Relations transatlantiques

Les relations entre l’Europe et les Etats-Unis ont été quelque
peu houleuses au cours de ces dernières années, polluées
par des désaccords profonds sur des sujets tels
que le conflit irakien, le protocole de Kyoto et la
Cour pénale internationale. Ces dossiers ne constituent
pourtant qu’une composante relativement réduite d’une relation par
ailleurs précieuse pour les deux partenaires.  La
réélection du président George W. Bush en novembre 2004
pourrait amener Européens et Américains à faire table rase du passé
récent et à réamorcer un dialogue fructueux.

Les origines des relations étroites unissant Etats-Unis et
Europe sur les plans commercial et militaire remontent
essentiellement à la seconde Guerre mondiale. L'engagement des
Américains dans la lutte contre le nazisme, ainsi que le soutien
apporté par Washington à l'effort de reconstruction du
continent par le biais du plan Marshall, pèsent encore d'un poids
important dans la relation entre les deux partenaires. Le
déclenchement de la Guerre froide s'est traduit par un resserrement
de ces liens, auxquels la création de l'OTAN (en 1949) est venue
conférer une dimension institutionnelle. La dépendance de l'Europe
occidentale vis-à-vis de la puissance militaire américaine n'a que
très rarement été contestée par les forces politiques au pouvoir en
Europe (sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates,
essentiellement). 

Une ère nouvelle - et plus complexe - s'est ouverte avec la
chute du mur de Berlin en 1989. L'effondrement du bloc communiste
en Europe centrale et orientale a ouvert un processus aboutissant à
l'élargissement de l'Union européenne au 1er mai 2004, tout en
sapant parallèlement les fondements de la raison d'être de l'OTAN.
L'absence de puissance militaire européenne s'est manifestée avec
une douloureuse évidence lors du conflit des Balkans, au cours de
la première moitié des années 1990 - l'UE n'ayant alors d'autre
choix que de s'en remettre à l'intervention de l'administration
Clinton. Un tel événement a été à l'origine de l'émergence de
projets visant à doter l'UE d'une véritable capacité de défense,
projets auxquels une impulsion décisive fut donnée par l'initiative
franco-britannique dans le domaine militaire. Les ambitions de l'UE
en matière de défense ont trouvé leur concrétisation la plus
aboutie lors de la relève par des troupes européennes de la mission
de l'OTAN en Bosnie-Herzégovine, au mois de décembre 2004.

Défense européenne

L'émergence des ambitions européennes dans le domaine de la
défense a été accueillie avec un mélange d'intérêt et d'inquiétude
du côté des responsables américains : d'une part, ceux-ci
redoutaient que les efforts de l'UE n'aboutissent à créer des
doublons avec les infrastructures et les équipements existant dans
le cadre de l'OTAN, et plus fondamentalement à entraîner une
fragilisation de l'Alliance ; d'autre part, Washington ne pouvait
que se féliciter de voir ses alliés prendre enfin conscience de la
nécessité de dépenser davantage pour assurer leur propre défense,
ce qui pourrait au final se traduire par un accroissement des
ressources mises au service de l'OTAN. Il semble que, dès mars
2003, au moment où l'UE a assuré la relève de la mission de
maintien de la paix de l'OTAN en Macédoine, les Etats-Unis aient
décidé de prendre leur parti des nouvelles intentions
européenne

 

Conflit irakien et terrorisme

Si les attaques terroristes du 11 septembre 2001 avaient pu
permettre aux Etats-Unis de bénéficier d'un réel élan de sympathie
en Europe, les désaccords autour du conflit irakien sont rapidement
venus détruire le consensus pro-américain brièvement apparu de ce
côté-ci de l'Atlantique, et mettre rudement à l'épreuve la solidité
du lien transatlantique. La controverse suscitée par le conflit est
allée jusqu'à provoquer des tensions au sein même de l'UE, entre
partisans et détracteurs d'une intervention militaire contre le
régime de Saddam Hussein. Le secrétaire à la défense américain
Donald Rumsfeld ne s'est d'ailleurs pas privé de jouer la carte de
la division des Européens en parlant de "vieille" et de "nouvelle"
Europe, façon pour Washington de creuser le fossé entre
"anti-guerre" (au premier rang desquels la France et l'Allemagne)
et partisans de l'option militaire, lesquels, derrière le
Royaume-Uni et l'Espagne, comprenaient une majorité de nouveaux
Etats membres. 

