Des étudiants s’attaquent à la surconsommation d’alcool

Le réseau des étudiants Erasmus mène une campagne pour une consommation responsable d’alcool. Soutenue par le fabricant de spiritueux Pernod Ricard, la mobilisation tente de répondre à la pratique du « binge drinking ».

La surconsommation d’alcool chez les jeunes européens inquiète les institutions européennes et les États membres.

Dans des pays comme le Royaume-Uni, de nouveaux phénomènes sont apparus comme la « saoulorexie », selon lequel les jeunes préfèrent manger moins pour « économiser » des calories pour leur consommation d’alcool.

Une étude publiée en août révèle que 43 % des hommes et 35 % des femmes britanniques entre 18 et 24 ans choisissent de sauter des repas pour boire plus.

>> Lire : La «saoulorexie» fait des ravages au Royaume-Uni

Le projet Lifestyle in Mobility [mode de vie durant les séjours de mobilité], un programme de recherche financé par la Fondation européenne pour la recherche sur l’alcool (ERAB), montre que durant leurs études à l’étranger, de nombreux étudiants se mettent en danger avec une consommation d’alcool excessive.

Étant loin de chez eux, les étudiants Erasmus sociabilisent de manière plus fréquente. Durant ces fameuses fêtes, certains d’entre eux consomment de très grandes quantités d’alcool bas de gamme, notamment à cause de leurs ressources financières limitées.

Afin de mettre un terme à cette tendance, l’association des étudiants Erasmus s’est alliée au fabricant Pernod Ricard pour sensibiliser sur et prévenir la consommation excessive d’alcool.

Responsible Party

« Responsible Party » (soirée responsable) est l’engagement pris par Pernod Ricard en tant que membre du Forum alcool et santé de la Commission européenne, qui rassemble une variété de parties prenantes dans le but de réduire les dommages liés à l’alcool.

Le programme est mis en œuvre par le Réseau des étudiants Erasmus (Erasmus Student Network, ESN) et a pour objectif d’informer les étudiants sur les effets néfastes de la surconsommation d’alcool lors de soirées. L’ESN est un réseau d’environ 550 membres couvrant environ 1 000 campus locaux dans 40 pays différents.

Lors d’un événement EURACTIV le 24 janvier, la présidente de l’ESN, Sabi Sabuni, a souligné qu’Erasmus ne devait pas être seulement perçu d’un point de vue académique, mais aussi comme une expérience de vie.

« Nous avons la grande responsabilité de connecter les étudiants avec les locaux, d’être capables de créer certains liens et de créer des amitiés avec les étudiants Erasmus également », a-t-elle déclaré aux participants lors de l’événement sponsorisé par Pernod Ricard. « Pouvoir les aider et les soutenir dans ce développement personnel qu’est une expérience Erasmus est extrêmement important pour nous. »

Faisant référence à la campagne « Responsible Party », elle a souligné qu’elle se basait sur les piliers fondateurs de l’organisation, qui sont l’éducation entre pairs et le soutien. Ces sept dernières années, la campagne a réussi à atteindre plus de 300 000 étudiants.

Sabi Sabuni a expliqué que le programme impliquait l’envoi d’ambassadeur dans des soirées étudiantes pour fournir des informations sur l’abus d’alcool, fournir de l’eau et de la nourriture, et si besoin, pour aider à rentrer chez soi en toute sécurité. « Ils font ça de manière amusante, ils ne pointent personne du doigt en disant ‘non, toi, tu ne devrais pas boire une deuxième ou troisième bière’, mais ils interrogent et discutent avec les étudiants », a-t-elle déclaré, ajoutant qu’il était important de s’assurer que les étudiants Erasmus mangent, boivent de l’eau et grignotent tout en buvant.

« Nous avons différentes activités telles que des photomatons, des messages disant ‘bourrés aux pâtes’, puisque nous voulons qu’ils se souviennent de ça le lendemain. Nous voulons qu’ils gardent ça en tête, nous ne voulons pas gâcher leur expérience à l’étranger », a expliqué Sabi Sabuni.

Avec alcool la fête est plus folle ?

Martine Reicherts, directrice générale de la DG éducation et culture à la Commission européenne, a rappelé que le programme Erasmus célébrait son 30ème anniversaire cette année. Elle s’est demandée pourquoi les fêtes étaient si souvent associées à l’alcool. « Est-ce si nécessaire d’être saoul chaque fois que nous fêtons quelque chose ? », a-t-elle demandé à l’assemblée.

« Je suis la première à apprécier un verre ou même deux, de quoi que ce soit. Mais je pense que ce qui est important aujourd’hui est réellement de savoir à quel point je me sens responsable ? Comment je me comporte ? », a-t-elle fait remarquer, dénonçant l’approche paternaliste souvent utilisée à l’égard de la consommation d’alcool des jeunes.

Pour Martine Reicherts, la responsabilité de chacun est primordiale. « Vous êtes responsable de votre vie. Vous êtes étudiants Erasmus. Quel exemple êtes-vous prêt à donner à tous vos amis ? Je pense que c’est ça la question », a-t-elle ajouté, affirmant qu’une consommation modérée était la clé.

