Un ancien village pro-européen se prépare au Brexit

Le pont de la petite ville d'Ivybridge, dans le comté de Devon [Photo: Sam Morgan]

En 1973, le paisible village anglais d’Ivybridge avait festoyé pendant une semaine entière pour célébrer l’adhésion du Royaume-Uni à l’UE. Un demi-siècle plus tard, il se prépare à célébrer le Brexit.

En 1973, le village anglais d’Ivybridge avait célébré l’adhésion du Royaume-Uni à l’UE pendant une semaine. 46 ans plus tard, les temps ont changé, et les habitants d’Ivybridge se préparent à des célébrations toutes autres : celles du Brexit.

Il est aujourd’hui difficile d’imaginer qu’un jour, les drapeaux européens ornaient les grandes artères commerçantes du pays, que les célébrations pour l’entrée dans le marché unique battaient leur plein, et que l’adhésion britannique était vue comme « bénéfique à l’humanité ». C’est pourtant bien ce qu’il s’est passé en 1973. Une équipe de tournage de la BBC était sur place pour filmer les célébrations d’Ivybridge, renommées la « fanfare de l’Europe » alors que le Royaume-Uni venait de rejoindre la communauté européenne.

Le gouvernement britannique avait à l’époque appelé toutes les villes et villages à célébrer l’évènement, et le village d’Ivybridge avait été l’un des seuls à répondre à l’appel. Le village du comté de Devon avait alloué la somme princière de 50 livres sterling pour les drapeaux, guirlandes et boissons et avait couvert les frais de transport des 73 invités français de sa ville jumelle, Saint-Pierre-sur-Dives. Surpris et impressionné par les efforts du village, le parlement britannique avait accepté de verser au village la somme supplémentaire de 400 livres.

Une parade costumée avait alors été organisée pour célébrer l’adhésion au marché commun, et les festivités, marquées par la traditionnelle « Morris dance », s’étaient étendu jusqu’au bout de la nuit. Un hymne, « Chanson de la communauté européenne », avait même été composé pour l’occasion.

Deux des personnalités locales qui avaient organisé les célébrations avaient qualifié l’adhésion britannique de « la meilleure chose que nous ayons faite ».

Pas d’ode à la joie

Curieux de savoir si le sentiment d’appartenance à « l’idée d’Europe » était toujours aussi fort qu’il y a presque un demi-siècle, à quelques semaines de la sortie prévue du Royaume-Uni le 29 mars.  La circonscription électorale de South Hams, où se trouve Ivybridge, est en effet l’une des deux seules du sud-ouest de l’Angleterre à avoir voté pour que le pays reste dans l’UE en 2016.

Lors du référendum, le Royaume-Uni dans son ensemble a voté à 51,9% pour quitter l’UE. Et c’est justement l’Angleterre qui a fait pencher la balance avec ses 53,4% d’électeurs en faveur du Brexit. La plupart des pro UE se trouvaient dans les grandes villes, telles que Londres, Bristol et Manchester. La circonscription presque entièrement rurale de South Hams fait donc réellement figure d’exception.

Les habitants rejettent toutefois l’idée selon laquelle les célébrations de 1973 seraient liées au résultat du référendum dans leur circonscription. Le village qui comptait à l’époque 2 000 habitants en compte aujourd’hui plus de 10 000 et est devenue une cité dortoir populaire. La petite ville a connu l’une des plus grandes croissances démographiques de toute l’Europe.

Selon Ena Eady, l’une des habitantes du village qui avait assisté aux festivités de 1973, la fanfare de l’Europe n’était « qu’une occasion de faire la fête. Nous ne savions pas ce que nous faisions ». Un couple de locaux, Sue et Barrie Wilson, estime quant a eux que le marché commun n’a pas répondu à leurs attentes ». « J’ai voté pour qu’on rentre dans l’UE parce qu’on nous a dit que nous allions faire du commerce. Je n’ai pas voté pour que Bruxelles nous dirige. Voilà pourquoi j’ai voté « leave » en 2016 », explique Sue Wilson.

