« L’être humain est un puits extraordinaire de ressources », selon Bertrand Piccard

Bertrand Piccard lors de la 41e édition du Festival International de Ballons de Château-d'Oex, en Suisse. [EPA-EFE/JEAN-CHRISTOPHE BOTT]

Psychiatre et explorateur, le Suisse Bertrand Piccard est notamment le pionnier de l’aviation solaire avec la Fondation Solar Impulse. Il apporte un regard passionnant sur la crise que traverse le monde avec la pandémie. Un article de notre partenaire, Ouest-France.

Bertrand Piccard, comment allez-vous dans cette période un peu particulière et où êtes-vous confiné ?

Je suis en Suisse où le confinement n’est pas total. On nous demande de ne pas avoir de réunion de plus que cinq personnes, mais on a le droit de sortir pour faire des courses ou se promener. Mais bien sûr, tous les magasins et les restaurants sont fermés.

Le confinement, ce n’est pas quelque chose de nouveau pour vous. Vous avez passé pas mal de temps dans des cockpits avec Breitling Orbiter ou Solar Impulse. À cette différence près que ces fois-là vous étiez consentant…

C’est vrai que pour le tour du monde en ballon ou en avion solaire, c’était volontaire. Le confinement était très petit. La capsule du Breitling Orbiter faisait cinq mètres carrés au sol, à peu près. Pour le coronavirus, ce n’est pas volontaire, mais le processus est le même. On est propulsés dans une situation qui est irréversible dans les deux cas. Quand on décolle pour 20 jours de vol, c’est la même chose…

Il y a deux attitudes envisageables : celle où on essaye de faire passer le temps le plus vite possible en comptant les heures et ça devient très vite un supplice chinois. Ou alors, on ne se projette pas dans le futur, on se recentre au contraire sur le présent et on se sent vivre, exister. On est connecté à soi-même et connecté aux autres. Connecté à la situation du moment. Et ce qui est très curieux, c’est qu’à ce moment-là, il n’y a plus vraiment de notion de durée. On avance avec le temps et tout le monde est étonné quand arrive la fin.

Ne pas se projeter dans le futur, c’est pourtant ce que font la plupart des gens, en attendant la date de la fin du confinement… 

Dans mon ballon ou mon avion solaire, c’était une expérience unique et je voulais vraiment en profiter. Pendant le confinement, il faut en profiter pour faire des choses qu’on ne fait pas d’habitude. Pourquoi ne pas apprendre une nouvelle langue, se former professionnellement, lire des choses qu’on n’aurait jamais eu le temps de lire, écrire ses mémoires, enregistrer son histoire personnelle pour ses petits-enfants ? Il faut se recentrer sur ce qu’on peut faire dans le moment.

Vous dites aussi qu’on doit trouver sa « safe place » (espace sécurisé) ?

C’est un terme qui vient de l’autohypnose. C’est l’expérience intérieure de sécurité et de confort. On a tous un souvenir, une situation, une sensation, une musique ou une image qui nous remet dans une situation de calme intérieur. Quand on se le remémore ou même quand on se le construit dans le présent à travers, pour certains, la méditation, la respiration, cela nous donne accès à notre créativité, à notre performance, à notre confiance intérieure. Et on vit beaucoup mieux avec ce refuge à l’intérieur de soi. Car à l’extérieur de soi, on peut tout nous enlever : sa maison, sa famille, sa fortune, ses amis, sa santé, etc.

Vous dites qu’il faut faire de son confinement une expérience unique ?

Si on ne prend pas conscience que cette période est extraordinaire, dans le sens « en dehors de l’ordinaire », on souffre beaucoup plus. Ce contexte est plus grand que tout. Le monde entier est pris dans une crise qu’il n’avait jamais vécue depuis la Seconde Guerre mondiale. Les autres vivent la même chose que vous. On est tous solidaires face à une situation qu’on ne peut pas changer. On est acteurs de quelque chose qui entrera dans les livres d’histoire.

Pour mieux l’accepter, il faut toujours se rappeler pourquoi on est confiné ?

