Un accord sur le gaz de schiste ne déclencherait peut-être pas de révolution énergétique dans l’UE

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Une grande entreprise énergétique britannique a conclu un accord salué par le premier ministre David Cameron comme un pas vers la sécurité énergétique. Alors que la Commission européenne lance des discussions sur le cadre des politiques énergétique et climatique à l'horizon 2030, les avis divergent sur la direction que le carburant fossile non conventionne devrait prendre dans l’UE.

 

Près de deux millions d'habitations britanniques seront chauffées grâce à du gaz de schiste provenant des États-Unis dans cinq ans. Cette décision ressort d'un accord conclu entre Centrica, une entreprise énergétique basée au Royaume-Uni, et Cheniere, un fournisseur américain de gaz naturel liquéfié (GNL). Il s'agit de la première entente de ce genre en Europe.

 

Centrica, la plus grande entreprise énergétique au Royaume-Uni, achètera du GNL à Cheniere, le reconvertira à l'état gazeux et le distribuera aux consommateurs britanniques.

 

Les États-Unis ont restreint considérablement leurs exportations de gaz de schiste, mais cette décision laisse entrevoir la perspective d'un approvisionnement en gaz bon marché et garanti vers l'Europe. Des conflits internationaux ont en effet perturbé la chaîne d'approvisionnement traditionnelle.

 

David Cameron a qualifié l'accord de signe annonciateur de sécurité énergétique. « Un approvisionnement futur en gaz des États-Unis diversifiera notre bouquet énergétique et offrira aux consommateurs britanniques une nouvelle source de carburant durable, garantie et abordable », a-t-il déclaré.

 

L'exécutif européen a lancé un livre vert mercredi (27 mars), qui définit les objectifs de l'UE pour 2030 en matière d'énergie et de climat. Le commissaire en charge de l'énergie, Günther Oettinger, a pris une position favorable sur le gaz de schiste.  « Je suis favorable à la production de gaz de schiste, surtout pour des raisons de sécurité et de réduction des prix du gaz », a-t-il déclaré. « Aux États-Unis, grand producteur de gaz de schiste, le prix du gaz est quatre fois moins élevé qu'en Europe. »

 

L'expansion du secteur en Europe est hésitante en raison de coûts rédhibitoires, de la suspension de l'exploration et des craintes des gouvernements liées à l'environnement.

 

L'exemple américain

 

David Neslin, membre de l'Interstate Oil and Gas Compact Commission (États-Unis), était à Bruxelles la semaine dernière afin d'expliquer aux décideurs politiques européens les leçons à tirer des règles américaines sur le gaz de schiste, qui permettent une exploitation du carburant à grande échelle.

 

« Nous avons totalement mis à jour les réglementations afin d'accroître la protection de l'environnement, la transparence et l'efficacité alors que l'extraction du pétrole et du gaz s’intensifie », a déclaré M. Neslin, qui a supervisé la réglementation sur les carburants fossiles dans l'État du Colorado.

 

Il soutient que le schiste peut servir de tremplin vers une économie faible en carbone, ce qui prouve que le gaz produit moins d'émissions de carbone que d'autres formes de carburant fossile, comme le charbon. « Le gaz naturel peut jeter un pont vers un avenir énergétique plus propre. Les énergies renouvelables peuvent prendre du temps », a-t-il indiqué.

 

Antoine Simon, chargé de campagne sur les industries extractives pour les Amis de la Terre Europe, a toutefois indiqué à EURACTIV que la forte progression du schiste aux États-Unis serait de courte durée et n'offrirait pas de sécurité énergétique durable et de carburant bon marché, malgré les réserves souterraines du pays.

 

« C'est bon marché pour le moment parce que les entreprises de schiste sont obligées de forer pour maintenir le même niveau de production », a-t-il déclaré. « Les prix du gaz sont trois à quatre fois moins élevés que le simple coût de production. »

 

« Des chiffres contestent les affirmations des États-Unis selon lesquelles leur sécurité énergétique pourrait durer cent ans. Ils laissent penser qu'il y aura un pic de production au cours des deux ou trois prochaines années et ensuite une forte baisse dans dix ou vingt ans. »

 

Il a ajouté que les États-Unis avaient commencé à chercher des marchés pour leur gaz de schiste à l'étranger, car ils ne parviennent pas à maintenir les coûts de production à un niveau acceptable.

 

Incertitudes

 

En octobre 2012, le chancelier britannique George Osbourne a annoncé des allégements fiscaux éventuels pour le schiste domestique. Au même moment, la Pologne a fait part de son intérêt pour le gaz et a déclaré qu'elle investirait environ 12,5 millions d'euros dans l'exploration d'ici 2020. La production à grande échelle s'avère toutefois difficile. Des gouvernements européens et de grandes entreprises énergétiques ont récemment suspendu l'exploration ou y ont mis fin.

 

Le 12 mars, le directeur de Talisman Energy Poland, Tomasz Gryzewski, a indiqué que son entreprise pourrait se retirer de l'exploration de gaz de schiste en Pologne. Un an plus tôt, l'entreprise américaine ExxonMobil avait décidé de mettre fin à ses propres essais d'orientation dans l'État d'Europe centrale en raison du manque de clarté quant à son potentiel en schiste.

