L’Allemagne se retire d’un projet canadien sur les sables bitumineux

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EXCLUSIF / L’institut de recherche le plus important et prestigieux d'Allemagne s’est retiré d’un projet commun de 25 millions de dollars canadiens (18,9 millions d’euros) financé par le gouvernement du Canada. Ce projet vise à trouver des solutions durables à la pollution des sables bitumineux. L’institut craint pour sa réputation en matière d’environnement.

Près de 20 scientifiques de l'association allemande, mondialement connue, des centres nationaux de recherche Hermann von Helmholtz (UFZ Helmholtz) ont cessé toute coopération avec l'Helmholtz Alberta Initiative (HAI), après la déclaration d'un moratoire le mois dernier.

« C'était perçu comme un risque pour notre réputation », a déclaré sévèrement le professeur Frank Messner, le chef du personnel de l'UFZ Helmholtz, par téléphone depuis son bureau à Leipzig.

« En tant que centre de recherche sur l'environnement, nous jouons un rôle indépendant d'intermédiaire impartial. La réalisation de nos recherches dans ce contexte aurait pu ternir notre réputation, surtout depuis que le Canada s'est retiré du protocole de Kyoto », a-t-il expliqué à EURACTIV.

L'HAI entend valoriser le bitume et le lignite afin de réduire la consommation d'énergie et de trouver des solutions à l'excédent toxique produit par l'industrie des sables bitumineux, comme les bassins de décantation. Ces lacs toxiques recouvrent à présent 176 km2 de l'Alberta.

En réponse à une question écrite du député socialiste allemand Frank Schwabe, le ministère de l'éducation et de la recherche de l'Allemagne a publié un communiqué le 20 février. Un moratoire a été imposé sur la collaboration, dans l’attente d'une évaluation indépendante de la bonne foi du HAI en matière d'environnement, qui sera achevée en juin.

« L'évaluation porte sur la conformité d'un projet aux principes de développement durable », a déclaré Thomas Rachel, le ministre de l'éducation et de la recherche.

« L’objectif de cette procédure est de garantir le respect du critère de développement durable. Et que les recherches conduites par l'HAI contribuent de manière significative à l'amélioration des résultats en matière de durabilité. »

La collaboration sur la recherche a été suspendue après un débat intense au sein des communautés scientifiques et politiques en Allemagne. Cette suspension ne passera pas inaperçue à Ottawa.

« Il s'agit d'un signal évident que la communauté internationale, surtout l'Allemagne, n'accepte pas la politique du Canada sur l'énergie et le climat », a ajouté M. Messner.

Pollution importante

L'UE fait avancer petit à petit ses projets : qualifier le pétrole issu des sables bitumineux controversés de très polluant dans la directive sur la qualité des carburants. Cette directive impose un objectif de 6 % d'ici 2020 pour les carburants utilisés dans les transports en Europe, mesuré en fonction du scénario de référence de 2010.

Après l'Arabie saoudite et le Venezuela, le Canada dispose des troisièmes réserves de pétrole brut les plus importantes au monde, principalement sous forme de sables bitumineux.

L'exploitation minière nécessite de grandes quantités d'énergie, d'eau et de solvants chimiques afin d'extraire du pétrole du bitume, une substance visqueuse présente dans le sable et l'argile. L'énergie nécessaire à l'injection de vapeur, à l'exploitation minière (retirer de grandes étendues de sol en surface) et au raffinage augmente les émissions de dioxyde de carbone.

Les gisements de sables bitumineux canadiens contiennent deux fois plus de dioxyde de carbone que la quantité émise par la consommation mondiale d'énergie dans l'histoire de l'humanité, selon James Hansen, le directeur de l'institut Goddard d'études spatiales de la NASA.

« Si le Canada va de l'avant et que nous ne faisons rien, les jeux seront faits pour le climat », a écrit M. Hansen. Les températures mondiales s'élèveraient à des niveaux jamais enregistrés depuis l'ère du pliocène, il y a plus de 2,5 millions années, a-t-il ajouté.

Selon des défenseurs de l'environnement, l'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta s'étendrait sur une surface aussi grande que l'Autriche, les Pays-Bas et la Suisse réunis.

Bataille de rapports

L'Europe importe très peu de carburant non conventionnel, mais le Canada craint que la décision de l'UE n'influence d'autres marchés, comme la Chine et les États-Unis. Les deux camps en sont donc venus à utiliser des rapports scientifiques pour prouver qu’ils ont raison.

Selon un rapport commandé par l'UE en 2011 et réalisé par Adam Brandt, professeur adjoint à l'université de Stanford, les émissions liées au cycle de vie du carburant issu de sables bitumineux étaient entre 12 et 40 % plus élevées que celles du pétrole conventionnel. La teneur en carbone d'un tonneau serait probablement 22 % supérieure.

M. Brandt a écrit que les émissions de gaz à effet de serre du carburant issu de sables bitumineux étaient « suffisamment différentes de celles émises par les produits pétroliers conventionnels pour qu'une réglementation aborde cette différence au moyen de facteurs spécifiques distinguant les procédés [d'exploitation] des sables bitumineux et du pétrole conventionnel ».

