Les médicaments dans les marchés émergeants

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Les économies à croissance rapide telles la Chine et l’Inde pourraient fournir de nouveaux marchés lucratifs pour l’industrie pharmaceutique de l’Europe, cependant les nations émergeantes investissent fortement dans leurs propres secteurs pharmaceutiques et sont prêtes à défier la dominance occidentale sur le marché des soins de santé.

Le secteur pharmaceutique de l’Europe pense depuis longtemps au potentiel des marchés émergents, et de nouveaux accords de libre échange pourraient permettre d'augmenter les exportations vers les populations à croissance rapide où les gens vivent désormais plus longtemps et deviennent relativement plus riches.

Les fabricants européens de médicaments se tournent vers l’Asie pour des nouveaux marchés afin de vendre des produits existants mais aussi pour développer des médicaments soignant des maladies moins courantes dans le monde développé. Certaines estimations suggèrent que les pays émergents pourraient compter jusqu’à 25% des futurs revenus pharmaceutiques.

Toutefois, les secteurs pharmaceutiques et de biotechnologies autochtones dans les nations émergentes ont l’air prêts à renverser la situation. Non seulement elles tiennent à produire des médicaments pour leurs propres peuples, mais il semblerait que désormais les grands noms des futures innovations pharmaceutiques viendront de l’Asie.

Lorsque l’entreprise chinoise BGI est devenue le leader mondial dans le séquençage des gènes plus tôt cette année, cela n’a fait que confirmer ce que les analystes prévoyaient depuis un certain temps : les puissances mondiales émergentes sont en pole position dans le développement des médicaments et des diagnostiques du futur.

Les experts pensent que les infrastructures de recherche « à haut débit » seront la clé de l’innovation dans le secteur de la santé, en particulier en ce qui concerne les diagnostiques (et prévisions) des maladies et le développement de médicaments personnalisés.

Il y a dix ans, le séquençage de gènes était un processus lent et laborieux. A présent, avec l’aide des avancées technologiques et d’une armée de techniciens, les petits des hautes technologies pourront devancer les leaders du marché d’ici quelques années. Dans un monde où la taille compte, la Chine, l’Inde, la Brésil, la Russie, la Turquie et l’Indonésie ont la capacité de laisser l’Europe derrière eux.

En dépit du rythme rapide des progrès, une multitude d’obstacles persistent pour les économies du nouveau monde, notamment des systèmes éducatifs historiquement faibles, des déficits d’infrastructure, et la bataille en cours contre les médicaments de contrefaçon.

L’essor accéléré du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine (connus sous l’appellation des pays « BRIC ») est l’une des plus profondes séquelles de la crise financière. Les économies asiatiques ont émergé de la crise avec de forts taux de croissance, et, dans la plupart des cas, sans avoir dû secourir les institutions financières.

Alors que l’Europe gère les déficits, la riche Chine injecte de l’argent dans le renforcement de sa capacité de recherche.

L’Inde est déjà le plus grand producteur de médicaments génériques du monde, et elle cherche désormais aussi à asseoir son industrie basée sur la recherche. Un rapport de McKinsey, une société de consultance, explique que l’industrie pharmaceutique de l’Inde va quadrupler d’ici 2020,  et qu’elle « se dirige vers le niveau supérieur ».

Les pays du BRIC investissent dans l’innovation et ils ont la démographie de leur côté – une force de travail jeune avec un intérêt pour la science et la technologie. Même les penseurs européens s’attendent à ce que l’Inde et la Chine aient dépassé l’Europe dans la R&D d’ici 2025. Les jours de la dépendance de l’Asie aux produits de basse technologie et de bas coûts semblent être comptés, les pays du BRIC grimpant dans la chaîne de l’innovation.

La force dans les secteurs des médicaments – alimentée par l’innovation dans les biosciences et les industries pharmaceutiques – est fréquemment perçue comme un indice sur le niveau de l’économie. C’est l’industrie caractéristique de l’économie de la connaissance.

L’industrie du médicament se tourne vers l’Asie

La combinaison de coûts moindres et de standards en hausse, accompagnée du besoin d’être sur le seuil des marchés émergents, a poussé plusieurs entreprises pharmaceutiques mondiales à ouvrir des usines de recherche et de fabrication en Asie.

L’entreprise pharmaceutique MSD a investi 120 millions d’euros dans une usine de médicaments dans la province de Zhejiang, en Chine et GSK a joint ses forces à la plus grande usine de médicaments de la Corée, tandis qu’AstraZeneca a étendu sa présence en Asie. L’Asie promet de la croissance dans un moment où les marchés européens sont en baisse, alors que les gouvernements cherchent à réduire leurs factures médicales.

