« Il faut relocaliser la production des médicaments essentiels au niveau européen », selon Véronique Guillotin

« En cas de conflit diplomatique ou face à un problème technique sur une chaîne de production, notre dépendance est un véritable problème. [...] Cela demande une coordination au niveau des pays, en favorisant cette relocalisation par une politique incitative et attractive », estime Véronique Guillotin sénatrice RDSE de Meurthe-et-Moselle, vice-présidente de la commission des Affaires sociales et membre de la commission des affaires européennes. [Cergios/Shutterstock]

Véronique Guillotin

Véronique Guillotin est sénatrice RDSE (Rassemblement Démocratique et Social Européen) de Meurthe-et-Moselle, vice-présidente de la commission des Affaires sociales et membre de la commission des affaires européennes. Également élue de la région Grand Est, elle exerce encore occasionnellement en tant que médecin généraliste. Elle s’est confiée sur la politique de santé publique à venir en vue des élections présidentielles, au cours d’un entretien avec EURACTIV France.

Que peut-on attendre de la rentrée politique du Sénat du point de vue sanitaire ?

On n’a pas toujours une grande visibilité très longue sur les textes examinés en séance. Nous devions reprendre le 15 septembre, mais finalement nous reprendrons le 8 septembre en commission car le gouvernement veut inscrire le projet de loi pour établir l’état d’urgence sanitaire en outre-mer. La séance publique aura lieu le lendemain.

Ensuite, le Sénat examinera la loi Matras (sur le numéro unique d’urgence, NDLR) le 15 septembre en commission, puis le 22 en séance publique.

Enfin, et ce sera le plus gros morceau, le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) sera examiné à partir du 3 novembre. Il inclura les propositions du Ségur de la Santé et leur application financière pour 2022.

La campagne électorale des présidentielles aura-t-elle un impact sur l’agenda du Sénat ?

Oui, l’année sera plus courte. Nous allons arrêter les débats en février à cause des élections. Durant cette prépériode, aucun débat n’aura lieu pour cause de campagne.

Selon vous, quelle place prendra la santé au sein de la campagne ?

Santé, sécurité et inégalités sociales seront au cœur du débat des présidentielles. Pour ma part, j’ai cosigné la proposition du référendum d’initiative partagée (Rip), qui émane de l’association Notre hôpital c’est vous. Elle propose un référendum sur l’hôpital public, et l’hôpital privé à but non lucratif, qui participe aux missions de service public. Ce sujet est mis sur la table et devra être pris en compte par les différents candidats. Ce Rip vient selon moi en complément du Ségur de la santé.

Celui-ci a apporté de bonnes choses, on ne peut pas dire que rien n’a été fait, notamment au niveau des revalorisations salariales des soignants. Mais elles ne sont pas exceptionnelles, elles ont juste rehaussé les salaires à la moyenne européenne. Le problème d’attractivité et de sous-investissement dans les hôpitaux publics persiste. Il est nécessaire d’aller plus loin dans la gouvernance et le soin. On manque de personnel au service du patient et, dans de nombreux territoires, on fait face à une désertification médicale. Tout ceci sera évoqué dans le PLFSS.

Des mesures sont-elles prévues pour « rattraper » les retards de diagnostics d’autres maladies, qui ont été reléguées au second plan pendant la pandémie ?

Ce retard ne sera pas totalement rattrapé. Ce qu’il faut désormais, c’est anticiper les prochaines crises sanitaires, prévoir les organisations, mieux coopérer avec les établissements privés. Mais les difficultés rencontrées à l’hôpital public limitent les marges de manœuvre. Mon fils, qui est médecin à l’hôpital, me dit souvent « On est exsangue ». Les conditions de travail sont difficiles. La crise a révélé le manque de moyens mais la réponse à la crise ne peut pas passer par une augmentation du nombre de lits en réanimation comme certains le réclament. Pour moi, c’est un mauvais plan. On doit surtout éviter les admissions des patients en réanimation, en vaccinant massivement et en appliquant les gestes barrières.

Quand on y réfléchit, on a mobilisé des chirurgiens pour s’occuper des patients touchés par la Covid-19, on a reporté des interventions et ça pose question. Certains hôpitaux privés ont été « au repos » pendant la crise. Il est nécessaire de mobiliser toutes les ressources et de mieux les coordonner.

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La crise a également révélé les problèmes de la prise en charge de la santé mentale. Selon les annonces d’Emmanuel Macron, les assises de la santé mentale auront lieu en septembre. Des mesures seront-elles adoptées à ce sujet, en particulier pour les soignants ?

Pour le moment, nous n’avons pas de visibilité parlementaire sur ce sujet, qui revient sans cesse dans les débats. Les soignants de ce secteur sont bien inclus dans le Ségur, mais il y a une carence de professionnels sur le territoire, ce qui retarde les prises en charge, dégrade les suivis et majore les risques de décompensation.