« Bon vieux temps » au Berlaymont

La responsable européenne a également parlé du « bon vieux temps » à la Commission, quand lors des réunions officielles de cabinet, tout le monde buvait du vin. « Ils commençaient par un apéritif, puis un peu de vin, un cigare et enfin un Brandy. Et tout cela était acceptable », a-t-elle raconté, avant de reconnaitre que ces comportements ne seraient plus acceptés de nos jours.

Xavier Prats Monné, directeur général de la DG santé et sécurité alimentaire à la Commission, a quant à lui salué la campagne « Responsible Party », assurant qu’il était très important d’influencer le comportement des jeunes. « Ainsi, l’idée d’un groupe d’étudiants qui conseillent à d’autres d’éviter de sombrer dans l’inconscience avec l’alcool est bonne », a-t-il commenté, rappelant que le projet était efficace puisqu’il avait atteint plus de 300 000 personnes.

Ce qu’il manque, a-t-il souligné, est une transition d’un bon projet à un « impact systémique ». Selon lui, 300 000 étudiants est un chiffre important, mais pas tellement lorsqu’il est comparé au problème. « Nous devons et pouvons parvenir à un point où le binge drinking est socialement aussi inacceptable que la conduite en état d’ivresse », a-t-il déclaré. L’alcool au volant était encore socialement acceptable dans certains pays il y a quelques années, a-t-il fait remarquer.

« Pour de nombreux systèmes juridiques, surtout dans le sud de l’Europe, quand vous étiez saouls, c’était moins grave d’avoir un accident et de potentiellement tuer quelqu’un. Nous devons faire en sorte que le binge drinking ne soit pas une source de fierté chez les jeunes », a insisté Xavier Prats Monné.

Sensibiliser plus de jeunes

Pour Alexandre Ricard, PDG de Pernod Ricard, la campagne « Responsible Party » a eu des résultats positifs. « Elle est efficace en termes de sensibilisation à la surconsommation d’alcool et elle est très appréciée au sein du réseau », a-t-il déclaré lors de l’événement.

Selon lui, le défi est désormais de l’amplifier grâce aux médias numériques au-delà de l’ESN pour qu’elle atteigne plus de jeunes.

Alexandre Ricard a expliqué que la consommation responsable d’alcool était une valeur fondamentale inhérente à l’entreprise depuis bien longtemps. « Nous nous concentrons sur une approche à long terme de notre entreprise », a-t-il souligné. « La première fête à laquelle j’ai assisté était avec mes amis et mes parents et j’ai compris ce que voulait dire une soirée responsable, s’amuser sans boire trop », a-t-il déclaré, ajoutant que les consommateurs, les parents, le système éducatif et les autorités avaient tous un rôle à jouer.

L’eau est la clé

Plusieurs volontaires de l’ESN sont intervenus lors de l’événement pour décrire leur expérience de campagne à des soirées Erasmus.

En Pologne par exemple, ils se sont assurés que les étudiants avaient bien accès à de l’eau durant les soirées. « En Pologne, si vous allez à une soirée, l’eau est plus chère que la bière. Donc que faites-vous ? Vous achetez une bière », a expliqué l’activiste polonaise Kasia Gerlée, ajoutant que personne ne pense aux effets positifs de l’eau lors de consommation d’alcool à une fête.

« L’objectif est de changer certains comportements durant les soirées. Car si je sais que je peux avoir une bouteille d’eau gratuite, je la prendrai. Si je sais que je peux manger quelque chose et me sentir mieux et plus profiter de ma soirée, je le ferai », a-t-elle conclu.

« De mon point de vue libéral, je ne pense pas que des règles strictes seront suffisantes pour résoudre les problèmes liés à l’alcool », a commenté Martina Dlabajova, eurodéputée du groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ALDE). « Nous avons besoin de règles, mais nous ne devrions pas tout interdire, au contraire, nous devons apprendre aux gens à être responsable dans les soirées et face à la consommation d’alcool. Les règles ne fonctionneront pas si les jeunes ne comprennent pas le sens de la responsabilité », a-t-elle ajouté.

La stratégie de l’UE sur l’alcool, lancée en 2006, vise à aider les gouvernements nationaux et d’autres parties prenantes à coordonner leurs actions en vue de réduire les dommages liés à la consommation d’alcool dans l’UE.

Cette stratégie n’impose toutefois aucune législation concrète aux États membres à ce stade et se fonde plutôt sur la coordination de la politique et sur des échanges de bonnes pratiques entre les pays.

Pour ce faire, ce document a lancé en 2007 un forum « Alcool et santé » dans lequel les organisations membres, publiques ou privées, sont invitées à débattre, à comparer des approches et à prendre des mesures pour lutter contre les dommages liés à l’alcool. La consommation nocive et dangereuse d’alcool nuit fortement à la santé publique et augmente les dépenses liées aux soins de santé, à l’assurance maladie, à l’application de la loi, à l’ordre public ainsi qu’aux lieux de travail.

La consommation excessive d’alcool a également un impact négatif sur le travail et la productivité, l’UE souhaite donc promouvoir des initiatives au sein des espaces de travail.

Des parties prenantes, telles que des organisations commerciales et des syndicats, assument une responsabilité particulière à cet égard, selon la Commission.

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