Ebbw Vale, ancien bastion de l’acier, se prépare au grand saut du Brexit

Ebbw Vale a bénéficié de millions d'euros de fonds structurels européens, destinés aux régions les plus pauvres d'Europe. Pourtant la ville a voté pour le Brexit en 2016. [Richard Whitcombe/Shutterstock]

Un grand dragon aux griffes sorties trône sur la place de la bourgade d’Ebbw Vale, ancien bastion sidérurgique niché dans une vallée tranquille du pays de Galles. Symbole de cette nation du Royaume-Uni, la créature métallique incarne aussi pour beaucoup la gabegie de l’argent venu de Bruxelles.

Ebbw Vale a bénéficié de millions d’euros de fonds structurels européens, destinés aux régions les plus pauvres d’Europe, et pourtant la ville a voté pour le Brexit en 2016.

D’ici quelques semaines, avec la sortie effective du marché unique, la manne de Bruxelles va disparaître, mais beaucoup d’habitants estiment qu’ils seront mieux servis par les fonds de remplacement promis par le Premier ministre Boris Johnson.

« J’espère qu’ils seront injectés au bon endroit cette fois. Parce que cette statue décorative n’a pas été très populaire, et beaucoup d’entre nous considèrent que c’est de l’argent gâché », remarque Rowann Ogunfimbo, 51 ans, sans emploi. Elle souligne que ce sont plutôt des installations pour les jeunes dont aurait besoin la ville: « après l’école ils n’ont rien à faire, et ils trainent et tournent mal ».

« On a reçu beaucoup de fonds mais on en a versés beaucoup aussi », renchérit quelques pas plus loin une femme aux cheveux gris qui fume une cigarette roulée, et souhaite rester anonyme.

Le Pays de Galles percevait environ 750 millions de livres par an ces dernières années en incluant les fonds européens structurels, agricoles et autres, injectés en priorité dans des bassins désindustrialisés comme celui d’Ebbw Vale, touchée par un fort taux de chômage.

Mark Davis, un travailleur social retraité, s’attend lui à ce que la fin des financements européens soit durement ressentie à Ebbw Vale, mais pour lui le Brexit est une nécessité, quel qu’en soit le prix, et même s’il faut se serrer la ceinture pendant plusieurs années.

« Il serait utopique de penser que les fonds de rééquilibrage régional » promis par Downing Street seront équivalents aux fonds européens, mais « nous devons reprendre le contrôle de nos frontières » et compter sur nos propres ressources plutôt que de nous reposer sur l’UE, argumente-t-il.

Accord inédit ou échec cuisant : le sprint final pour le Brexit

L’Union européenne et le Royaume-Uni entament dimanche à Bruxelles la dernière ligne droite de leur négociation commerciale post-Brexit, toujours déterminés à ne rien céder malgré le risque d’échec et le temps limité.

Ebbw Vale, jadis prospère grâce à ses aciéries où travaillaient plus de 14.000 personnes jusque dans les années 60, a entamé un long déclin à partir des années 80, quand les mines de charbon de la région ont fermé sous le gouvernement de Margaret Thatcher.

En 2002, la fonderie d’Ebbw a suivi. Les fonds structurels européens ont largement contribué à revitaliser le centre-ville, construire une autoroute et surtout redévelopper l’ancien site des fonderies.

S’y dresse désormais un grand complexe d’enseignement professionnel et universitaire, avec un bâtiment moderne et des ateliers d’ingénierie dernier cri. Des adolescents vapotent sous un panneau qui mentionne « le gouvernement gallois et l’UE investissent dans votre avenir ».

Dan Coles, le directeur des relations extérieures du groupe éducatif Coleg Gwent, déplore « qu’il y ait moins d’argent disponible pour nous ». Il reconnaît cependant qu’une partie de la population « pense que ces fonds n’ont pas eu d’impact concret dans leur vie ».

Le Brexit, « erreur massive » ?

Mark Pope n’est pas de ceux-là. Pour ce professeur d’ingénierie et d’électricité du campus, le Brexit est « une erreur massive » née de « mensonges stratégiques que les gens ont cru ».

Alors que les négociations entre Britanniques et Européens sur la future relation commerciale entre Londres et Bruxelles piétinent, il s’attend à ce que les grandes usines automobiles plient bagage en cas de « no deal », laissant derrière elles une nuée de PME sans clients, et de nouvelles vagues de licenciements en plein choc de la pandémie de Covid-19.

« Les gens se sont laissés persuader de se tirer dans le pied. Mais les communautés les plus pauvres du Pays de Galles sont celles qui vont le plus souffrir », renchérit Derek Vaughan, ancien député européen travailliste de la région.

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Des milliers d’Européens au Royaume-Uni risquent de ne pas respecter la date butoir pour demander le statut de résident permanent en Grande-Bretagne, parce qu’ils ignorent les détails du mécanisme ou n’ont pas les compétences numériques suffisantes pour remplir le document.

Boris Johnson dans sa campagne pour le Brexit affirmait que les fonds de l’UE seraient au moins égalés par le Royaume-Uni redevenu indépendant, mais « les montants à remplacer sont tellement énormes » que c’est impossible, assure M. Vaughan.

« On n’est qu’à un mois de la sortie du marché commun, il n’y a pas d’accord et le gouvernement n’a donné aucun détail concret » sur les nouveaux fonds britannique de soutien aux régions, s’insurge-t-il. « Comment seront-ils alloués? Les communautés locales auront elles la main sur leur utilisation? »

Si Downing Street ne remplace pas totalement ces financements, « il est possible que les économies des régions » les plus défavorisées du Royaume-Uni, « y compris le Pays de Galles et le Nord est de l’Angleterre, se détériorent et voient leur retard économique se creuser » avec la capitale ou le sud du pays, plus aisés, avertit Josie Dent, économiste du centre de réflexion CEBR.

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