 

Embargo sur les ventes d'armes à la Chine

Le projet de l'Union européenne de lever son embargo sur les
ventes d'armes à destination de la Chine risque fort de devenir
le nouveau grand sujet de discorde
entre Européens et Américains. Sous l'impulsion
des gros exportateurs d'armes que sont la France, l'Italie et
le Royaume-Uni, l'Union européenne s'est décidée à ignorer les
mises en garde de Washington, estimant que le
durcissement du code de conduite sur les ventes d'armes
suffira à rassurer les Etats-Unis et leur principal allié dans
la région, Taïwan. 

L'administration américaine, soumise à une forte pression
du Congrès (particulièrement virulent sur ce dossier), fait
la sourde oreille aux arguments européens, estimant que
le fait de fournir des équipements militaires de haute technoogie à
la Chine est de nature à remettre en cause
l'équilibre géostratégique en Asie du
sud-est.     

Lors de sa tournée européenne, au début du mois de février, la
secrétaire d'Etat américaine Condoleeza Rice estimait avoir
été "écoutée" par ses interlocuteurs, mais le président Bush, en
visite à Bruxelles deux mois plus tard, a néanmoins pris
soin de rappeler la ligne américaine en exprimant sa très
"vive préoccupation" sur le sujet. 

Les Européens opposent aux préventions américaines leur
propre frustration face à la difficulté d'accéder au marché
militaire américain. Selon eux, le protectionnisme des
Etats-Unis dans ce domaine ne laisse d'autre choix à leurs
industriels que celui de partir à la conquête de
nouveaux marchés.  

 

Commerce

En matière de politique commerciale, l'Union européenne et
les Etats-Unis poursuivent le même but affiché, consistant à
obtenir une accélération de l'ouverture des échanges mondiaux dans
le cadre de l'OMC. Divers désaccords - portant notamment sur
l'usage des OGM et des hormones de croissance, et plus globalement
sur une approche différente du " principe de précaution " -,
largement mis en avant par les médias, ont pu faire perdre de vue
la nature fondamentalement harmonieuse des relations entre les deux
partenaires. L'un des sujets les plus sensibles est en fait celui
des subventions accordés par les gouvernements européens et
américain à certains secteurs, en particulier l'agriculture et
l'aéronautique. Sur ce dernier chapitre, le dossier " Boeing-Airbus
" a notamment ravivé les tensions entre Bruxelles et
Washington  à l'automne 2004. 

 

Concurrence

La DG Concurrence de la Commission européenne est intervenue à
plusieurs reprises dans divers dossiers impliquant des entreprises
américaines de premier plan : fusion Boeing-McDonnell Douglas en
1997, fusion Honeywell-General Electric en 2001, et procédure
anti-trust à l'encontre de Microsoft (conclue par l'imposition
d'une amende de 497 millions d'euros infligée au géant de Seattle)
en mars 2004. 

Lors de sa visite à Bruxelles, les 21 et 22 février 2005,
le président américain George W.
Bush
 a souligné qu'une Europe
forte constituerait la meilleure des alliées pour les
Etats-Unis : "Il est dans notre intérêt que l'Europe [...]
devienne un partenaire durable, viable et solide", a
notamment déclaré le président américain, tout en ne cherchant
pas à masquer les désaccords qui l'opposent aux
Européens sur un certain nombre de sujets - en particulier
le dossier de la levée de l'embargo sur les ventes
d'armes à la Chine. 

Concernant le processus de paix au Proche-Orient, M. Bush a
estimé que "la paix [était] à portée de main", ajoutant qu'il
voulait "travailler avec l'Union européenne pour
atteindre cet objectif".

Sur le dossier irakien, le président américain a exprimé sa
gratitude aux membres européens de l'OTAN, déclarant notamment :
"26 nations se sont assises autour de la table et ont dit :
'Laissons le passé derrière nous, et attachons-nous à aider la
dernière-née des démocraties mondiales à trouver la voie du
succès'. Et j'ai apprécié les contributions [qui ont été
faites]. Et la mission de formation de l'OTAN est une mission
importante, car, après tout, le succès
de l'Irak repose sur la capacité et la volonté des
Irakiens à se défendre eux-mêmes contre les
terroristes". 