Le confinement est utile pour soi-même parce qu’on se protège et on protège les autres. C’est une solidarité publique. Donner du sens à ce que l’on fait, c’est vital. Cela avait été observé chez les prisonniers politiques qui étaient maltraités dans les prisons. Ils gardaient le sens de leur cause. Ils étaient torturés, mais, en même temps, ils avaient des militants à l’extérieur qui continuaient à faire vivre cette cause. Et si on ne veut pas garder de traumatismes de ce confinement, il ne faut surtout pas perdre de vue pourquoi on le fait. La cause pour laquelle on se bat est plus importante que le reste.

On accepte donc mieux cette crise si on en fait une aventure personnelle et commune ?

L’aventure, c’est une crise qu’on accepte et la crise, c’est une aventure que l’on refuse. Tout dépend de la décision que vous prenez. Est-ce que la vie est là pour nous détruire ? Si c’est le cas, on va souffrir beaucoup. Ou, a contrario, est-ce que la vie est là pour nous forcer à évoluer, nous mettre dans des situations nouvelles qu’on doit apprendre à gérer, à découvrir, à explorer ? Cela nous force à trouver les outils pour sortir de la crise meilleurs que quand on y est entrés.

La réalité n’est pas simple à regarder en face…

La notion de courage est importante, mais la confiance est encore plus importante. Le courage, ça permet de dominer la peur, mais la peur est toujours là. Quand on accepte une crise, ça nous recentre sur nos ressources intérieures, notre créativité, notre performance, nos capacités de concentration, d’apprentissage, d’expérience, etc. Ce qui donne confiance, c’est le fait de découvrir qu’on a en soi tout ce qu’il faut pour réussir. L’être humain est un puits extraordinaire de ressources.

L’introspection, ce n’est pas forcément quelque chose de naturel…

On ne nous apprend jamais à communiquer avec nous-mêmes, à écouter un peu le silence à l’intérieur de soi. Qui on est, ce qu’on pense, ce qu’on ressent ? C’est pourtant vital d’apprendre à vivre à l’intérieur de soi et pas seulement vers l’extérieur. On est dans une société de la dispersion. Le confinement nous oblige à une expérience d’introspection. Et c’est quelque chose de nouveau pour certaines personnes. C’est déconcertant. Les gens qui ont peur d’être en contact avec eux-mêmes parce qu’ils ne supportent pas leurs émotions, leurs pensées, leurs idées, c’est un apprentissage à faire.

La Commission européenne appelle à une sortie coordonnée du confinement

L’assouplissement des mesures de confinement doit être fondé sur des preuves, graduel et coordonné entre les États membres, selon un document de la Commission européenne qu’Euractiv a pu consulter.

C’est important aussi de ne pas rompre le contact avec les autres, cela nous rassure d’exprimer nos émotions…

Il faut toujours communiquer. Parfois, on est confinés à plusieurs et le dialogue devient essentiel. On voit bien que les violences conjugales ont augmenté pendant le confinement. L’alcoolisme aussi. Il y a des tas de dérives parce qu’on ne supporte plus la proximité, le bruit, les attitudes et les comportements des gens qui sont confinés avec nous. Et dans ces cas-là, ce qui est très important, c’est d’échapper à l’habitude de critiquer, de faire des reproches, de parler de l’autre. Quand vous parlez de l’autre, c’est agressif. Alors que quand vous parlez de ce que vous ressentez vous-même face aux comportements de l’autre, ce n’est pas contestable.

Vous avez vécu ces situations lors de vos expéditions ?

Tout à fait, avec Brian Jones lors du tour du monde en ballon. On avait mis au point un code d’honneur qui nous a permis de vivre en parfaite harmonie pendant 20 jours de vol sans escale. Ce code, c’était de dire : « Je me sens inconfortable dans cette situation. » Ce qui voulait dire : « Tu me fais royalement… » C’était dit d’une manière différente. Et dès que l’un de nous utilisait ce code, le dialogue s’installait et cela désamorçait tous les problèmes.

Cette période confinement n’est donc pas du temps perdu ?

Cela peut être de l’argent perdu, des postes de travail perdus. Cela peut être des conflits, des ruptures personnelles et des choses plus douloureuses encore, mais ce n’est pas du temps perdu. On découvre une situation nouvelle, avec des outils à acquérir. Et l’un de ces outils, c’est la patience. Quelqu’un qui est impatient, il va peut-être apprendre à être patient. Quelqu’un qui a l’habitude de refuser toutes les situations qu’il n’aime pas, de se battre, de rouspéter, il doit apprendre l’acceptation. Accepter ce qu’on ne peut pas changer, ce n’est pas du fatalisme, c’est de la sagesse.