Ena, Sue et Barrie ont tous trois voté pour quitter l’UE et partagent le regret que le Royaume-Uni n’ait jamais engagé de réel débat quant à sa relation avec le reste du continent.

Des inquiétudes de longue date

Ces inquiétudes avaient déjà été formulées en 1973, dans un rapport des dirigeants et des travailleurs d’une usine à papier d’Ivybridge, une entreprise influente qui avait alors boycotté les festivités.

À l’époque, l’un des employés de l’usine avait déclaré que « le grand débat [sur l’adhésion à la communauté européenne] qui était censé avoir lieu était une imposture. Nous n’avons pas été informés et les gens ne savaient pas ce qui les attendrait en tant que membres de cette communauté. » Les employés de l’usine soutenaient haut et fort qu’il n’y avait aucun avantage à rejoindre la communauté européenne.

L’usine a ensuite été rachetée par une entreprise française qui a employé jusqu’à 400 travailleurs pour finalement mettre la clé sous la porte en 2013. Le bâtiment est actuellement transformé en logements de luxe.

Racines normandes

Pendant les célébrations, les habitants de Saint-Pierre-sur-Dives, la petite ville normande jumelée à Ivybridge, et notamment le maire du village, ont participé à une cérémonie et planté un arbre près de l’école du village. Dans un retournement digne d’un feuilleton britannique, le jeune arbre avait été retrouvé déraciné et coupé en deux le lendemain. Les coupables n’ont pas été retrouvés et les habitants ont attribué cet acte gratuit à des vandales locaux. L’arbre a été replanté le même jour et se trouve encore aujourd’hui dans le parc de Saint-Pierre-sur-Dives.

Les échanges ont continué entre les deux villes jusqu’à la fin des années 1990, mais le comité de jumelage d’Ivybridge a ensuite été dissous. Il n’y a aujourd’hui que très peu de contacts entre les deux villages. Certains habitants ont souhaité recommencer la fanfare pour l’Europe chaque année, mais à l’exception d’un petit évènement organisé principalement pour les enfants en 1974, l’idée n’a pas abouti.

Selon les habitants, l’expansion de la ville a détruit l’esprit de communauté nécessaire pour organiser une telle célébration. Les jeunes habitants d’Ivybridge ont expliqué n’avoir jamais entendu parler des festivités de 1973 mais avoir tout de même voté pour que leur pays reste dans l’UE. « C’était la bonne chose à faire à l’époque, et ça l’est encore aujourd’hui », a expliqué, Liam, 23 ans.

« Si toutes les villes partageaient l’enthousiasme sans faille et la vitalité d’Ivybridge, notre pays aurait moins de raison de s’inquiéter de son futur partenariat avec le continent », concluait le rapport de la BBC en 1973.

Le cas de la fanfare de l’Europe d’Ivybridge est un bon exemple des relations entre le Royaume-Uni et l’Europe. Malgré toutes les promesses et bonnes intentions, un projet comme celui de l’UE peut être mis à mal si les citoyens se sentent laissés pour compte ou abandonnés.

La fermeture de la très appréciée usine à papier et la perte du sentiment de petite communauté associés à l’expansion urbaine à une immigration croissante ne sont pas l’apanage d’Ivybridge, et l’UE est très souvent retenue coupable de ces changements.

Si les trois anciens participants des célébrations de 1973 ne veulent plus de l’Europe, ils n’ont toutefois pas complètement perdu leur « enthousiasme sans faille » et continuent d’organiser des fêtes.

« À la fin du mois de mars, quand nous serons sortis vous verrez ce que c’est qu’une vraie fête », se réjouit Ena Eady. Les récents évènements à Westminster et à Bruxelles laissent toutefois entendre que les habitants d’Ivybridge devront encore attendre un moment avant la « fanfare du Brexit », si celle-ci a lieu un jour.

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