Enfin, au sujet du protocole de Kyoto, M. Bush a
déclaré que les Etats-Unis et l'Europe devaient "travailler
ensemble pour aller de l'avant. Les énergies émergentes telles que
l'hydrogène, l'électricité produite à partir de sources
d'énergies renouvelables, le charbon propre, doivent stimuler
une croissance économique 'responsable' sur le plan
environnemental".

Lors de la visite du président américain, le président en
exercice du Conseil européen, le
Luxembourgeois Jean-Claude Juncker a souligné
qu'Européens et Américains partageaient "les mêmes ambitions
pour le monde", évoquant notamment la lutte contre le
terrorisme et la prolifération des armes de destruction
massives, ainsi que le combat contre la pauvreté et le
sous-développement. 

A propos de l'Irak, M. Juncker a notamment précisé que, si
le gouvernement irakien devait en faire la demande, les Etats-Unis
et l'Union européenne seraient prêts à co-organiser une
conférence internationale visant à servir de forum
pour stimuler et coordonner l'aide apportée
à l'Irak. 

A l'issue de la visite du président Bush, le président de la
Commission, José Manuel Barroso, a estimé que
les Etats-Unis et l'Europe avaient renoué le lien les unissant :
"Je crois que les relations transatlantiques ont franchi un
tournant", a-t-il déclaré, ajoutant qu'on assistait à l'émergence
d'un "partenariat fondé sur l'écoute".

Lors d'un discours donné à l'Institut d'études politiques de
Paris, deux semaines avant l'arrivée à Bruxelles du président
Bush, la secrétaire d'Etat américaine Condoleeza
Rice
 déclarait : "Nous sommes seulement au début
de notre tâche commune. Nous avons aujourd'hui
une occasion historique de parvenir à une équilibre
global des puissances favorable à la liberté - et donc apte
à consolider et à faire progresser la paix. Et
j'utilise ici le mot 'puissance' dans son sens le plus large,
car, plus importantes encore que la puissance militaire, il y
a la puissance des idées, la puissance de la
compassion, et la puissance de l'espoir".

"Le programme de coopération entre l'UE et les Etats-Unis est
plus vaste que jamais, et il continue à s'étendre, à mesure
que se développe l'Union européenne elle-même. Nous partageons
le même avis sur les menaces étroitement entremêlées
auxquelles nous sommes confrontés aujourd'hui : le terrorisme,
la prolifération des armes de destruction massives et des conflits
régionaux, et le crime organisé. [...] Des
désaccords ont pu nous opposer. Mais il est temps de tourner
le dos aux désaccords du passé. Il est temps d'ouvrir un
nouveau chapitre dans notre relation, un nouveau chapitre
dans notre alliance".     

Ces récentes déclarations confirment les signaux envoyés depuis
Washington dès la fin de l'année dernière : "Nous tendons la main à
l'Europe, et nous espérons que l'Europe nous tendra la main.
Quelles qu'aient pu être nos différences dans le passé, et
notamment à propos de l'Iraq, nous regardons à présent vers
l'avenir",  déclarait ainsi le Secrétaire d'Etat
américain Colin Powell en décembre 2004.

S'exprimant devant le "Center for Strategic and International
Studies" de Washington, en janvier 2005, la Commissaire européenne
en charge du portefeuille des relations
extérieures, Benita Ferrero Waldner,
déclarait au nom de l'Union européenne : "Nous sommes fermement
résolus à contribuer au succès des institutions
multilatérales mondiales, au premier rang desquelles figurent bien
sûr les Etats-Unis. Dans cette perspective, les récents
commentaires du président Bush sur l'importance d'un
multilatéralisme efficace sont particulièrement bienvenus". Et
Mme Ferrero-Waldner d'ajouter : "Tout le monde en Europe souhaite
que l'Irak soit un pays démocratique, pacifique et stable. C'est la
raison pour laquelle nous sommes prêts à contribuer
substantiellement à la reconstruction de l'Irak, tant politiquement
que financièrement... En vérité, il existe très peu de
domaines pour lesquels nous ne partageons pas les mêmes buts,
et pour lesquels nous ne pourrions tirer parti d'un degré plus
élevé de collaboration". 

