Dublin ne croit pas au calendrier du Brexit

Le Premier ministre irlandais, Enda Kenny, et le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

Le Premier ministre irlandais, Enda Kenny, peine à croire que la Première ministre britannique, Theresa May, déclenchera l’Article 50 lors du Conseil européen du 9 mars prochain,  date à laquelle elle s’est engagée à lancer la procédure légale pour quitter l’UE.

« Nous nous attendions à ce que la Première ministre déclenche l’article 50 à une date précise, mais je pense que la procédure risque d’être quelque peu retardée », a déclaré Enda Kenny le 23 février lors de sa rencontre à Bruxelles avec le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

En janvier, The Times relatait que Theresa May prévoyait d’aviser officiellement ses homologues européens du lancement de la procédure de sortie de l’UE lors du sommet de Bruxelles du 9 mars. Le gouvernement britannique a bien confirmé l’intention de Theresa May de déclencher l’Article 50 d’ici la fin du mois de mars, mais n’a jamais approuvé officiellement la date du 9 mars. David Davis, le secrétaire d’État chargé du Brexit, a affirmé la semaine dernière ne pas « reconnaître avoir inséré » la date  du sommet « dans son calendrier ».

Vote parlementaire

Les deux chambres du parlement britannique doivent approuver le projet de loi sur l’Article 50 avant que Theresa May ne puisse le déclencher. Si la Chambre des communes a déjà voté, la Chambre des Lords est quant à elle en pleines délibérations et devra débattre puis s’accorder sur certains amendements. D’après une source gouvernementale, il est « assez difficile d’imaginer », au vu de la complexité de la procédure, que l’Article 50 puisse être enclenché le 9 mars.

Enda Kenny, le Taoiseach, ou  Premier ministre irlandais, a été impliqué dans un scandale policier et devrait donner sa démission dans les semaines à venir. Un média irlandais a rapporté le 23 février qu’il indiquerait sa date de départ après la Saint Patrick, qu’il célèbrera à Washington le 17 mars prochain en compagnie du président américain, Donald Trump. « J’espère être présent et prendre part [aux négociations du Brexit] afin de défendre nos priorités », a-t-il toutefois confié aux journalistes à Bruxelles.

Enda Kenny a par ailleurs révélé aux journalistes que Theresa May devrait prendre une décision concernant son adhésion à l’union douanière lorsqu’elle invoquera l’article 50. Le gouvernement s’est intéressé de près à la position du Royaume-Uni sur un accord douanier avec l’UE, étant donné que des points de contrôle pourraient être établis à la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande si le Royaume-Uni quitte l’union douanière. Des postes de contrôle étaient installés à la frontière dans le passé, avant de disparaître en vertu de l’accord du Vendredi saint adopté en 1998.

Enda Kenny et d’autres ministres irlandais ont encouragé Bruxelles et d’autres capitales européennes à convaincre les dirigeants que tout accord sur le Brexit devrait empêcher le retour à une frontière hautement contrôlée entre les deux pays. Le 23 février, Enda Kenny s’est d’ailleurs entretenu avec Jean-Claude Juncker et le négociateur en chef de la Commission chargé du Brexit, Michel Barnier, afin d’aborder les inquiétudes de l’Irlande.

>> Lire : L’Irlande veut une frontière «invisible» avec le Royaume-Uni

Depuis le référendum du 23 juin 2016, le Premier ministre tire la sonnette d’alarme concernant les éventuelles incidences du Brexit sur la frontière et les relations commerciales étroites entre l’Irlande et le Royaume-Uni, qui pourraient pâtir d’un départ de ce dernier de l’union douanière et de l’augmentation des prix des produits échangés entre les deux pays. En janvier, Theresa May avait en effet laissé sous-entendre qu’elle était prête à quitter l’union douanière.

Question sur les frontière et la citoyenneté 

« Nous nous trouvons là dans des circonstances tout à fait particulières au vu des problématiques spécifiques à l’Irlande telles que l’Irlande du Nord, le processus de paix, l’accord du Vendredi saint, la zone commune de circulation et les questions de frontière et de citoyenneté », a déclaré Enda Kenny.

Le Premier ministre a également réaffirmé sa volonté d’inclure dans l’accord final sur le Brexit une clause laissant à l’Irlande du Nord la possibilité de réintégrer l’Union européenne si la majorité des citoyens votent pour une réunification avec la République d’Irlande. En effet, 56 % de la population d’Irlande du Nord avaient exprimé leur volonté de rester dans l’UE lors du référendum de juin.

« Nous souhaitons adopter une position qui nous permettra de perpétuer, à l’issue des négociations, les valeurs de l’accord du Vendredi saint. En d’autres termes, il faut permettre à l’Irlande du Nord, si elle le souhaite, à un moment donné, de pouvoir réintégrer l’Union européenne sans difficulté », a préconisé Enda Kenny, en comparant cette proposition aux dispositions légales ayant permis à l’Allemagne de l’Est de se réunifier avec l’Allemagne de l’Ouest de manière harmonieuse et d’entrer dans l’UE en 1990.

Conformément à l’accord du Vendredi saint, les deux pays pourraient se réunifier, avec l’approbation de la majorité de la population d’Irlande du Nord. Contrairement aux dispositions en vigueur pour les citoyens des autres régions du Royaume-Uni, les personnes nées en Irlande du Nord peuvent demander la nationalité irlandaise en plus de la nationalité britannique. Elles ont ainsi la possibilité de rester citoyens européens, même après le Brexit.

Traité de paix

Jean-Claude Juncker a déclaré aux journalistes qu’il s’assurerait que le Brexit n’ébranle pas le traité de paix, en vigueur depuis 19 ans. « L’accord du Vendredi est comme un poème, il parle de lui-même », a-t-il précisé. « Nous souhaitons que les frontières terrestres restent aussi ouvertes que possible », a-t-il ajouté.

En dépit de la promesse du gouvernement de ne pas favoriser la mise en place de frontières « dures », l’Irlande pourrait se voir contrainte par les dispositions de l’union douanière européenne d’installer des points de contrôle si le Royaume-Uni quitte celle-ci pour adopter d’autres accords commerciaux en dehors de l’UE.

Le quotidien The Irish Examiner a rapporté la semaine dernière que les autorités irlandaises recherchaient actuellement de potentiels emplacements le long de la frontière pour l’installation de postes de douane, mais Enda Kenny a démenti l’information.

>> Lire : L’Irlande ne veut pas de frontière avec le Royaume-Uni après le Brexit