La Petroleum Marketing Commission de l'Alberta a chargé Jacobs Consultancy de rédiger un contre-rapport. Le cabinet-conseil a indiqué que le carburant issu de sables bitumineux à meilleur rendement était « 12 % supérieur à la fourchette d'estimation de la teneur en carbone pour le diesel d'[échantillons] significatifs de pétrole brut raffiné en Europe ».

En théorie, cette estimation devrait toujours être suffisante pour qualifier les sables bitumineux de très polluants dans la directive. La valeur par défaut serait cependant légèrement inférieure aux 107 grammes de CO2 par mégajoule, contre 87,5 grammes pour le pétrole conventionnel.

L'interprétation du Canada est toutefois différente.

Le Canada craint une persécution

Lors d'une conférence de presse à Bruxelles en janvier, la ministre de l'environnement de l'Alberta, Diana McQueen, a déclaré : « Nous examinons l'étude de Jacobs, qui indique que le pétrole issu de sables bitumineux ne devrait pas être discriminé et retiré de la catégorie des [pétroles conventionnels]. »

Le Canada estime qu'il est discriminé, car les émissions produites par l'exploitation de ses sables bitumineux sont plus transparentes et mieux répertoriées que celles d'autres sources de carburant non conventionnel, comme le gaz de schiste.

« Nous nous demandons pourquoi les sables bitumineux de l'Alberta sont distingués et discriminés, surtout si l'intention est réellement [liée] au changement climatique et à la réduction des émissions dans l'UE », a indiqué Mme McQueen.

Le Canada a déjà menacé d'entamer des poursuites judiciaires contre l'UE auprès de l'Organisation mondiale du commerce si elle met en place la directive sur la qualité des carburants comme prévu. Ottawa a soulevé la question dans le cadre d'un accord de libre-échange de 20 milliards de dollars (15,4 milliards d'euros) entre l'UE et le Canada.

Mais au Canada, les experts climatiques indiquent souvent qu'ils sont persécutés.

Sentiment de patriotisme

Une campagne de masse de relations publiques comprenant des publicités sur des chaînes télévisées nationales et au cinéma a réveillé un sentiment de patriotisme autour des sables bitumineux.

Les budgets alloués à l'environnement et à la science climatique ont été réduits et l'une des stations de recherche en Arctique qui surveille le réchauffement de la planète a été fermée.

Des centaines de scientifiques ont perdu leur emploi et ceux qui restent ne peuvent pas parler à la presse sans la présence d'un assistant du gouvernement. 

Les défenseurs de l'environnement ont accueilli favorablement le retrait de l'Allemagne. « Un certain nombre de législateurs à l'échelle de l'UE ont déclaré que les tentatives de pression du Canada outrepassaient ce qui est considéré comme acceptable », a expliqué à EURACTIV, Darek Urbaniak, des Amis de la Terre.

« Le fait qu'un institut scientifique renommé d'Allemagne ait décidé de se retirer de toute coopération avec l'Alberta porte un coup supplémentaire à cette stratégie. » 

La directive européenne sur la qualité des carburants impose aux fournisseurs d'énergie une réduction de 6 % des émissions de gaz à effet de serre issus des carburants qu'ils mettent sur le marché, par le biais de méthodes telles que la réduction du brûlage ou l'utilisation accrue de biocarburants.

Le 4 octobre 2012, la Commission européenne a voté la révision de la directive sur la qualité des carburants, qui attribue aux producteurs de pétrole issu de sables bitumineux une valeur par défaut de 107 grammes d'équivalent CO2 par mégajoule (CO2eq/MJ) malgré les protestations du Canada.

Ce chiffre est plus élevé que la valeur moyenne de 87,5 g CO2eq/MJ attribuée aux autres pétroles bruts, car l'extraction de pétrole issu de sables bitumineux dégage plus de carbone.

EURACTIV a cru comprendre que l'UE envisageait une analyse d'impact de la directive sur les carburants. Cette analyse met en évidence plusieurs options, dont certaines nouvelles, pour mesurer et rendre compte des émissions de gaz à effet de serre.

Cette analyse comprend une valeur par défaut des gaz à effet de serre régulièrement mise à jour et non discriminatoire pour tous les carburants fossiles ; une valeur moyenne par défaut pour chaque carburant, comme à l'heure actuelle ; une proposition des Pays-Bas de moyennes des valeurs par défaut des niveaux nationaux ; l'imposition de valeurs par défaut qui permettent de reporter des émissions du pétrole conventionnel et non conventionnel. 

  • Printemps 2013 : analyse d'impact de l'UE
  • Juin 2013 : Helmoholtz prendra une décision finale sur le retrait complet du projet du HAI
  • Été 2013 : les États-Unis devraient décider de construire ou non le gazoduc Keystone XL, qui achemine du pétrole issu des sables bitumineux de l'Alberta vers le Texas
  • Octobre 2013 : le Conseil Environnement pourrait voter la directive sur la qualité des carburants

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