« Cette crise choque notre rapport consumériste à la mobilité », selon Mathieu Flonneau

Les passagers d'un vol low cost Ryanair à l'aéroport de Gdansk, en Pologne (2015). [Shutterstock]

Pour Mathieu Flonneau, la crise sanitaire révèle les graves distorsions de notre rapport à la mobilité – un appétit jamais repu qui nous a conduit à tous les excès. Un article de notre partenaire, la Tribune.

Mathieu Flonneau est maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne et président de l’association T²M (Mobilities and Materialities Annual Conference 2019). Il est aussi co-auteur de Choc de Mobilités (Editions Descartes et Cie, 2016).

Dans le moment inédit que nous rencontrons aujourd’hui où une pandémie nous contraint au confinement, l’Histoire peut-elle nous éclairer sur notre rapport à cette mobilité aujourd’hui complètement empêchée ?

Convoquer l’Histoire n’est malheureusement pas le plus pertinent pour tenter d’éclairer ce que nous vivons aujourd’hui tant cet épisode est inédit. C’est la première fois dans l’Histoire, hors période de guerre bien sûr, que la mobilité est empêchée à ce point, et c’est d’autant plus remarquable au vu des potentialités existantes en matière de mobilité. Nous n’avons pas d’exemples à la configuration comparable. En revanche, la littérature dystopique, elle, nous donne matière à réfléchir notamment sur les horizons d’attentes qui ont façonné les besoins de notre société contemporaine. Déjà, en 1968, un an avant la révélation symbolique par l’arrivée de l’homme sur la Lune, dans 2001, l’odyssée de l’espace, Stanley Kubrick illustrait cette société qui espérait trouver son salut à travers l’accélération : plus loin plus vite, vers une immobilité sublime… Cette accélération folle a fini par se confronter à la réalité du monde réel, celle d’une dimension limitée par des contraintes d’espace et de temporalité. La crise du coronavirus nous met face à cette distorsion de notre rapport à la mobilité, et y mettra probablement fin d’ailleurs pour ce qui n’est pas essentiel…

« Y mettre fin », c’est-à-dire ?

Ce que j’observe c’est que dans un contexte où la société contemporaine a décuplé ses « besoins » de mobilité, nous commencions à percevoir ces décalages sans jamais en payer le prix réel. Le prix de ses excès notamment. Je prendrai l’exemple absurde récent de ces avions qui ont volé à vide pour préserver les créneaux dans les aéroports. Je prends également l’exemple de l’industrie automobile qui a fondé son modèle sur une configuration complexe et éclatée à travers le monde. Demain est-ce que cela aura encore un sens de fabriquer en Chine une voiture qui sera vendue en Europe ? Nous allons probablement faire l’examen de toutes ces incohérences, et il y aura probablement de la destruction, de la sélection, des éliminations. Par exemple, le modèle du transport aérien low cost qui est littéralement hors-sol a probablement touché ses limites.

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Le rapport à la mobilité, c’est aussi un comportement individuel. Le président de la République a pointé ceux qui se baladaient dans les parcs dimanche alors que la règle était de limiter ses déplacements…

Le détour par la science-fiction est là aussi éloquent… Le film « Into the Wild » (2008) faisait la promotion d’un survivalisme universel, mais également individuel. Mais notre société s’inscrit aujourd’hui dans une démarche collective. Le discours du président de la République est un véritable tournant, peut-être temporaire, dans le retour de l’État stratège et planificateur comme à l’époque soviétique. Je convoque ici le film Snowpiercer, ce train qui traverse la planète à l’époque glaciaire, mais au prix d’une guerre sociale très dure.

Finalement, la pénurie alimentaire peut se réguler par le prix, la mobilité, elle, ne peut pas être régulée autrement que par la contrainte et la coercition ?

Nous le verrons bien, mais ce n’est sans doute pas possible au-delà de quinze jours, un mois ou plus… Les seuls moments de l’histoire où la mobilité a été empêchée, c’était par la guerre. Bien entendu, la crise du coronavirus va conduire notre société à interroger la coordination des comportements individuels limités à nos chambres. Elle va nous obliger à une forme d’introspection quasi pascalienne dans notre rapport à la mobilité.

C’est donc notre rapport à la mobilité qui pourrait être impacté par la crise du coronavirus ?

Observons comment une société libérale comme le Royaume-Uni a réagi au risque de pandémie. Elle a voulu mettre en place l’immunité collective, une approche très darwiniste du sacrifice acceptable. Cette approche n’est pas possible dans la société française qui est tout à fait prête, au contraire, à remettre en cause des principes libéraux pour instaurer des règles plus coercitives et de régulation. Faudra-t-il par exemple justifier le choix de moyens de mobilité carboné et individuel alors que l’histoire de la vie privée nous apprend que la mobilité a permis cet accroissement de cette vie individuelle ? Mais il faut éviter de tomber dans les excès de la collapsologie qui nous annonçait les pires remèdes pour en finir avec les effets de ces distorsions. La crise du coronavirus est avant tout un choc de responsabilité dans notre rapport consumériste à la mobilité. Elle va nous aider à être plus responsables.

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