Les eurodéputés critiquent les nouvelles recommandations sur les antimicrobiens réservés à l’usage humain

Le mauvais usage et la surconsommation d’antibiotiques de ces dernières années ont conduit certaines bactéries à développer une résistance aux antimicrobiens, ce qui implique que les antibiotiques deviennent moins efficaces et que les infections persistent dans l’organisme. [SHUTTERSTOCK/Jarun Ontakrai]

Les législateurs européens n’ont pas ménagé leurs critiques à l’égard des nouvelles recommandations de l’Agence européenne des médicaments (EMA) concernant les antimicrobiens à réserver à l’usage humain, lors d’une réunion de commission mardi (15 mars).

Dans le cadre de la lutte contre la résistance aux antimicrobiens, l’EMA a récemment publié un document répertoriant les antimicrobiens qui devraient être réservés exclusivement à l’usage humain, comme l’exige le règlement relatif aux médicaments vétérinaires.

La Commission européenne devrait utiliser cette recommandation pour façonner ses actes d’exécution afin de désigner des « antimicrobiens ou groupes d’antimicrobiens à réserver au traitement de certaines infections chez l’homme ».

Lors d’une réunion de la commission de la santé du Parlement européen (ENVI), la directrice générale adjointe de la DG SANTE de la Commission européenne, Claire Bury, a salué l’avis de l’EMA, expliquant que l’exécutif européen avait déjà eu un bref échange avec les États membres, qui étaient « dans l’ensemble d’accord avec les suggestions ».

Cependant, la position de la Commission a déclenché une critique inhabituelle et venant de différents partis au Parlement, à la seule exception du groupe des conservateurs et réformistes européens (ECR), qui n’a pas fait de commentaire.

« Je ne suis pas encore convaincu par la proposition de l’EMA et je ne pense pas que la Commission devrait trop se féliciter », a déclaré l’eurodéputé Peter Liese du Parti populaire européen (PPE).

Il a également exprimé ses inquiétudes quant à ce qu’il considère comme une mauvaise interprétation par la Commission de l’approche « Une seule santé », car il « semblerait qu’il soit plus important de traiter un animal que de réserver des antibiotiques aux humains ».

L’eurodéputé socialiste Tiemo Wölken a souligné qu’il est « primordial que la Commission fournisse le cadre adéquat pour préserver l’efficacité des principaux antimicrobiens qui sont encore efficaces contre les bactéries résistantes et constituent le dernier recours dans la lutte contre les infections, et pour les réserver au traitement humain ».

« Nous craignons que les antibiotiques répertoriés comme antibiotiques d’importance critique à priorité majeure (HP-CIA) par l’OMS ne figurent pas sur la liste. Cette crainte est devenue réalité puisque la recommandation de l’EMA va à l’encontre de la préservation de quatre des cinq HP-CIA pour une utilisation en médecine humaine », a déclaré M. Wölken.

L’eurodéputée belge Frédérique Ries du groupe Renew Europe a souligné qu’il y a un consensus sur le fait que la résistance aux antimicrobiens est une menace sanitaire imminente mais qu’elle trouve que les recommandations « manquent de pragmatisme » et a suggéré qu’il pourrait être nécessaire de modifier les critères utilisés pour développer la liste des antimicrobiens réservés à l’usage humain.

L’EMA établit une liste d’antimicrobiens réservés aux humains pour lutter contre la prolifération des superbactéries

L’Agence européenne des médicaments (EMA) a créé une liste des antimicrobiens qui devraient être réservés exclusivement à l’homme pour lutter contre la résistance aux antimicrobiens.

La Commission insiste sur le fait que les ambitions sont élevées

Suite aux critiques des eurodéputés, le représentant de la Commission a réitéré que l’exécutif européen prend la résistance aux antimicrobiens très au sérieux et a fait référence à l’objectif de réduire la résistance aux antimicrobiens de 50 % d’ici 2030 dans la stratégie « de la ferme à la table ».