Le monde traverse une crise sans précédent. Sanitaire et économique. La question de l’après est essentielle ?

Absolument. Le pire serait de retourner à ce qu’on appelle « la normale » à la fin de la crise. Mais la normale, ce n’est pas ce qu’on avait avant. Au contraire, c’était anormal, fou, fragile, dangereux et polluant. Un monde complètement déstabilisé par un virus qui vient de l’autre bout de la planète parce qu’on est trop interconnectés, parce qu’on a perdu notre liberté, qu’on est dépendants de choses qui sont extérieures à nous-mêmes et à notre société. Donc, revenir à la normale serait plutôt revenir à la raison. C’est-à-dire développer l’économie en protégeant l’environnement parce qu’il faut vraiment voir les choses en face. Ce n’est pas du tout incompatible.

Aujourd’hui, si on veut développer l’économie, ce n’est pas en revenant à de vieux schémas industriels et énergétiques polluants. Et même si ça marchera encore pendant quelques années, à long terme, ça ne marchera plus et cela créera encore beaucoup plus de dégâts sociaux, de pollution, de maladies et de chômage.

Donc il faudrait, selon vous, construire un monde différent ?

Il faut construire un monde où les investissements et les soutiens financiers sont utilisés pour moderniser les infrastructures, rénover les bâtiments, développer des sources d’énergies renouvelables, rénover les processus industriels, utiliser les déchets comme des ressources, leur donner une deuxième vie ou pour en faire de l’énergie. Tous ces grands principes d’économie circulaire, de technologies propres et d’énergies renouvelables peuvent enfin arriver à disposition de tout le monde. Si on fait cela, c’est le marché industriel du siècle. On va faire beaucoup plus de profits, de création d’emplois en changeant qu’en revenant à ce qu’on avait avant.

Le modèle économique est obsolète, selon vous, et la crise est venue finalement le confirmer ?

La crise est d’abord venue du non-respect qu’on a des animaux. On entasse des bêtes sauvages dans des marchés populaires en les maltraitant. C’est ignoble. Quand on voit ce que certaines populations font aux animaux… Cette proximité entre l’homme et les animaux sauvages fait passer les virus. Cette pandémie est presque symboliquement une vengeance de la faune sauvage.

Cette crise a fait s’écrouler l’économie ancienne et on débloque au niveau de tous les pays des milliards d’euros et de dollars pour la relancer. Si on utilise cet argent pour reconstruire ce que l’on avait avant, alors il sera perdu. Si on l’utilise pour reconstruire quelque chose de nouveau, la crise aura été utile. Il faut qu’on ressorte plus forts et meilleurs.

Vous plaidez pour un « green deal » comme stratégie de croissance, en disant qu’il est plus rentable économiquement et humainement de protéger l’environnement que de le détruire…

Aujourd’hui, oui. Autrefois, ce n’était pas plus rentable parce que les technologies n’étaient pas assez développées. Mais désormais, dans la moitié de la planète, l’énergie solaire et éolienne est jusqu’à quatre fois moins chère que le gaz, le pétrole ou le charbon pour produire de l’électricité. La rénovation des bâtiments permet de consommer tellement moins d’énergie que les locataires ou les propriétaires voient leurs factures ou leurs charges baisser. C’est totalement rentable.

Et tous les nouveaux marchés industriels qui se préparent au niveau des déchets et des services, ces « smart cities » (villes intelligentes) où on digitalise la production d’énergies renouvelables, le stockage, le transport, la consommation, il n’y a quasiment plus de pertes. Autrefois, 50 à 75 % de l’énergie produite était gaspillée. Avec la fondation Solar Impulse, on a sélectionné 1 000 solutions technologiques mobiles pour protéger l’environnement de façon financièrement rentable. C’est vraiment des preuves que le « green deal » est quelque chose de possible, adéquat et nécessaire.

Lire la suite sur Ouest-France

Les compagnies aériennes vont-elles causer leur propre crash ?

Alors que se tient le salon de l’aéronautique Paris Air Forum, la question climatique est passée sous silence. Bertrand Piccard estime que les compagnies aériennes devraient devenir actrices du changement en compensant systématiquement leurs émissions, plutôt que  de risquer d’en être les victimes.

 

Subscribe to our newsletters

Subscribe
Contribuer