés à contribuer.

Êtes-vous prêts à contribuer davantage ?

Nous sommes prêts à contribuer généreusement, mais cette année la Norvège aura une croissance économique un peu moins élevée que la zone euro, pour la première fois depuis plusieurs années. Nous sommes également confrontés à de nouvelles réalités économiques. C’est une autre dimension du problème. Nous ne sommes pas un pays dans une crise économique grave. Nous voulons participer, mais nous estimons que notre contribution doit être raisonnable.

Si la Norvège était un membre de l’UE, cette contribution serait-elle plus élevée ou moins élevée ?

Cette contribution va de pair avec notre participation à une série de programmes. Par exemple, nous sommes un important contributeur d’Horizon 2020, auquel nous participons pleinement. Nous versons plus ou moins ce que nous verserions si nous étions un pays membre.

C’est une drôle de situation où vous avez toutes les taxes et aucune représentation. Nous avons une certaine représentation. Nous n’avons juste pas le droit de vote.

Lors de son entrée en fonction, votre gouvernement avait promis de supprimer les taxes punitives sur le fromage et la viande importée de l’UE, qui sont contraires aux règles du marché unique. Quand votre gouvernement tiendra-t-il cette promesse ?

Nous avons promis une chose : que le gouvernement n’introduirait pas de mesures protectionnistes de ce type. Nous avons également déclaré avoir l’intention de supprimer la décision du précédent gouvernement, mais j’ai également clairement souligné lors de cette déclaration que nous sommes un gouvernement de minorité et que ces décisions relèvent du parlement. À l’heure actuelle, la majorité des députés ne partagent pas l’avis du gouvernement à cet égard.

Le référendum sur l’adhésion à l’UE s’est déroulé il y a exactement 20 ans en Norvège. Quand le prochain référendum sera-t-il organisé ?

En Norvège 70 à 80 % de la population s’oppose à l’adhésion. Ce pourcentage a toujours été relativement stable. Je pense que cette position est liée à la situation de l’UE depuis la crise financière. Par conséquent, nous ne voyons aucune raison de commencer des discussions sur une potentielle adhésion sous l’actuel gouvernement. Mon parti, le parti majoritaire au gouvernement, est le seul parti qui stipule vouloir faire de la Norvège un État membre de l’UE dans son programme. C’est pourquoi l’adhésion ne sera pas un sujet important avant les prochaines élections parlementaires.

/Notre objectif est de faire notre possible pour promouvoir les intérêts de la Norvège dans les domaines qui nous importent le plus : la concurrence, les politiques énergétiques et climatiques, la recherche, l’éducation et l’innovation. Bien sûr, il y a aussi une nouvelle situation sécuritaire en Europe, dans laquelle le rôle de l’UE est de plus en plus important. Pour la Norvège, c’est une situation nouvelle. L’OTAN n’est plus seule sur scène. Mais l’adhésion à l’UE n’est pas au programme à l’heure actuelle.

Avec une croissance accrue dans l’UE et l’augmentation des tensions avec la Russie, l’adhésion pourrait-elle être à nouveau envisageable ?

Je ne pense pas que ce sera le cas. Il est aussi vrai que l’opinion publique peut changer lors de grands changements sur la scène internationale. Il n’y a pas de trace de changement considérable à ce jour. D’une manière générale, j’estime que le paysage politique norvégien est caractérisé par une certaine satisfaction vis-à-vis de notre situation.

Vous êtes une nation forte en ce qui concerne la diplomatie. Vous accordez le prix Nobel de la paix. Vous êtes un membre fondateur de l’OTAN, dont le secrétaire général est norvégien. Vous donnez énormément d’aide au développement. Pourquoi ne pas accroître votre influence sur la politique mondiale grâce à l’UE ? Les partis politiques norvégiens ne désirent-ils pas « jouer dans la cour des grands » ?

Je pense qu’il existe un consensus politique sur le rôle actif que la Norvège veut jouer en termes de politique étrangère, d’aide au développement et de politique humanitaire, mais aussi vis-à-vis de l’Europe, en tant que non-membre de l’UE.

Il y a très clairement un paradoxe dans le fait que l’acteur international qui influence le plus la société et la vie quotidienne des Norvégiens, l’UE, est également la seule grande organisation internationale dont nous ne sommes pas membre. C’est un paradoxe enraciné dans l’histoire de l’UE.

Le Royaume-Uni est un membre important de l’UE et l’un des grands enjeux des élections qui s’y déroule sera la possibilité de quitter l’UE. Pensez-vous que Londres gagnerait au change en quittant l’UE, ou non ?

Les Britanniques doivent choisir en fonction de leurs intérêts.

D’un point de vue norvégien, nous estimons qu’il serait dans l’intérêt de la Norvège et de l’UE que le Royaume-Uni reste dans l’UE. J’ajouterais qu’il me semble difficile d’imaginer un partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement (TTIP) sans le Royaume-Uni. Même chose pour les Conseils des ministres des Affaires étrangères à Bruxelles. L’an dernier, il y a eu 20 réunions des ministres des Affaires étrangères à l’UE et seulement trois à l’OTAN. Où les politiques concernant la Russie et l’Ukraine sont-elles élaborées ? À l’UE.

J’imagine difficilement le Royaume-Uni quitter cette position d’influence. Je ne pense pas que cela servirait les intérêts de l’Europe, mais c’est au peuple britannique qu’il revient de déterminer cela.

Amieriez-vous faire passer un message aux Britanniques, étant donné l’expérience de la Norvège ?

