La pénurie imminente de nutriments agricoles incite à la conservation

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ÉDITION SPÉCIALE / L’intensification de la production agricole en vue de nourrir un monde en pleine expansion pourrait mener à des pénuries d’un nutriment agricole essentiel, le phosphore, incitant les fonctionnaires européens à envisager des mesures de conservation et de recyclage afin de protéger les réserves.

 

Le débat sur la durée des réserves de nutriments non renouvelables reste toutefois ouvert, et parfois houleux. Les prévisions varient de quelques décennies à des centaines d'années.

 

« Le phosphore est un problème grave pour l'Europe parce qu'il n'est présent que dans six ou sept pays », a déclaré Gilberto Garuti de Neorurale, une organisation de développement rural à Milan, lors d'une récente conférence du Parlement européen sur l'agriculture. M. Garuti a estimé que la demande mondiale serait supérieure à l'offre d'ici 2035, un nombre qui correspond à d'autres évaluations.

 

Pratiquement tout le phosphore de l'UE dépend des importations. La direction générale de l'environnement de la Commission européenne a fait référence à la sécurité d'approvisionnement du phosphore et à la nécessité d'envisager une utilisation plus efficace de cette ressource.

 

Des fonctionnaires européens s'inquiètent des concentrations des réserves dans quelques États et des pressions sur la production alimentaire dans les pays en développement, ce qui pourrait entraver l'approvisionnement des nations avancées.

 

Le phosphore est l'un des éléments de la terre les plus abondants et est extrait du phosphate naturel. La consommation a quadruplé entre 1960 et 2008, période de rapide production alimentaire mondiale, selon le Fonds international de développement agricole.

 

Des experts ont appelé à un développement de la recherche et des technologies afin d'extraire du phosphore de ressources non minières telles que la boue d'épuration ou à des mesures réglementaires comme une taxe sur la consommation pour réduire les déchets.

 

D'anciennes données de l'United States Geological Survey estiment à au moins 16 milliards de tonnes les réserves mondiales dont un tiers se situe au Maroc. L'Afrique du Sud, le Brésil, la Chine, les États-Unis, Israël, la Jordanie, la Russie et la Syrie disposent également de réserves importantes. La production actuelle s'élève à plus de 160 millions de tonnes par an.

 

Craintes exagérées

 

Le fossé entre les prévisions sur la durée des réserves est pourtant énorme. D'ici un demi-siècle, la planète devrait certainement nourrir 2 milliards de bouches supplémentaires, contre 7 milliards aujourd'hui.

 

Des chercheurs du programme de recherche sur l'eau et l'environnement de l'université de Linköping en Suède ont indiqué que les réserves de phosphore seraient épuisées d'ici 50 à 100 ans. Des études récentes laissent entendre que les réserves étaient plus élevées il y a 20 ans, mais des découvertes et la croissance rapide de la production de phosphore en Chine ont apaisé les craintes de pénuries imminentes.

 

D'autres chercheurs considèrent que ces prévisions sont erronées et ils font référence aux découvertes dans des pays tels que l'Irak.

 

« Rien n'indique qu'il y aura un pic de phosphore dans les 20 à 25 prochaines années », révèle une étude de l'International Fertilizer Development Center (IFDC) aux États-Unis. « Les réserves de phosphate naturel destiné à la production d'engrais seront disponibles pendant 300 à 400 ans », peut-on lire dans ce rapport.

 

Steven Van Kauwenbergh, un géologue qui a rédigé le rapport de l'IFDC, a déclaré à EURACTIV qu'il estimait les réserves mondiales à 60 milliards de tonnes. Il a affirmé que ce chiffre était « très prudent » et qu'il ne tenait pas compte des réserves connues qui sont plus difficiles d'accès.

 

« Dans l'ouest des États-Unis, il existe un [pays semblable au] Maroc en termes de ressources. Il est simplement entouré de montagnes inaccessibles », a-t-il expliqué par téléphone depuis le siège d'IFDC à Muscle Shoals, dans l'Alabama.

