Le Brexit annonce-t-il le retour de la faim outre-Manche?

En faisant augmenter le prix des aliments, importés ou non, et en annulant les règles sur la qualité des aliments, le Brexit exposera les Britanniques à une alimentation moins saine. [Luiscar74/Shutterstock]

Trois universités britanniques rappellent la dépendance du Royaume-Uni vis-à-vis de l’Union européenne. Mal négocié, le Brexit pourrait mettre en péril la sécurité alimentaire du royaume et accroître pauvreté et dégâts sur l’environnement. Un article de notre partenaire, le Journal de l’Environnement.

Le jour est bien choisi. C’est au moment où débutent, officiellement, les négociations sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) que les scientifiques tirent la sonnette d’alarme. Agriculteurs, pêcheurs, environnementalistes britanniques s’inquiètent déjà des possibles conséquences d’un Brexit mal négocié par l’équipe de Theresa May, la locataire du 10 Downing Street. Au tour des spécialistes de l’alimentation.

Absence de politique

Lundi 17 juillet, les chercheurs des universités de Londres, Cardiff et du Sussex estiment que les consommateurs anglais -bien plus que les Écossais ou les Gallois- risquent de pâtir de l’isolationnisme alimentaire du royaume. Dans une étude de 88 pages, ils déplorent les conséquences de décennies d’absence de politique anglaise en la matière. Avec des retombées terribles en termes de sécurité d’approvisionnement. Le whisky (quand même !), les céréales du petit déjeuner, les produits laitiers et le … saumon mis à part, le Royaume-Uni doit impérativement importer massivement pour nourrir les sujets de la Reine.

20 milliards de déficit annuel

Cela peut sembler évident pour le vin. Cela peut surprendre pour les viandes, dont le fameux bacon. La situation étant désastreuse pour les produits frais : le pays ne produit que 15% des fruits et 55% des légumes qu’il consomme. En 2015, le déficit alimentaire a dépassé les 20 milliards de livres (23 milliards d’euros): 10% du budget alimentaire annuel des Britanniques.  «Un pays qui ne dispose que de trois à cinq jours de réserves alimentaires devant lui ne peut quitter sans risque l’Union européenne qui lui procure 31% de son alimentation. Et quiconque pense le contraire serait très mal informé», juge Tim Lang, spécialiste des relations entre alimentation et démocratie à l’université de Londres.

Menace sur les agriculteurs

Avec la forte baisse de la livre sterling, par rapport à l’euro, se nourrir coûte de plus en plus cher aux Britanniques. Une tendance appelée à durer, craignent les auteurs. Depuis 2006, les importations de lait et de crème ont ainsi doublé. La faute à la moindre compétitivité des agriculteurs britanniques. Or, avec la sortie de l’UE, ces derniers verront en plus s’envoler les aides de la politique agricole commune (PAC). Lesquelles représentent un peu plus de la moitié de leurs revenus.

Le parti conservateur au pouvoir affirme vouloir maintenir les soutiens à la production agricole à leur niveau actuel (primes européennes comprises) jusqu’en 2022, trois ans après la sortie effective de l’Europe. Pour la suite, c’est le fog le plus opaque. Totalement soumis aux aléas des marchés agricoles mondiaux, les paysans britanniques ne pourront plus compter sur un minimum de revenus communautaires. Pis, leurs rares exportations vers les 27 seront lourdement taxées.

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Les joies de la junk food

Délivrés des rigoureuses contraintes sanitaires européennes, les Britanniques vont aussi découvrir les joies de la Junk Food, la vraie. Deux décennies après le démarrage de la crise de la vache folle (probablement provoquée par un allègement des normes sanitaires britanniques encadrant la fabrication des farines animales), les Britanniques vont avoir le privilège de consommer du bœuf aux hormones américain (son exportation est interdite dans l’UE), du lait produit par des vaches dopées à la somatotropine bovine recombinée, produit made by Monsanto qui accroit la production laitière, ainsi que les risques de mammites et d’infertilité des vaches. Ce qui a justifié la mise en œuvre d’un moratoire sur sa commercialisation en Europe depuis 1990.

Bienvenue au chlore

La dissolution des directives et règlements européens dans le Brexit permettra aux importateurs britanniques de ne plus s’astreindre à étiqueter les produits importés contenant des organismes génétiquement modifiés. Devant la montée des contaminations virales ou bactériennes dans les élevages de volailles, les autorités sanitaires ont plusieurs attitudes possibles: éradiquer les animaux atteints ou susceptibles de l’être, inciter les consommateurs à cuire longuement la viande (c’est le cas de la Food Standards Agency britannique) ou obliger les abattoirs à désinfecter les viandes avec du chlore. Pratique interdite en Europe, mais légale aux Etats-Unis. Et bientôt au Royaume-Uni? «Au Royaume-Uni, les consommateurs et la santé publique ont bénéficié des retombées des standards sanitaires communautaires. Sans eux, il y a un risque de ne plus consommer que des produits moins sains et moins nourrissants», estime Erik Millstone, spécialiste des politiques alimentaires à l’université du Sussex.

Surpêche annoncée

Au plan environnemental, les perspectives ne sont guère riantes. L’administration de Theresa May soutient que d’interdire aux chalutiers européens de pêcher dans les eaux britanniques suffira à assurer aux 1.200 navires battant pavillon britannique des prises suffisantes. Les stocks de poisson pourraient ne pas y résister très longuement. À la surpêche annoncée s’ajouteront d’autres contraintes comme les effets sur les écosystèmes marins (et cela est valable à terre aussi) de l’acidification et du réchauffement des océans. Avec une nouvelle répartition géographique des espèces, la disparition d’espèces à haute valeur commerciales et l’apparition d’animaux peu prisés des consommateurs, telles la rascasse volante ou l’holothurie.

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Le boom de la malnutrition

Doit-on craindre un retour de la faim, outre-Manche? À la vérité, celle-ci y est déjà bien présente. En 2009, le Trussel Trust gérait 30 banques alimentaires qu’utilisaient 60 000 personnes environ. En sept ans, le Trust a ouvert plus de 400 établissements et pourvoit aux besoins alimentaires vitaux de près de 1,2 million de malheureux. Pour ne pas revivre la grande famine irlandaise de 1847, les rapporteurs appellent le gouvernement May à mettre en œuvre une politique de sécurisation des approvisionnements alimentaires, compatible avec l’accord de Paris sur le climat. Une politique qui garantisse aussi la qualité sanitaire des produits et le revenu des agriculteurs.

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