J’ai trois messages à partager. Le premier concerne la nouvelle politique étrangère et de sécurité. L’UE joue un rôle de plus en plus important. Étant donné que la Norvège est membre de l’OTAN, mais pas de l’UE, nous ressentons les conséquences de ce changement. Je ne pense pas que le Royaume-Uni y ait accordé beaucoup d’attention, parce qu’une fois que vous êtes impliqués dans les organisations internationales, les choses se passent naturellement. La politique de sécurité n’a pas vraiment été intégrée au débat sur l’adhésion du pays, et c’est probablement une erreur.

Deuxièmement, l’EEE fonctionne bien pour la Norvège. C’est aux Britannique de décider si cette forme de coopération serait dans leur intérêt.

Je ne suis pas sûr que l’approche « tout accepter sans droit de vote » convienne à l’image que les Britanniques ont d’eux-mêmes.

Troisièmement, au vu du TTIP, de la concurrence sur la scène mondiale, et de la nécessité pour l’Europe d’améliorer sa compétitivité, il ne serait pas dans l’intérêt de l’UE de perdre le Royaume-Uni.

Vous avez parlé de sécurité. L’énergie est de plus en plus considérée sous un angle sécuritaire, et l’UE a récemment présenté son projet d’Union de l’énergie, essentiellement en réaction à la situation avec la Russie. Comment, selon vous, la Norvège pourrait-elle contribuer ? Pourrait-elle par exemple remplacer la Russie comme premier fournisseur de gaz de l’Europe ?

Nous sommes déjà un important fournisseur de gaz à l’Europe. Nous fournissons également de plus en plus d’énergie hydraulique. Nous sommes justement en train de construire des connections avec le Royaume-Uni et l’Allemagne. Nous jouerons ainsi un rôle important dans le passage au vert de l’énergie en Europe.

Nous sommes déjà presque à notre maximum en ce qui concerne l’approvisionnement de gaz naturel. Nous pouvons encore augmenter notre production dans les années à venir, mais pas de manière très importante.

Nous insistons sur le fait que les décisions à ce sujet doivent être prises selon les principes du marché. Ces décisions doivent être commerciales. Nous sommes favorables à la construction prioritaire d’infrastructures énergétiques qui rendront l’interconnexion en Europe bien plus efficace.

N’envisagez-vous pas de construire plus de gazoduc, vers les Pays-Bas, par exemple ?

Plusieurs idées ont été avancées à ce sujet. Encore une fois, ces décisions seront prises de manière commerciale, mais, évidemment, de possibles financements européens entrent dans le calcul commercial. Le gouvernement norvégien ne s’implique pas dans ces discussions. Nous soutenons le développement de l’infrastructure et pensons en effet que des politiques sûres basées sur les règles du marché sont le meilleur moyen de rassurer les investisseurs sur l’avenir de l’UE.

C’est pourquoi nous sommes opposés à un mécanisme d’achat commun, parce qu’il interromprait le fonctionnement du marché et pourrait envoyer un signal défavorable aux potentiels investisseurs. Les politiques ne devraient pas ajouter au caractère incertain de la situation.

Vous parlez du rôle potentiellement décisif des financements européens. Faites-vous référence au plan Juncker ?

Oui, au plan d’investissement Juncker et à l’Union de l’énergie. Ces deux projets appuient l’idée de construire de nouvelles infrastructures.

N’est-il pas incroyablement étrange que la Commission demande de l’aide à l’est, à des dictatures, plutôt qu’au nord, à une démocratie stable comme la Norvège ?

L’Europe doit diversifier ses sources d’énergie, c’est un élément-clé de l’Union de l’énergie. Nous devons exploiter l’énergie où elle existe. Elle existe à la fois dans des démocraties et dans des pays non démocratiques. J’estime tout de même que la construction d’infrastructure est une bonne chose.

Au court terme, la Norvège ne peut pas remplacer la Russie.

Pourquoi la Commission ne se tourne-t-elle pas vers vous ?

Je ne veux pas dire qu’elle ne s’est pas tournée vers nous. Je ne veux pas dire qu’elle n’a pas exprimé d’intérêt pour le gaz norvégien. Quand des pays nous font des appels du pied, nous les dirigeons vers notre entreprise pétrolière nationale ou d’autres acteurs du secteur.

Concluons sur les sanctions imposées à la Russie… La Norvège en a également souffert. Quel a été leur impact sur l’économie norvégienne et quel serait le meilleur moment pour lever ces sanctions ?

Je pense que c’est à Moscou que doivent être prises les mesures qui arrêteront les sanctions. Nous sommes solidaires de l’UE et des Américains dans leur réponse à l’agression de l’Ukraine par la Russie.

Nous sommes un pays limitrophe de la Russie. Nous partageons une frontière maritime. Nous entretenons de bonnes relations avec la Russie, mais nous ne pouvons accepter que des frontières soient modifiées grâce à des moyens militaires en Europe. C’est pourquoi nous estimons que ce n’est pas à l’UE ou à la communauté transatlantique de déterminer à quel moment les sanctions devraient être levées.

Leur impact en Norvège a-t-il été quantifié ?

Pas vraiment, mais nos estimations concordent avec celles de la Pologne. La Norvège est le pays qui a été le plus durement touché par la combinaison des sanctions européennes et des contre-sanctions russes, étant donné que les sanctions de l’UE couvrent également le secteur de l’énergie. Certains contrats norvégiens ont été touchés. Les sanctions ont eu des conséquences sur 70 à 80 % de nos exportations de poisson et fruits de mer, principalement de saumon. Le saumon représente 70 % de nos exportations vers la Russie, et elles sont à présent suspendues.

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