Dans une tribune publiée par le Wall Street Journal, le 18
novembre 2004, le ministre néerlandais des affaires
étrangères, Ben Bot
, abondait dans le même sens en
écrivant que " les Américains ont raison de demander aux Européens
de leur apporter des preuves de leur détermination à partager le
fardeau des responsabilités imposé par la lutte globale contre le
terrorisme. Chaque décennie a donné lieu à sa propre version d'une
crise transatlantique, et chaque dispute a été suivie d'une période
de renouveau ". 

Charles Grant, directeur du Centre
for the European Reform
, écrivait récemment sur la
nouvelle donne introduite dans le partenariat
transatlantique : "Le second mandat Bush pourrait
s'avérer davantage marqué du sceau du multilatéralisme que le
premier, dans la mesure où nombre des problèmes auxquels [la
nouvelle administration] sera amenée à se heurter ne pourront être
facilement gérés sans l'aide des alliés et des institutions
internationales. Il viendra un moment (la Turquie se
rapprochant de plus en plus de l'UE) où les Etats du
Caucase deviendront voisins de l'Union. La Russie considère ces
pays comme faisant toujours partie de son arrière-cour [...].
Les Etats-Unis et l'Europe ont chacun intérêt à collaborer pour
consolider l'indépendance de ces pays, ainsi que le progrès des
pratiques démocratiques en leur sein".

Un rapport de la CIA
sur l'état du monde en 2020 
souligne  que les ambitions de l'Union
européenne sur la scène internationale risquent de se
heurter à un certain nombre d'obstacles : "Le régime
d'Etat-providence actuel ne pourra être conservé en l'état, et
l'absence de revitalisation économique pourrait conduire à une
fragmentation, voire à une désintégration de l'Union européenne
[...]. Le rythme de croissance de l'UE est tiré vers le bas
par l'Allemagne, dont la législation du travail est bien
trop restrictive. Des réformes structurelles dans ce pays - et,
dans une moindre mesure, en France et en Italie - sont
indispensables pour que l'UE dans son ensemble puisse sortir
de son cycle actuel de croissance molle".

Un sondage réalisé par le German Marshall
Fund
 dans les semaines
suivant les élections
présidentielles américaines révélait qu'une large
majorité de Français et d'Allemands (respectivement 62 et 59%)
désapprouvaient la politique étrangère du président Bush. Le
sondage montrait par ailleurs qu'Américains, Français et Allemands
exprimaient le même désir de voir les
Etats-Unis s'engager davantage sur la voie diplomatique et
faire moins usage de leur puissance militaire. 

L'éditorialiste Fred Kempe écrivait dans
le Wall Street Journal, en janvier 2005 :
"Les circonstances actuelles favorisent le camp
des 'trans-atlantiques'. Le succès des démocrates en Ukraine a
donné un nouvel élan à la relation entre l'Europe et les
Etats-Unis. Rarement Washington aura collaboré aussi étroitement
avec Bruxelles que dans ce cas précis. L'expérience
ukrainienne a également montré que l'Union européenne était
devenue plus accueillante à l'égard des 'évangélistes
de la démocratie' : le président polonais
Aleksander Kwasniewski, un allié proche des Etats-Unis [...],
a constitué le meilleur représentant de l'UE en
Ukraine aux côtés du chef de la diplomatie européenne Javier
Solana... Les nouveaux Etats membres se demandent
cependant quel sérieux ils peuvent accorder aux
promesses de M. Bush en matière de démocratie, si [le
président américain] détourne le regard chaque fois que son ami
Poutine entraîne la Russie plus avant sur une voie aussi
peu démocratique que
possible".      

Dans son ouvrage intitulé La puissance et la faiblesse-
Les Etats-Unis et l'Europe dans le nouvel ordre
mondial
Robert Kagan, l'un des
responsables du " Projet pour un nouveau siècle américain ", défend
la thèse devenue fameuse selon laquelle " les  Américains
viennent de Mars, et les Européens de Venus". Robert Kagan estime
notamment que l'Europe défend la vision d'un monde fondé sur " la
loi, la réglementation, la négociation et la coopération entre
nations ". Cette approche fondamentalement pacifique est, selon
Kagan, moins liée aux leçons tirées des deux conflits mondiaux
(comme le proclament les responsables européens), mais plutôt
aux profondes faiblesses de l'Europe dans le domaine
militaire.   

  • Une  rencontre ministérielle Etats-Unis / Union
    européenne doit avoir lieu à Washington le 20 avril
    2005.
  • Le prochain Sommet Union européenne / Etats-Unis doit avoir
    lieu en juin 2005.

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