La chloroquine, remède miracle au coronavirus ou mirage ?

[EPA-EFE/HOTLI SIMANJUNTAK]

Alors que la pandémie de coronavirus se propage à travers le monde, certains vantent les vertus curatives de la controversée hydroxychloroquine — mais les preuves scientifiques sont pour l’instant bien maigres. Un article de notre partenaire, le Journal de l’environnement.

Lundi 23 mars au matin, ils étaient des centaines à faire la queue devant l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection de Marseille, désormais bastion français du traitement à la chloroquine. Si la chloroquine est utilisée comme antipaludéen depuis 1947, sa forme hydroxylée (hydroxychloroquine), indiquée contre la polyarthrite rhumatoïde et le lupus érythémateux disséminé, aurait en effet une activité contre le virus.

C’est du moins ce qu’ont affirmé en premier des chercheurs chinois en février. Or du côté chinois, les seuls résultats publiés à ce jour ne montrent qu’une efficacité in vitro. Des essais ont bien été menés sur des patients, comme l’affirment plusieurs d’entre eux en février dans BioScience Trends, mais les résultats demeurent inaccessibles, non publiés.

 « Fin de partie » pour le COVID-19 ?

S’il est sceptique quant à l’impact sanitaire du Covid-19, qu’il a qualifié de « grippette », le microbiologiste marseillais Didier Raoult s’est érigé en défenseur de l’hydroxychloroquine, médicament qu’il a déjà utilisé avec succès contre d’autres virus. Dans une vidéo diffusée le 25 février, il annonce une « fin de partie » pour le virus, sur la base de la communication chinoise dans BioScience Trends.

Didier Raoult est loin d’être un outsider : directeur de l’IHU Méditerranée Infection, c’est même un très éminent infectiologue, Grand prix de l’INSERM en 2010, connu pour sa plantureuse liste de publications (1 803 publications pour « Raoult, Didier [Author] » sur la base PubMed, le 23 mars). Il est aussi réputé, dans le milieu scientifique, pour son caractère bien trempé et son franc-parler, ce qui lui vaut certes quelques inimitiés professionnelles… mais désormais une notoriété qui grimpe en flèche, dans un pays aussi féru de héros solitaires que méfiant envers ses autorités sanitaires.

En toile de fond de sa critique, la stratégie française du confinement généralisé. Didier Raoult défend une approche de dépistage beaucoup plus large (alors que les tests font largement défaut en France), suivi d’un traitement des personnes infectées. Ce qui, au-delà du bien-fondé de la stratégie, trouve aisément écho chez des citoyens hérissés par l’idée du confinement, ressenti comme un pis-aller lié à l’insuffisante préparation de la France face à la pandémie. Ce que pointent aussi de très nombreux médecins, qui dénoncent le faible nombre de tests pratiqués.

Membre du Conseil scientifique chargé de conseiller le gouvernement sur la stratégie de lutte contre le Covid-19, Didier Raoult a frappé encore plus fort, en rendant publics, dans une vidéo publiée lundi 16 mars, les résultats d’un essai de traitement par l’hydroxychloroquine mené dans son IHU. Désormais publiés dans l’International Journal of Antimicrobial Agents, ces résultats circulent largement sur les réseaux sociaux.

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Une étude déjà très critiquée

Menés sur 26 patients traités, soit par l’hydroxychloroquine seule, soit en combinaison avec l’antibiotique azithromycine, l’étude montre une disparition du virus chez 75 % des patients au bout de six jours. Dans le groupe de patients contrôle, non traités par ces médicaments, le virus subsiste chez 90 % d’entre eux au terme de ce délai.

Malgré ces résultats spectaculaires, l’étude recèle de nombreuses failles, décelées ici, ici ou là. Exemple, les patients traités par l’hydroxychloroquine ont été pris en charge à l’IHU de Marseille, alors que ceux du groupe contrôle étaient hospitalisés dans d’autres hôpitaux (Nice et Avignon). Ce qui pourrait fortement biaiser la comparaison, les méthodes pour tester la charge virale des malades n’étant pas forcément la même d’un centre à l’autre.

De plus, 6 des 26 patients traités ont été retirés de l’essai, et donc de l’analyse. Parmi eux, trois ont été transférés en soins intensifs, deux ont arrêté le traitement ou quitté l’hôpital avant la fin du suivi, et l’un est décédé. Autre faille, les résultats des patients du groupe traité sont le plus souvent indiqués de manière quantitative (avec une mesure chiffrée de charge virale), alors que ceux du groupe contrôle le sont généralement de façon qualitative (« positif/négatif »). Et pour certains patients négatifs un jour, la charge virale rebondit le lendemain, jetant un doute sur la fiabilité des tests.

Un test à plus large échelle

Malgré les nombreuses faiblesses de l’étude, l’engouement pour l’hydroxychloroquine est désormais lancé, alimentant sur la Toile l’idée d’un complot de l’industrie pharmaceutique contre l’utilisation de ce médicament peu cher, car générique. Dimanche 22 mars, le patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau, a appelé à sa généralisation. Autre défenseur, le maire de Nice, Christian Estrosi, a lui-même été guéri du Covid-19 après une cure du traitement raoultien.

L’affaire a rebondi outre-Atlantique grâce à un tweet de Donald Trump publié samedi 21 mars : le président américain estime que l’hydroxychloroquine et l’azithromycine, prises ensemble, « pourraient être l’un des plus grands “game changers” de l’histoire de la médecine ». L’hydroxychloroquine est en effet l’une des pistes explorées par la Food and Drug Administration (FDA), et fait l’objet d’essais cliniques, au même titre que d’autres molécules déjà commercialisées, a-t-elle annoncé jeudi 19 mars.

Face à la pression croissante, l’INSERM [i] a lui-même confirmé dimanche 22 mars que l’hydroxychloroquine serait l’un des traitements testés dans l’essai européen Discovery qu’il coordonne, portant sur 3 200 patients, dont 800 en France. Outre un groupe contrôle (soins standards), l’essai comptera quatre groupes, traités avec quatre stratégies médicamenteuses différentes, dont l’hydroxychloroquine. Initialement non retenue par le comité scientifique du consortium REACTing, qui conduit l’essai, elle y a finalement été incluse après intervention du ministre de la Santé Olivier Véran.

De faux espoirs de guérison ?

Interrogée lundi 23 mars au journal télévisé de France 2, la cheffe du service des maladies infectieuses de l’hôpital Saint-Antoine (Paris), Karine Lacombe, s’est dite « absolument écœurée par ce qui se passe, sur la base d’un essai absolument contestable sur le plan scientifique et qui ne montre absolument rien ». « On expose les gens à un faux espoir de guérison, pour une maladie dont on sait que dans 80 % des cas, au bout de quelques jours, il n’y a plus de virus et on guérit spontanément », ajoute-t-elle.

Même si l’hydroxychloroquine « peut avoir une activité », reconnait Karine Lacombe, cet engouement soudain pour ce médicament est « extrêmement dangereux », notamment en raison du possible risque de toxicité par automédication. C’est déjà le cas au Nigéria, pays le plus touché d’Afrique subsaharienne (22 cas), où une ruée vers le médicament, à la suite du tweet de Donald Trump, a engendré deux cas d’intoxication à Lagos.

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