 

« Si le prix du [phosphate] naturel est suffisamment élevé, les gens retourneront sous terre [pour en trouver]. »

 

Augmentation de la demande

 

Il est certain que les prix du phosphore agricole et d'autres engrais agricoles ont augmenté et qu'ils continueront à le faire. Les prix sont en partie déterminés par les coûts de production et d'expédition, mais également par l'augmentation de la demande alimentaire.

 

Les prix du phosphate naturel ont atteint leur record du siècle en 2008, à plus de 400 dollars (313 euros) par tonne, avant de tomber brusquement à moins de 100 dollars (78 euros) en 2009. Les prix ont dépassé les 200 dollars (156 euros) l’année dernière et se sont maintenus à 185 dollars (145 euros) par tonne le mois dernier, selon le service de presse InfoMine.

 

Des chercheurs de l'université technologique de Sydney s'inquiètent également des conséquences géopolitiques de la concentration des réserves en Chine, qui a imposé des taxes exorbitantes sur les exportations de phosphore, au Maroc et dans la région contestée du Sahara occidental.

 

« En 2008, la Chine a imposé une taxe à l'exportation de 135 % afin de garantir son approvisionnement national pour la production alimentaire. Cette décision a principalement interrompu les exportations de la région en une nuit », selon une étude de l'Institute for Sustainable Futures de l'université.

 

« Le Maroc occupe actuellement le Sahara occidental et contrôle les réserves abondantes de la région, au mépris des résolutions de l'ONU », peut-on lire dans cette étude qui souligne également les problèmes de sécurité éventuels qui pourraient perturber le commerce.

 

Accord sur l'extraction

 

Malgré les divergences sur les réserves disponibles, un large consensus s'est dégagé sur l'importance du recyclage et d'une utilisation plus judicieuse pour la sécurité énergétique et la réduction des risques environnementaux.

 

Le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE) soutient que « des bénéfices importants peuvent être dégagés grâce à l'amélioration de la gestion des éléments nutritifs des plantes et au recyclage du phosphore provenant des flux de déchets », dont la boue d'épuration.

 

Une utilisation plus efficace des engrais à base de phosphore permet une meilleure gestion de l'environnement, selon le PNUE.

 

Alors que des nitrates et d'autres minéraux utilisés pour la nutrition des plantes se fraient rapidement un chemin, le phosphore se dissipe très lentement et une utilisation excessive peut provoquer une contamination des sols à long terme. Des scientifiques indiquent que l'utilisation du phosphore et d'autres engrais par des planificateurs agricoles soviétiques afin de transformer des terres arides d'Asie centrale en champs de coton et de blé a contribué à l'une des pires catastrophes écologiques du monde, à savoir l'assèchement de la mer d'Aral.

 

Des efforts menés sous l'égide de l'Europe en vue d’extraire du phosphore de la boue d'épuration et des déchets agricoles pourraient également avoir des conséquences pour la santé de l'homme. « Les tenants et aboutissants sont nombreux », a déclaré M. Van Kauwenbergh, ajoutant que les systèmes de traitement des eaux usées en Europe ne séparaient pas toujours les métaux qui pourraient s'avérer dangereux s'ils étaient utilisés pour les cultures.

 

Le phosphore (P) est un élément naturel largement présent et essentiel pour la nutrition des plantes. Il est extrait du phosphate naturel, mais en Europe, l'intérêt est grandissant pour l'extraction et le recyclage du phosphore à partir des déchets agricoles et humains.

 

Selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, il existe trois raisons d'utiliser les engrais à base de phosphore de manière plus efficace :

 

  • Le phosphate est une ressource limitée et non renouvelable;
  • Il est nécessaire de maintenir et d'améliorer la présence de phosphore dans de nombreux sols pour la croissance des cultures, principalement dans les pays en développement qui doivent augmenter leur production alimentaire;
  • Le transfert du phosphore présent dans le sol vers des fertilisants et des engrais organiques est la cause principale d'eutrophisation des fleuves et des lacs.

 

  • 2014-2020 : prochaine phase de la politique agricole commune

 

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