L’Irlande s’emballe pour les emballages neutres

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Steven Pasquier.

Dublin envisage de généraliser l’emballage neutre à tout produit considéré comme nocifs – alcool, produits jugés trop gras, sucrés ou salés, etc. Une éventualité qui ne transporte pas d’allégresse l’industrie agroalimentaire.

Steven Pasquier est consultant en stratégie PMEs, spécialiste des entreprises de l’agroalimentaire.

En matière de santé publique, l’Irlande a souvent fait office de pionnière sur le sol européen. Il y a dix ans déjà, le pays était le premier de l’Union à interdire la cigarette au bureau. En 2015, le pays est à l’avant-garde sur le sujet du paquet neutre, qu’il a adopté dès le mois de février. Un volontarisme qui flirte parfois avec l’excès de zèle, alors que Dublin envisage de généraliser l’emballage neutre à l’ensemble des produits considérés comme nocifs – alcool, produits jugés trop gras, sucrés ou salés, etc. – et d’instaurer des taxes record sur ces mêmes produits. Une éventualité qui ne transporte pas d’allégresse l’industrie agroalimentaire, et pose la question de la légitimité et de l’efficacité de l’État-nounou. 

Paquets neutres et taxes prohibitives pour tous

Mardi 9 juin, les viticulteurs français faisaient grise mine. Dans l’actualité de ce jour, la marche de protestation des tabaculteurs indonésiens, dans les rues de Jakarta, contre l’instauration du paquet de cigarettes neutre dans l’Hexagone, qui vient d’être votée par l’Assemblé nationale et devrait être effective dès mai 2016. Le rapport entre la moue des producteurs de vin français et le mécontentement des industriels du tabac indonésiens ? En se rapprochant des photos de la manifestation, on aperçoit sur les pancartes des bouteilles de vin associées à des images choc (accidents, violences, etc.). On l’aura compris, si le paquet de cigarettes neutre se répand, et que l’Europe emboîte le pas à l’Australie, les Indonésiens ont bien l’intention de répliquer par la mise en place de la bouteille de vin neutre.

Ce qui n’est pour l’instant qu’une menace en Indonésie pourrait bien devenir une réalité en Irlande. Le 22 juin dernier, la Commission parlementaire dédiée à la Santé et à l’Enfance chargée de l’étude du projet de loi 2015 sur la Santé publique remettait son rapport. Cette Commission, déjà à l’origine de la disposition sur le paquet de cigarettes neutre en Irlande, préconise dans son travail de généraliser le mécanisme aux bouteilles d’alcool, en les standardisant. La Commission prône également l’instauration de prix plancher pour aider à lutter contre la consommation d’alcool. Dans les faits, une canette de bière de 50 cl ne pourrait alors être vendue moins de 2 euros, une bouteille de vin moins de 8 euros, une bouteille de spiritueux moins de 24. À cela viendrait encore s’ajouter une « taxe de responsabilité sociale », dont devraient s’acquitter les industriels de l’alcool.

Convaincue du potentiel de l’emballage neutre sur la consommation de produits jugés nocifs, la Commission parlementaire suggère de standardiser aussi, pêle-mêle, l’ensemble des emballages de produits alimentaires responsables du surpoids de bon nombre d’Irlandais : boissons sucrées, friandises en tout genre, nourriture trop grasse et/ou salée, etc. De la même manière que pour le tabac et l’alcool, elle souhaite doubler cette mesure par l’instauration de taxes plus élevées sur ces aliments, ce que d’aucuns appellent déjà la « fat tax ». Une fiscalité comportementale, c’est à dire censée influer sur les habitudes alimentaires de ceux qui y sont soumis, qui interroge.

Des mesures dangereuses ? 

Si l’application de taxes ayant vocation à réguler la consommation de tel ou tel produit n’est pas nouvelle, la pertinence de ces dernières n’a jamais vraiment été démontrée. Aucune étude n’a su, jusqu’à présent, mettre en évidence de façon catégorique le lien de causalité entre augmentation du prix d’un produit et diminution de sa consommation. Une chose est sure en revanche, en haussant de façon vertigineuse le prix des produits dont on veut limiter la consommation, comme veut le faire l’Irlande avec l’alcool, on prend le risque de porter un coup fatal à tout un secteur d’activité, donc de générer des destructions d’emplois à la pelle, avec l’érosion du pouvoir d’achat et l’augmentation du coût pour la société que cela suppose.

Que penser, par ailleurs, d’un État qui légalise d’un côté la vente d’un produit, pour dissuader de l’autre les consommateurs de se le procurer ? Cette fiscalité ne va-t-elle pas, qui plus est, provoquer un effet d’entrainement, les marques de milieu de gamme (les bouteilles de vin à 8 euros, par exemple) augmentant leurs prix pour se différencier du vin bas de gamme poussé à ce tarif, et ainsi de suite ? Mais la plus grosse inconnue concerne les emballages neutres, mesure que l’Irlande semble vouloir adopter tête baissée, quitte à foncer dans le mur. 

Le seul référent au monde en matière d’emballage neutre, pour l’instant, se trouve en Australie, le pays ayant adopté le paquet de cigarettes neutre en 2012. Résultats, selon KPMG : entre 2012 et 2014, la consommation de tabac illicite, c’est à dire provenant du marché parallèle, aurait explosé de 25 % en Australie, passant de 11,5 % en 2012 pour s’établir, en 2014, à 14,5 % de la consommation totale. Bref, les fumeurs n’ont pas arrêté de fumer, on a simplement assisté à un déplacement des flux de consommation vers la contrebande et la contrefaçon.

En France également, le scepticisme règne. Selon une étude Harris Interactive pour la Confédération des buralistes, seuls 12 % des Français estiment que le paquet neutre contribuera à enrayer la consommation de tabac, alors qu’ils sont 83 % à penser qu’il pourrait « faciliter la production de cigarettes de contrefaçon », et plus de 60 % à craindre qu’il entraînera « une hausse de la criminalité ». Enfin, 53 % des Français redoutent un impact négatif sur l’économie, par l’atteinte à la protection des marques, 79 % d’entre eux sont préoccupés par l’arrivée possible de la bouteille de vin neutre et 67 % par la mise en place, dans certains pays, de l’emballage neutre sur d’autres produits dits mauvais pour la santé. Des premiers retours que feraient bien de consulter les parlementaires irlandais, pour éviter de légiférer à l’aveugle, et d’exposer leur pays à des réactions en chaîne désastreuses.

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