Les négociations du Brexit alarment les agriculteurs britanniques

Les agriculteurs britanniques perdent patience face à la lenteur des négociations du Brexit. Mais ni l’UE ni Londres n’écartent aujourd’hui un scénario sans accord.

Le gouvernement britannique prétend que le Royaume-Uni pourrait faire face avec la seule production domestique après le Brexit, ce que les organisations agricoles ont qualifié de « peu faisable ».

Le ministre britannique du Transport, Chris Grayling a provoqué de vives réactions lorsqu’il a dit à la BBC que les agriculteurs britanniques réagiraient à la hausse des coûts des importations de produits alimentaires en produisant davantage eux-mêmes, dans le cas d’un « Brexit dur ».

Cultiver plus

« Nous cultiverons plus ici et importerons dans le monde entier », a-t-il déclaré. Le ministre a ajouté que l’UE ferait tout pour éviter que cela se produise à cause des effets néfastes que cela aurait sur leurs agriculteurs, pour qui le Royaume-Uni est un marché d’exportation majeur.

Le Royaume-Uni produit actuellement 60 % de sa propre nourriture, selon le Syndicat national des agriculteurs (NFU). Au total, 70 % de ses importations proviennent d’autres pays européens et 60 % de ses exportations sont aussi dirigées vers l’UE.

Dans le cas où aucun accord sur le Brexit ne serait conclu, ces échanges avec l’UE seraient soumis à un droit de douane de 22 %, a déclaré David Tyler, le directeur de la chaine de supermarché Sainsbury. Ce qui provoquerait une hausse considérable des prix des aliments au Royaume-Uni et porterait préjudice aux exportateurs dans l’UE.

« En dehors de l’UE et de la bureaucratie de la PAC, nos agriculteurs pourront se concentrer sur la production d’aliments britanniques fantastiques », estime également un porte-parole du département britannique de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales (DEFRA).

Des commentaires qui dénotent pour certains une incompréhension fondamentale du fonctionnement de l’agriculture. Réagissant aux conclusions du Conseil européen, qui indiquent que trop peu de progrès ont été réalisés pour faire passer les négociations du Brexit à l’étape suivante, le président du NFU, Meurig Raymond, a déclaré : « les agriculteurs et cultivateurs perdent vite patience face aux négociations des deux parties autour de l’article 50 ».

« Le temps est venu tant pour le Royaume-Uni que pour l’UE de reconnaître que les entreprises et les individus à travers l’Europe souffriront si aucun accord n’est atteint sur leur future relation économique », insiste-t-il.

Peu de secteurs de l’économie peuvent répondre immédiatement aux circonstances changeantes du marché, « et c’est particulièrement vrai dans l’agriculture », soutient l’eurodéputée écologiste Molly Scott-Cato.

« La décision de savoir quoi planter à quelle saison est déjà prise pour les années à venir, le bétail est élevé sur un certain nombre d’années, et l’élevage se fait sur une période encore plus longue », rappelle l’eurodéputée, membre de la commission agriculture au Parlement.

Le directeur du NFU en charge du Brexit et du commerce international Nick von Westenholz confirme aussi qu’un certain nombre de facteurs dans le modèle agricole britannique font que « simplement accroître la production pour compenser rapidement toute réduction d’importations alimentaires n’est pas faisable ».

Autosuffisance alimentaire

La volonté d’une plus grande autosuffisance n’est pas un problème en soi. Ceux qui critiquent ces déclarations remettent plutôt en cause le calendrier et l’hypothèse selon laquelle l’autosuffisance peut être accrue tout en ouvrant le marché britannique aux importations de producteurs plus compétitifs dans le reste du monde.

Selon les chiffres du DEFRA, le Royaume-Uni pourrait produire jusqu’à 80 % de ses propres aliments. Pour Molly Scott-Cato, il s’agit d’un objectif louable et atteignable, mais qui nécessiterait un changement radical dans les habitudes de consommation, une agriculture intégrée et une politique alimentaire axée sur les produits locaux et de saison. « Il faudrait par exemple revenir au temps où les pommes, plutôt que les bananes, étaient notre fruit le plus populaire », explique-t-elle.