En plus du marketing et de la distribution, la R&D a également délaissé l’Europe. Au cours des cinq années précédentes, moins de 40% des patients inscrits pour participer à d’importants essais cliniques examinés par l’Agence européenne des médicaments étaient européens. L’Inde, le Vietnam et l’Indonésie sont quelques uns des pays vers lesquels les essais cliniques ont été externalisés.

Lorsque la pandémie de grippe H1N1 s’est déclarée en 2009, les grands noms des sociétés pharmaceutiques européennes et américaines ont entrepris de développer un vaccin et de l’amener sur le marché aussi rapidement que possible. Toutefois, ce fut une entreprise chinoise, Sinovac, qui fut la première à annoncer un vaccin à dose unique.

Tous les signes indiquent un rôle croissant pour les économies émergentes dans le secteur pharmaceutique, même si les entreprises européennes peuvent encore espérer que la taille totale du marché s’accroîtra considérablement dans la mesure où les consommateurs asiatiques s’enrichissent.

Les accords de commerce peuvent-ils stimuler les exportations de médicaments ?

Les Accords de libre échange actuellement en cours de négociations entre l’UE et la Corée du Sud, l’Inde et les pays du Mercosur pourraient stimuler les exportations pour le secteur pharmaceutique européen.

Les accords, qui sont tous à différentes étapes de la négociation, devraient également inclure des lois plus strictes sur la propriété intellectuelle, ce qui pourrait aider à protéger les entreprises occidentales des imitateurs locaux.

Les marchés émergents doivent encore rattraper leur retard

La protection de la propriété intellectuelle n’est qu’un des domaines pour lesquels des pays comme l’Inde et la Chine travaillent à l’amélioration de la mise en oeuvre. Les deux pays sont d’importantes sources de médicaments de contrefaçon -  un phénomène qui fait du tort aux entreprises locales basées sur la recherche autant qu’il entrave les exportations européennes.

Il y a une génération, la Chine avait à peine entamé sa politique de réforme et d’ouverture, qui l’a lancée dans son actuelle croissance rapide. Il n’est pas surprenant que les standards des écoles, des universités, des usines et des laboratoires soient inégaux. Certaines nouvelles universités, dans les villes de « niveau 1 » sur la côte Est de la Chine, sont de très haut niveau, mais beaucoup d’autres semblent ne pas avoir été touchées par le boom économique. De manière similaire, l’Inde et le Brésil ont d’énormes populations paupérisées.

L’arrivée des pays BRIC en haut de l’échelle des industries de la connaissance – comme les secteurs pharmaceutiques et biotechnologiques – forcent une révision de ce que signifie être un pays « développé » ou « en développement ».

L’UE et les Etats-Unis cherchent à redéfinir la notion de pays en développement. Certains affirment qu’il devrait y avoir un certain nombre de catégories reflétant les diverses étapes du développement, séparant ainsi la Chine et le Brésil de la Côte d’Ivoire et du Soudan.

Lors du Sommet européen des affaires à Bruxelles, le représentant américain du commerce a qualifié la Chine d' « économie émergente avancée », tandis que Karel De Gucht, chef du commerce de l’UE, a dit que la Chine et le Brésil n'étaient pas dans le même bateau que les nations pauvres africaines.

L’ambassadeur de la Chine auprès de l’UE, Song Zhe, a déclaré que la Chine demeurait « un pays en développement en pleine ascension », avec des déficits dans sa capacité scientifique et d’innovation.

Pour les hommes politiques occidentaux, des questions difficiles commencent à émerger, telles que, par exemple, l'ampleur de l’aide que recevront les pouvoirs économiques émergents en l’Europe, étant donné qu’ils creusent déjà dans la part de marché. Les Européens vont-ils toujours aider leurs concurrents lorsque ceux-ci jonglent entre investir dans l’innovation et sortir les personnes de la pauvreté ? La concurrence croissante dans l’industrie des médicaments de grande valeur pourrait permettre d'illustrer la manière dont le monde change.

Jack Radisch de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) explique que plus de choses devraient être entreprises pour lutter contre les maladies infectieuses dans les pays en développement, mais que l’industrie doit être assurée d’un retour sur leurs investissements.

« Les pays au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) comptent pour environ 80% des dépenses brutes dans la recherche et le développement au niveau mondial, cependant leurs résultats collectifs de recherche sur la santé n’ont pas produit de nouveaux médicaments pour la plupart des maladies infectieuses qui affligent les pays en développement. Le développement et la distribution de médicaments pour de telles maladies sont face à d’importants défis, dont le coût, la sécurité, la stabilité, la formulation et la résistance. De faibles retours sur investissements, combinés à des risques importants pour le développement découragent les entreprises de s’engager dans ce genre de recherche », a-t-il expliqué.

