Le Royaume-Uni affirme sa singularité sur la scène internationale (ou pourquoi il faut prendre Boris Johnson au sérieux)

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Le Premier ministre britannique Boris Johnson quitte le 10 Downing Street pour se rendre aux Questions au Premier ministre, Londres, 23 septembre 2020. [EPA-EFE/WILL OLIVER]

Le 31 décembre 2020 au soir, après 47 ans d’intégration, le Royaume-Uni sera hors de l’Union européenne et du Marché unique. Alors que les négociations commerciales engagées avec les
différents Etats du monde pour assurer l’après Brexit auraient pu paralyser l’action du pays sur la scène internationale, ces derniers mois ont vu au contraire l’affirmation politique parfois abrupte de Londres, vis-à-vis de l’UE, de la Chine et, dans une moindre mesure, des Etats-Unis.

Ces prises de positions ont pu surprendre car elles révèlent les profonds changements de paradigmes à l’œuvre Outre-manche, en rupture nette avec son passé. En effet, la défense du libre-échange, qui a constitué l’alpha et l’oméga de la Grande Bretagne durant près de trois siècles, n’est plus le principal fil conducteur de la politique étrangère de Londres. Pour le Royaume-Uni du Premier ministre Boris Johnson, il s’agit plutôt d’assurer le principe politique à l’origine du Brexit, à savoir la défense d’une pleine souveraineté politique et économique, en faisant feu de tout bois. Les conséquences sont multiples.

Au niveau européen, un accord de sortie du Royaume-Uni de l’UE a été trouvé fin 2019 et ratifié en janvier 2020 mais les négociations qui visent à définir la future relation virent désormais à la confrontation. En cause, les dispositions qui cadrent les régimes douaniers et d’aides d’état de l’Irlande du Nord, prévues pour éviter le rétablissement d’une frontière sur l’ile d’Irlande, assurer l’intégrité du Marché unique tout en maintenant Belfast dans l’Union douanière britannique. Le gouvernement britannique a ainsi annoncé vouloir revenir sur certains engagements pris il y a moins d’un an, reconnaissant être en rupture avec le droit international dont il a été le héraut durant des siècles car garantie de la bonne conduite des affaires.

Peu importe que le Royaume-Uni réalise près de 50 % de ses échanges avec le Vieux continent, que les enjeux portent sur un accès à un marché de 450 millions de consommateurs. Alors que les questions politiques écrasent les données économiques, tout engagement demandé par l’UE pour assurer un commerce non faussé leur semble insupportable. Longtemps, les Européens ont été persuadés que le Premier ministre bluffait pour obtenir le meilleur accord possible. Désormais, un puissant climat d’incertitude plane à Bruxelles, où personne ne connaît le prix économique que le Premier ministre est prêt à payer en prenant le risque d’une absence d’accord, en plein crise sanitaire.

Boris Johnson a par ailleurs renforcé sa crédibilité dans son traitement d’autres enjeux internationaux, en montrant le même souci d’indépendance du Royaume-Uni vis-à-vis des Etats-Unis et de la Chine. Londres refuse ainsi de s’aligner sur Washington sur la gestion du dossier iranien tout comme en matière de politique climatique, sujets sur lesquels elle est en phase avec les autres pays européens. De même, pour l’octroi de licences 5G au chinois Huawei, les Britanniques ont d’abord résisté aux injonctions de Donald Trump, jusqu’à ce que la Chine impose sa loi sur la sécurité nationale à Hong Kong. C’est alors que, sous le regard médusé de certaines chancelleries occidentales, Londres s’est frontalement opposée à Pékin qui ne s’attendait pas à un tel bras de fer de la part d’un pays censé être désespérément en recherche de partenaire commercial.

Dans la quête d’indépendance du Royaume-Uni, des journalistes anglo-saxons et français ont trouvé des parallèles avec la politique mise en œuvre par le Général de Gaulle, pendant la Seconde Guerre Mondiale puis en tant que président français. Il est vrai que le Gaullisme a permis à la France de « boxer » dans une catégorie supérieure, en figurant notamment parmi les vainqueurs de 1945 et en en tirant des bénéfices qu’elle exploite encore aujourd’hui avec sa présence au Conseil de sécurité de l’ONU. Appliqué à des nations de taille moyenne face à des superpuissances, le gaullisme semble « adapté » à l’Angleterre d’aujourd’hui.

Dans ses Mémoires de Guerre, Charles de Gaulle retrace ses échanges tenus en 1943 avec Anthony Eden, futur Premier ministre britannique et alors très francophile Secrétaire d’Etat des Affaires Etrangères : « ‘’Savez-vous, me dit M. Eden avec bonne humeur, que vous nous avez causé plus de difficultés que tous nos alliés d’Europe ?’’ – ‘’Je n’en doute pas », répondis-je en souriant. La France est une grande puissance.’’ » Nul doute que de nombreux diplomates européens pourraient, 77 ans plus tard, reprendre à leur compte les propos du Britannique pour évoquer leur relation avec Londres. Et imaginer entendre une réponse très similaire de la part de l’actuel pensionnaire du 10 Downing Street.

Alors, quelle posture de négociation pour l’UE ? Le Royaume-Uni que les Européens croyaient connaître a bien changé, avec le Brexit puis l’arrivée au pouvoir de Boris Johnson. Ce changement est durable. L’UE doit donc prendre acte de cette réalité et défendre les principes sur lesquels l’unité de l’Union repose, sans toutefois hypothéquer l’avenir avec son turbulent partenaire. Car dans le vacarme d’un monde qui se recompose, un temps viendra, peut-être hélas, où nous nous rappellerons que rien ne vaut les vieilles amitiés.

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