« Londres devra mettre en place une vraie politique alimentaire post-Brexit »

Après le Brexit, le Royaume-Uni devra développer une vraie politique agroalimentaire centrée sur la santé des consommateurs et l’autosuffisance, tout en assurant l’accès aux fonds publics pour les agriculteurs qui en ont besoin, explique le ministre fictif de l’Alimentation britannique.

Or, souligne-t-elle, de tels changements profonds des habitudes de consommation ne s’opèrent pas en quelques mois.

Quel régime tarifaire

Et les agriculteurs ont des préoccupations plus urgentes : dans peu de temps les agriculteurs auront leur première récolte post-Brexit et ne sauront toujours pas à quel régime tarifaire ils seront soumis, a déclaré Nick von Westenholz, du NFU.

Par ailleurs, la main-d’œuvre saisonnière sur laquelle comptent les agriculteurs britanniques est en train de se tarir : environ 80 000 migrants travaillent dans les champs chaque année, mais les arrivées sont en baisse de 17 % depuis le vote sur le Brexit. Cet été, les exploitations se sont donc trouvées à court de personnel, avec 1 500 postes non pourvus.

Étant donné le degré d’incertitude, le Royaume-Uni risque de commencer sa nouvelle vie en dehors de l’UE avec une baisse de la production agricole, estime Molly Scott-Cato, contredisant ainsi les déclarations de Chris Grayling.

Subventions post-Brexit

Pendant ce temps, les efforts d’adaptation sont encore entravés par l’incertitude entourant la future politique agricole du Royaume-Uni, que le gouvernement n’a toujours pas annoncée.

La semaine dernière le NFU a publié ses recommandations pour une politique agricole post-Brexit. Le document se concentre largement sur des mesures pour contrer la volatilité du marché, mais insiste aussi sur le fait que les paiements directs aux agriculteurs « doivent rester un élément clé de la politique agricole du Royaume-Uni ».

Le gouvernement a déjà clairement lié les futures subventions aux agriculteurs à des « biens publics » comme l’environnement. Michael Gove, ministre au DEFRA, a ainsi annoncé en juillet que « des aides ne pourraient être versées que si les bénéfices pour l’environnement sont clairement établis ».

Ouverture des marchés étrangers

« La qualité des produits britanniques est réputée dans le monde entier, et nous ouvrirons de nouveaux marchés en dehors de l’UE pour que nos agriculteurs puissent entrer dans la concurrence mondiale », a déclaré le porte-parole du DEFRA.

Une déclaration qui résume bien les tensions existantes au cœur d’une politique agricole qui paient les agriculteurs pour protéger des biens publics tout en ouvrant le commerce à des partenaires ayant des normes peu élevées.

Dans le cas où aucun accord commercial post-Brexit n’est conclu avec l’UE, le Royaume-Uni se retrouverait à importer dans les conditions de l’OMC, à partir de pays comme les États-Unis ou le Brésil, où les coûts de production des agriculteurs sont plus bas à cause de normes environnementales et animales plus faibles.

Pour Molly Scott-Cato, même si des accords de libre-échange sont signés avec ces pays, il est peu probable que les agriculteurs britanniques puissent rivaliser.

La récente menace brandie par les États-Unis pour appliquer des droits de douane antidumping aux importations d’olives espagnoles illustre bien à quel point il sera difficile pour un Royaume-Uni hors UE de défendre l’utilisation de subventions pour soutenir les agriculteurs non compétitifs.

Les États-Unis veulent bloquer les importations d’olives espagnoles

Les autorités américaines préparent des mesures anti-dumping visant les importations d’olives noires espagnoles. Un précédent « dangereux » pour les produits agricoles bénéficiant de la PAC, préviennent les agriculteurs.

Subscribe to our newsletters

Subscribe