Un autre point soulevé a été la révision du plan d’action 2017 contre la résistance aux antimicrobiens. La commissaire a souligné que des travaux sont en cours pour inclure la résistance aux antimicrobiens dans un traité sur la prévention des pandémies.

Elle a également défendu le troisième et dernier critère très controversé sur lequel les recommandations sont basées — à savoir qu’il n’y a pas de besoin essentiel d’antimicrobien pour la santé animale — en disant que cela « limite vraiment le nombre d’antimicrobiens encore disponibles pour une utilisation chez les animaux au strict minimum indispensable pour la médecine vétérinaire » et que « les critères ont été établis de manière très stricte ».

Plusieurs députés ont évoqué le nouveau règlement relatif aux médicaments vétérinaires, dont l’objectif est en partie de renforcer les actions de lutte contre la résistance aux antimicrobiens.

« Nous avons [maintenant] un cadre très clair et des conditions strictes pour les prescriptions. Nous avons une obligation très claire pour les États membres de collecter des données sur les ventes d’antimicrobiens vétérinaires et l’utilisation d’antimicrobiens par espèce animale », a déclaré Mme Bury.

Plus d’un million de personnes sont mortes en 2019 à cause de microbes résistants aux antibiotiques

Les infections bactériennes résistantes aux antibiotiques ont causé environ 1,2 million de décès en 2019 dans le monde, selon de nouvelles recherches publiées mercredi 19 janvier. Les scientifiques appellent à davantage d’investissements et à une meilleure utilisation des antibiotiques existants.

La colistine continue de hanter la liste

Comme précédemment rapporté par EURACTIV, les recommandations de l’EMA n’incluent pas la colistine, un antibiotique polypeptidique de la famille des polymyxines utilisé comme traitement pour les infections, et notamment la pneumonie. En février dernier, 150 professionnels de la santé ont envoyé une lettre à la commissaire européenne à la Santé, Stella Kyriakides, lui demandant d’inclure la colistine dans la liste.

Deux eurodéputés, Martin Häusling (les Verts) et Anja Hazekamp (la Gauche), ont directement critiqué la décision de l’EMA de ne pas inclure la colistine.

M. Häusling a déclaré que la liste « ne peut pas rester en l’état » et a appelé les États membres à la rejeter. Mme Hazekamp a soutenu cette critique en disant qu’elle « ne peut pas croire que l’EMA et la Commission prendraient le risque de perdre un médicament essentiel pour la santé humaine afin de favoriser [la production] animale intensive en Europe ».

En réaction à la liste de l’EMA, le réseau Health Care Without Harm Europe (HCWH Europe) a envoyé une lettre à la commissaire Stella Kyriakides pour exprimer son inquiétude quant à la non-inclusion de la colistine.

Ils ont attiré l’attention sur un rapport conjoint de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), de l’EMA et de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), avertissant qu’entre 2011 et 2020, la consommation de polymyxines — principalement la colistine — en Europe a augmenté de 67 %. Le rapport indique que « les antibiotiques de dernier recours sont principalement utilisés dans les hôpitaux pour traiter les patients atteints d’infections graves confirmées ou suspectées et constituent la dernière ligne de défense contre les bactéries multirésistantes ».

Un porte-parole de l’EMA a déjà confié à EURACTIV qu’ils reconnaissent que la colistine est « l’un des rares traitements disponibles pour certaines infections graves résistantes aux médicaments chez l’homme ». Lors du débat ENVI mardi, Ivo Claassen, chef de la division des médicaments vétérinaires de l’EMA, l’a répété, et a ajouté :

« Des alternatives sont disponibles en médecine humaine, par exemple, des combinaisons avec des inhibiteurs de bêta-lactamase et de nouveaux antibiotiques. Cependant, il est à noter qu’il peut y avoir des limitations dans l’utilisation de ces nouveaux antibiotiques et dans leur disponibilité dans certains États membres de l’UE. »

M. Claassen a également indiqué que les données récoltées par l’UE « montrent que la prévalence de la résistance à la colistine dans les isolats provenant d’animaux destinés à la consommation reste faible ».

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