M. Radish a dit que seuls 10% de la recherche mondiale sur la santé étaient consacrés aux conditions qui comptent pour 90% de la charge globale de la morbidité.

Toutefois, les économies émergentes sont toujours perçues comme étant la meilleure option pour la future croissance des sociétés pharmaceutiques.

« 85% de la population mondiale vit au sein des marchés émergents, et durant les cinq dernières années, toute la croissance économique réelle est venue de ces marchés », a dit Patrick Keohane, vice-président pour la R&D Asie-Pacifique chez AstraZeneca, à Nature.

Le défi sera d’ajuster le modèle d’activité traditionnel afin de prendre en compte le fait que la population asiatique, bien que très importante, est principalement pauvre, déclare Sandy Macrae, vice-présidente senior pour la R&D Asie-Pacifique, Japon et marchés émergents chez GlaxoSmithKline.

« Vous devez être conscient de la pyramide des richesses et du fait que, bien qu’il y ait beaucoup de personnes au sommet de cette pyramide pouvant se permettre les médicaments disponibles aux Etats-Unis ou en Europe, il y en bien davantage qui ne survivent qu’avec beaucoup moins d’argent », dit-elle.

Stefan Oschmann, président pour les marchés émergents chez MSD a déclaré que la stratégie à long terme de la société était d’accroître sa présence géographique dans les marchés émergents. « Nous nous attendons à ce que les ventes de ces marchés soient un facteur clé contribuant à notre croissance et performance futures. Dans la poursuite de cette croissance, nous nous efforçons d'accroître notre présence sur les marchés émergents en cherchant activement des collaborations locales », a-t-il expliqué.

Tido von Schoen-Angerer, directeur exécutif de Médecins Sans Frontières a averti que les Accords de libre échange entre l’UE et l’Inde allaient entraver l’accès aux médicaments génériques bon marché pour les personnes les plus pauvres.

Une étude de la Commission européenne a démontré que les marchés émergents ont mieux tenu le coup face à la crise financière que les pays européens, et suggère que ceux-ci vont rester une source de croissance globale dans un futur proche.

« Les éléments fondamentaux des économies émergentes suggèrent que la plupart de ces pays ont le potentiel de générer une croissance importante et viable sur le long terme, donc le passage du lieu de la croissance mondiale des économies avancées aux économies de marché émergentes (EMEs) devrait se poursuivre », peut-on lire dans cette étude.

Bengt-Åke Lundvall, professeur d’économie à l’Université d’Aalborg, qui a travaillé sur les politiques d’innovation dans plusieurs pays dont la Chine, a averti que l’Europe pourrait tirer des leçons de l’approche chinoise envers l’élaboration des politiques.

Selon M. Lundvall, une des grandes faiblesses du projet de l’UE « Union pour l’innovation » est que celui-ci utilise une approche générale au lieu de présenter différentes politiques convenant aux secteurs individuels et aux régions. M. Lundvall pense que la nouvelle stratégie n’est pas aussi bien concentrée que le plan d’une validité de 15 ans présenté par Pekin il y a quatre ans, qui a été élaboré sur une période de trois ans pendant le mandat du premier ministre Wen Jiabao.

  • Sept. 2008: Le « European Business and Technology Centre » ouvre en Inde afin d’aider les entreprises de l’UE à entrer dans les principales villes indiennes.
  • 12 déc. 2008: Les dirigeants de l’UE approuvent le « Small Businnes Act », qui inclut des encouragements pour que les entreprises européennes s’introduisent dans les marchés émergeants.
  • Sept. 2009: L’European Task Force publie le document « The World in 2025 », qui prédit que la Chine et l’Inde seront les leaders mondiaux dans la R&D dans les 15 années à venir.
  • Jan. 2010: L’UE révèle des plans concernant des centres de conseil aux entreprises en Chine, en Inde, en Thaïlande, en Russie et au Brésil eentre autres.
  • July 2010: La Commission européenne dévoile une nouvelle stratégie pour encourager les entreprises à « s’internationaliser » et profiter des marchés à croissance rapide à l’Est.
  • 6 oct. 2010: L’UE lance la stratégie « Union pour l’innovation ».
  • 28 oct. 2010: La Commission européenne publie une nouvelle politique industrielle.
  • Déc. 2010: Le centre de l’UE pour les PME ouvre à Pékin.
  • 2011-2012: Les entreprises européennes soutiennent l’ouverture de bureaux dans les marches émergeants clés.

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