 

Le directeur général d'ExxonMobil, Rex Tillerson, a déclaré : « nous y perdons notre chemise », en raison des faibles prix du gaz. « Nous ne réalisons pas de bénéfices. Tout est dans le rouge. »

 

Des responsables de Cuadrilla, une entreprise énergétique britannique, ont également déclaré ce mois-ci qu'ils reportaient d'un an le forage au Royaume-Uni, car ils attendent des évaluations des incidences sur l'environnement.

 

La France dispose d'un moratoire sur le forage du gaz de schiste.

 

Selon Antoine Simon, une répétition de la forte hausse aux États-Unis semble improbable en Europe, en raison d'un certain nombre de facteurs, notamment un manque d'équipement et de gazoduc, une réglementation plus stricte sur l'environnement, la géologie et la géographie.

 

Géologie

 

Une étude récente de KPMG qui détaille les investissements dans l'extraction de schiste révèle que les coûts de production seraient environ 40 % plus élevés en Europe qu'aux États-Unis.

 

« L'extraction est plus difficile qu'aux États-Unis en raison de la géologie européenne. Les réserves de schiste de l'Europe se trouvent à une profondeur d'environ 50 % plus grande. Les températures sont donc plus élevées, ce qui risque de causer des défaillances du matériel », a-t-il déclaré.

 

« Des précautions supplémentaires qui agissent directement sur le coût de l'extraction sont nécessaires. »

 

« Il faut construire des usines de gazéification, mais elles coûtent cher », a-t-il ajouté.

 

Ces positions sont soutenues par la commissaire en charge de l'action pour le climat, Connie Hedegaard, qui ne pense pas que le schiste changera la donne pour l'Europe, comme ce fut le cas aux États-Unis. « Nous ne nous attendons pas à ce que ce soit aussi facile en Europe : les conditions géologiques sont différentes, tout comme les règles environnementales et l'activité des sols », a-t-elle déclaré à des journalistes lors du lancement du livre vert de la Commission.

 

Préoccupations en matière de santé

 

Selon une évaluation des risques pour la santé humaine des émissions atmosphériques, menée par l'université du Colorado en 2012, les personnes qui résident à moins de 0,8 km d'un puits de fracturation courent un risque plus élevé d'effet néfaste pour la santé que celles qui vivent au-delà.

 

Les régulateurs sont dès lors peu enclins à soutenir le forage de schiste, dont l'utilisation de produits chimiques toxiques a suscité des craintes liées à la santé, en Europe en raison de la densité de population, beaucoup plus élevée qu'au Colorado.

 

La Pologne, dont la densité de population est relativement faible par rapport aux normes de l'UE, compte près de 10 fois plus d’habitants par kilomètre carré qu'au Colorado.

 

Le Colorado a imposé une réglementation stricte qui régit le revêtement de puits et l'échantillonnage d'eau souterraine, a indiqué M. Nesling. Les fuites sont toutefois difficiles à éviter. Une étude de l'Oil and Gas Conservation Commission du Colorado révèle que 43 % des fuites contaminent les eaux souterraines.

 

M. Simon, des Amis de la Terre, a déclaré que 20 000 nouveaux puits étaient percés par an aux États-Unis. « C'est clairement impossible en Europe », a-t-il ajouté.

 

Sam Laidlaw, le directeur général de Centrica, a déclaré à propos de l'accord : « Sur un marché du gaz de plus en plus mondial, cet accord historique représente une étape importante dans notre stratégie [...], ce qui permet de garantir la sécurité énergétique future du Royaume-Uni. »

 

Andrew Pendleton, le directeur de campagne des Amis de la Terre, a déclaré à propos des importations actuelles du Royaume-Uni : « Les expéditions urgentes de gaz par bateau afin de maintenir la sécurité énergétique de la Grande-Bretagne constituent une preuve supplémentaire de notre stratégie énergétique désordonnée. Il est insensé que le Royaume-Uni compte de plus en plus sur les expéditions en outre mer d'un gaz encore plus cher, alors que les ministres écartent le vaste potentiel d'énergie du pays qui provient du vent, des vagues et du soleil. Il est temps de mettre fin à notre dépendance vis-à-vis du carburant fossile et de passer à une politique énergétique du XXIe siècle qui se fonde sur l'énergie propre et la réduction des déchets. »

 

Connie Hedegaard, la commissaire en charge de l'action pour le climat, a déclaré au quotidien le Guardian que le gaz de schiste ne changerait pas la donne, comme ce fut le cas aux États-Unis. « Nous ne devrions pas nous leurrer », a-t-elle indiqué. « Ce ne sera pas aussi bon marché qu'aux États-Unis. [L'extraction de gaz de schiste] est plus difficile en raison de notre géologie différente. Nous ne disposons pas des mêmes grands espaces. Nous faisons plus attention à ce que pense la population locale. »

 

La Commission européenne clôturera le 23 mars une consultation publique sur les carburants fossiles, notamment le gaz de schiste. Elle envisage de publier les résultats en 2013.

 

Aux États-Unis, le gaz de schiste représente 16 % de la production de gaz naturel et selon certains experts cette part pourrait grimper à 50 % d'ici 20 ans.

 

Alors que le gaz naturel produit moins d'émissions de carbone que d'autres carburants fossiles, la méthode d'extraction non conventionnelle du gaz de schiste suscite certaines critiques. Cette méthode, la fracturation hydraulique, a été liée à des tremblements de terre et nécessite de grandes quantités de produits chimiques toxiques, qui pourraient s'infiltrer dans des sources d'eau souterraine.

  • 2013 : la Commission européenne dévoilera les résultats de la consultation publique sur les carburants fossiles, notamment le gaz de schiste

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