De plus, les patients rencontrent des difficultés d’accès aux soins, en partie à cause du non-remboursement des suivis psychologiques. Pendant la crise, ce sont les collectivités locales et les universités qui ont permis aux jeunes d’y avoir accès, notamment dans le Grand Est, via la télémédecine et en complétant les aides d’État. Je crois beaucoup à la télémédecine, elle est utile dans le cadre d’un parcours de soins, chez des patients qui ne sortent plus de chez eux. Elle ne doit pas remplacer le contact direct, mais permet de ne pas perdre certains patients de vue.

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En parlant de télémédecine, où en est-on du Ségur à ce niveau-là, notamment de la numérisation du système de santé ?

La crise sanitaire a permis une explosion des actes de télémédecine grâce aux évolutions réglementaires et législatives. Avant, le remboursement de ces consultations était hyper contraignant. J’ai le sentiment que c’est un moyen pour limiter la téléconsultation, mais la crise sanitaire a levé ce frein et je m’en réjouis. On a constaté une augmentation de cette pratique, sans pour autant remarquer des abus. Beaucoup de professionnels reconnaissent son utilité dans le cadre d’organisation pluriprofessionnelle que l’on retrouve dans les maisons de santé, les ESP (équipe de soins primaires) ou les CPTS (communauté professionnelle territoriale de santé) par exemple.

Le numéro unique d’identification et le dossier médical partagé (DMP) doivent également se déployer. Contrairement à l’Estonie par exemple, qui est éminemment numérisée, la France était en retard à ce sujet, la crise sanitaire a permis un rattrapage.

Cet outil va faciliter la vie de tout le monde. Pour les nouveaux patients, cela est assez simple, mais pour les anciens patients avec de gros dossiers, cela va être plus long en raison des difficultés rencontrées par les professionnels pour la saisie des données.

La numérisation doit aussi servir la recherche. Certains chercheurs réclament de pouvoir avoir accès aux données de santé, notamment pour les maladies rares, mais de façon sécurisée afin que les données des patients soient protégées. Leurs recherches seront beaucoup plus pertinentes s’ils peuvent travailler sur un plus grand nombre de patients. 

La crise sanitaire a révélé que la santé, et en particulier l’industrie pharmaceutique, est un enjeu stratégique national et européen crucial. Est-ce que cette prise de conscience va se traduire législativement ?

Il est vrai que l’innovation en matière de santé et l’accès aux soins sont imbriqués. Comme je l’ai évoqué dans un rapport publié en juin, la crise a été un accélérateur de l’innovation avec les vaccins, mais aussi révélatrice d’un recul de notre pays sur les accès aux médicaments innovants. La course au vaccin a été douloureuse pour la France. Nous avons des marges de manœuvre : intégrer la culture du risque, mieux accompagner nos start-ups afin de leur permettre de grandir sur notre territoire, investir plus massivement dans la recherche…

Nous sommes également confrontés à un problème inquiétant de dépendance en médicaments vis-à-vis de la Chine et de l’Inde. Les ruptures d’approvisionnement sont de plus en plus fréquentes. En cas de conflit diplomatique ou face à un problème technique sur une chaîne de production, notre dépendance est un véritable problème. Il faut relocaliser la production de certains médicaments essentiels en mettant les moyens au niveau européen. Cela demande une coordination au niveau des pays, en favorisant cette relocalisation par une politique incitative et attractive.

Autre problème, les médicaments matures, pour lesquels la recherche est finie, comme les antibiotiques ou la lévothyroxine (médicament traitant les problèmes de thyroïde, NDLR) pourraient se retrouver en rupture de stock. Pour permettre la production sur le territoire et la commercialisation de ces molécules, les entreprises doivent trouver un équilibre entre ces médicaments peu chers et des produits innovants qui rapportent plus.

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Avez-vous l’impression qu’avec la crise sanitaire, l’Union européenne a un rôle plus important à jouer au niveau de la santé publique ? Comment doit-il s’exercer selon vous ?

C’est assez partagé, la souveraineté nationale est importante mais je crois beaucoup à l’échelon européen. La santé devrait être plus intégrée à la politique européenne. L’UE est utile pour la gestion de crise, la relocalisation de l’industrie pharmaceutique et les coordinations transfrontalières.

Par exemple, dans ma région, voisine du Luxembourg, il serait bon de développer la coopération transfrontalière en matière de santé. Le Grand-Duché a pris conscience, pendant la crise sanitaire, de sa dépendance vis-à-vis des soignants français, avec le risque que cela comporte. Désormais, le Luxembourg a pris la décision de former plus de soignants, mais continue de recruter en nombre les soignants français. Je plaide pour un institut de formation de professionnels de santé de dimension transfrontalière, dans un état d’esprit gagnant-gagnant. Malheureusement, nous restons encore inaudibles, mais je ne désespère pas. Des avancées en matière de coopération avec le Luxembourg en cas de crise sont à saluer. Cette coopération pourrait aller plus loin et concerner les soins de proximité, afin de faciliter la vie quotidienne des habitants. Des expérimentations pourraient être réalisées via un GECT (groupement européen de coopération territoriale) comme une maison de santé transfrontalière dont l’attractivité salariale permettrait de faire rester nos soignants en France.

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